Rapidissimo, La première aventure de Louisette la Taupe, Bruno Heitz, Casterman, 2005.
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Rapidissimo, La première aventure de Louisette la Taupe, Bruno Heitz, Casterman, 2005.
Monsieur Buvard, Bruno Heitz, Éditions Mango, 1994.
Un privé à la cambrousse, tome 3, Bruno Heitz, Gallimard, 2012.
Dans un classement par ordre alphabétique il ne doit pas y avoir beaucoup de noms entre Heitz et Hergé. En tout cas chez moi il n’y en a pas.
Un privé à la cambrousse, tome 1, Bruno Heitz, Gallimard, 2012.
C’est l’été, on se met à l’ombre
Paru presque simultanément en France et aux Etats-Unis, cet album réunit pour la cinquième fois Davide Cali et Serge Bloch. L’illustrateur vit d’ailleurs (presque simultanément) entre Paris et New York. C’est donc tout naturellement dans cette ville que vit George et non Georges.
Au grand dam de notre héros, il va être deux dans cette histoire car un matin, il découvre son ombre installée dans la salle à manger devant un café tout chaud. Elle a même pris le soin de préparer un thé pour le chien Scooter qui, lui, semble enchanté ! Le train-train de George en est bouleversé. Grognon, il demande à cette présence envahissante de rester à sa place, c’est-à-dire au sol !
Après quelques essais infructueux pour s’en débarrasser, l’ombre va devenir l’ami imaginaire de George le temps d’une journée épatante. Une journée, car le soir venu… Mais ne dévoilons pas la chute, drôle et futée.
Le duo Cali & Bloch fonctionne lui aussi à merveille tant au niveau du texte, de l’idée que de l’illustration « à l’américaine ». Si on peut leur souhaiter le soir venu de reprendre leur autonomie, on attend avec impatience le jour où ils nous régalerons d’une nouvelle histoire.
Ainsi la nuit il n’y aurait pas d’ombres ? C’est sans compter sur l’espiègle Bruno Heitz qui entraîne le lecteur dans un parking de nuit un peu spécial où « les voitures ne dorment pas encore. »
La nuit est magique. Les objets y prennent vie. Me revient un souvenir d’enfance : la berceuse « La révolte des joujoux » sur des paroles et une musique de Webel, et Pingault, (1936) dont la mélodie et les paroles avaient, soit dit en passant, un côté martial !
Les voitures donc ne sont pas encore couchées comme on le voit sur ces images géniales. On savait que Bruno Heitz aimait jouer avec les voitures et les papiers découpés et s’il a dû se faire violence pour présenter quelques modèles récents, c’est pour mieux se venger ; par exemple quand il donne la parole à l’arrogant 4x4. Car d’étage en étage, les voitures conversent, décrivant leur vie, leurs tâches, leur propriétaire, se comparant dans de truculents échanges pour le plus grand plaisir du lecteur.
L’idée est bonne et semble simplicime. Pourtant, à y regarder de près, on se demande comment l’auteur a joué entre pleins et vides, ombres et lumière, photographie et photoshop. Ce n’est de loin pas un coup d’essai. Son « Monsieur 2D », par exemple, tout aussi réussi et que je vous recommande, était construit sur le même principe ; l’idée de départ étant la triste condition d’un bonhomme en 2D à l’ère où fleurissaient pop up, 3D, livres à malices. Bruno Heitz dans l’air du temps…
Oui décidément, ce qui nous botte dans les albums de Davide Cali, Serge Bloch et Bruno Heitz, c’est l’idée et sa réalisation !
Rencontre avec Bruno Heitz: humour, calme et sérénité
C’était il y a seize ans ! J’allais écrire mon premier article « important » sur un auteur pour la revue “Parole”. J’étais morte de trouille. Bruno est devenu un ami et c’est sans doute un peu grâce à lui que j’ai commencé à côtoyer et inviter des auteurs à Lausanne. Cet article est donc important pour moi. Et puis Bruno n’a pas changé. Il fait toujours des livres à Saint-Rémy - et même plus aboutis que ses tout premiers ! Son regard malicieux n’en loupe pas une. Il n’a pas perdu son accent du Sud quand il imite les conversations entendues le matin au bistrot après avoir enfourché son vélo pour faire des kilomètres. Dans son atelier, ses vieilles bagnoles ronflent du sommeil du juste jusqu’au moment où il en sort une de sa torpeur pour lui faire faire un tour.
Saint-Rémy-de-Provence, 31 juillet, 30° à l'ombre. En bas, ils boivent du rosé avec des glaçons et apprennent aux enfants à jouer au «jass».
Cet article, cela fait longtemps que j'en parle et voilà que le rendez-vous a été fixé au lendemain. Je n'ai pas été capable d'imaginer la moindre question. Car le Monsieur m'impressionne. A l'époque, je l'ai connu avec Robinson couteau suisse. J'aimais l'histoire - quel parent n'a pas hésité lorsque son enfant lui demande un couteau suisse? - et je reconnaissais le petit lac où le jeune Robinson s'en va camper tout seul. Depuis, je suis son travail et n'en reviens pas qu'il publie autant, chez différents éditeurs, passant d'un thème à un autre, du crayon à la plume, s'essayant à diverses techniques d'illustration. Et il trouve encore le temps d'écrire un article dans le journal de Saint-Rémy pour expliquer aux enfants le tri des déchets ménagers, de soutenir la Fureur de lire, la librairie pour enfants d'Avignon, que sais-je... de faire du vélo dans les Alpilles, et surtout de donner à ses lecteurs l'impression qu'il prend un immense plaisir à faire ce qu'il fait.
Mais demande-t-on à un auteur: «Votre travail semble jubilatoire... » alors qu'il s'agit peut-être d'un éternel accouchement dans la douleur?
Bruno Heitz est charmant et, le lendemain, je n'ai même pas eu à lui poser de questions car en vrai pro il m'a montré, fait visiter et raconté ce qui suit.
Parti à vélo de la région parisienne pour l'Italie où il compte s'installer, le jeune Bruno, 18 ans, s'arrête en Arles et y reste. Il a 800 kilomètres dans les gambettes. L’envie de vivre de son dessin est là, mais cela ne fait pas manger son homme. Il travaille dans des restaurants, fait de la peinture en bâtiments, retouche des photos chez Lucien Clergue où il se frotte, entre autres, au commerce de l'image et aux rapports avec les éditeurs, ce qui lui sera utile par la suite. A côté de cela il peint, dessine, expose. Un petit revenu régulier lui est assuré dès lors que «Le Provençal» lui commande un dessin de presse quotidien.
Au début des années quatre-vingt il rencontre la bibliothécaire jeunesse de la Bibliothèque municipale d'Arles. Elle connaît son travail à travers une série de dessins pour enfants et le met en contact avec un éditeur hollandais, Van Den Bosch, un drôle de personnage qui travaille seul et qui a compris avant l'heure les avantages de l'informatique. Il commande à Bruno Heitz une histoire, en noir et blanc, la couleur n'entrant pas dans ses moyens. C'est ainsi que naît sur la table de la cuisine Je ne sais pas, son premier livre.
Tiré à 500 exemplaires, il est diffusé par Van Den Bosch dans les bibliothèques. Une dizaine suivront, surtout des histoires de loup, dont Un Loup marchait sur deux pattes et Le Rêve d'une feuille de papier, repris dix ans plus tard dans Format A4 - de temps à autre, Bruno Heitz aime reprendre de vieilles histoires et les retravailler avec des techniques acquises entre-temps. Grâce au bouche à oreille dans les comités de lecture et manifestations autour du livre, on l'invite dans les bibliothèques de la région, puis un peu partout. Et comme il ne sait pas refuser, il anime quantité d'ateliers dans les classes et dessine des kilomètres d'histoires. Mais il reconnaît lui-même: Cela m'a permis de vivre car Van Den Bosch ne me versait pas de droits d'auteur, il me donnait dix pour cent du tirage des livres, livres que je ne vendais pas! Mais surtout, j'ai appris à connaÎtre le milieu de l'école et les enfants, enfants qui inspireront, pour notre plus grand bonheur, un autre pan de son travail, celui mis en forme dans les années quatre-vingt-dix avec Le Cours de récré ou Le Jour des mamans. Il précise: J'ai plus appris en travaillant dans les écoles qu'en y amenant mon fils le matin. Son fils, par contre, inspirera entre autres la série des « Jojo ».
Jojo pas le temps ©Circonflexe
S'il est connu de toutes les bibliothécaires de France et de Navarre et côtoie les éditeurs - il fréquente les salons du livre -, ces derniers l'ignorent et Bruno enrage. Il écrit alors une sorte de pamphlet, Ouah! le chien écrivain, et l'envoie accompagné d'autres manuscrits à plusieurs éditeurs. L'effet est immédiat: La Farandole lui signe un contrat - Bruno Heitz y publiera Les Idées bleues de Jojo, premier d'une longue série - et Hachette lui commande une série de fables animalières « Les loupiots ». La grande maison d'édition va même jusqu'à publier Ouah! le chien écrivain, introuvable aujourd'hui.
A cette époque, il commence à travailler chez Info Média, éditeur de jeux et coffrets pédagogiques, où il illustre le magazine interactif « Bilibip ». Il y rencontre Lionel Koechlin. Si ce type de travail est très formatif, car il comporte certaines contraintes, il devient rapidement lassant. Heitz et Koechlin ont envie de faire plus que des dessins. Comme ils s'entendent bien avec le patron et le chef de production d'Info-Média, une équipe se forme, réunit de l'argent - chacun y va de sa poche - pour lancer le label Circonflexe, maison d'édition peu « traditionnelle» puisque Bruno Heitz peut y publier Les Avatars du roi Tatar, dans lequel il se moque de Babar, et ses histoires de cours de récré. Il décide dès ce moment-là de choisir un éditeur en fonction de ce qu'il a à dire. Ainsi, il s'est dit qu'Une Histoire pas terrible, terrible conviendrait très bien aux éditions du Rouergue. C'est chose faite! Lorsque Bruno Heitz vous raconte cela, assis dans le jardin de la petite maison nichée dans son écrin de verdure, tout semble couler de source.
Facile à dire ©Rouergue
Dans les années quatre-vingt-dix, les éditions Mango lui offrent une nouvelle ouverture. Alors que Bruno Heitz y a déjà publié quelques livres « classiques» - dont le fameux Robinson couteau suisse -, le directeur, sentant que notre dessinateur qui raconte des histoires a plusieurs cordes à son arc, lui propose de s'essayer à d'autres techniques graphiques. Ce sera le papier collé dans Monsieur Buvard, la linogravure et le papier collé dans Pli non urgent et la linogravure dans Format A4 dont nous avons parlé plus haut. Pleins de poésie, ces trois livres sont un tournant dans sa carrière. De Pli non urgent, il dit: C'est un de mes livres préférés car j'y utilise pour la première fois la linogravure. De plus, le thème de la correspondance m'est très cher. Car il n'a pas envie de faire toujours la même chose, ni d'être uniquement illustrateur. De moins en moins. Et, qu'il publie son propre livre ou illustre celui d'un autre, il lui est primordial de bien s'entendre avec l'éditeur, de collaborer avec l'auteur, car dans un cas comme dans l'autre, il doit s'agir d'un travail en commun.
Pli non urgent ©Mango
Pour en arriver à la bande dessinée. En 1993, Bruno Heitz travaille sur Renaud le corbeau. Circonflexe n'en veut pas et le livre n'entre ni dans la ligne éditoriale de Mango, ni dans celle de Hachette. Il l'envoie alors à d'autres éditeurs. Le directeur du Seuil jeunesse, qui vient d'être créé, est intéressé par le manuscrit. Après quelques changements, il l'édite, quelque temps plus tard, ce même directeur montre à Bruno Heitz une bande dessinée, un très joli objet – il s'agit de Mildiou de Lewis Trondheim - et le défie de faire quelque chose d'aussi bien. Notre touche-à tout saisit la balle au bond. L'histoire, je l'avais. Elle dormait au fond d'un tiroir depuis des années simplement parce qu'elle n'avait pas trouvé sa forme. Un peu subversive, elle raconte la suite de La Ferme des animaux de George Orwell. La première bande dessinée de Bruno Heitz, Boucherie charcuterie même combat, est donc publiée au Seuil. Elle ne rencontre pas un succès extraordinaire - même si elle est traduite en turc! Mes lecteurs habituels ont-ils été déroutés? Les amateurs de BD et de cette collection l'ont-ils aussi été?
Boucherie charcuterie même combat ©Seuil
En effet, elle a un caractère un peu particulier, en noir et blanc, sans phylactères. Le Seuil est courageux et lui commande une autre BD, une vraie. Ce sera Un Privé à la cambrousse. D'autres suivront, dont Virage dangereux parue tout récemment. L'hiver venu - saison dont l'ambiance colle bien aux polars ruraux-, Bruno Heitz prend un grand plaisir à faire de la BD, imaginer l'intrigue, avancer sans toujours savoir comment cela finira ou vice-versa. Grand admirateur de Simenon, il adopte son principe du plan: Avoir un plan du lieu où l'intrigue se déroule me permet de mieux visualiser, d'avancer plus clairement dans l'action que je suis en train de décrire. Ainsi, on retrouve la petite maison de Saint-Rémy et même l'épicerie dans Le Fantôme du garde-barrière. Quant à l'époque où les polars ruraux se déroulent, il a choisi les années soixante parce qu'elles étaient peut-être plus authentiques, plus savoureuses? parce que les gens n'avaient pas toujours le téléphone à l'oreille ou les yeux sur l'écran. Il n'y a rien de plus ennuyeux que de dessiner des gens au téléphone ou devant leur ordinateur! Enfin, les voitures avaient une plus jolie ligne et Bruno Heitz aime les vieilles voitures.
Ce qui nous conduit à son garage, car s'il a un petit atelier ou plutôt un bureau à la maison, ses dernières publications se sont faites dans son garage. Un garage où il entrepose de vieilles voitures qu'il bricole et dans lequel il a scié les bois d'Une Histoire pas terrible, terrible et du Cornivore.
Où l'on découvre que ces histoires, avant d'être des images sur les feuillets de livres, sont des scènes que l'on dirait éclairées par la lumière du soleil tant les couleurs sont chaleureuses et les courbes des bois tout en douceur, scènes car protégées dans des boîtes vitrées - petits théâtres - qui pourront servir lors d'expositions. Il y a aussi un carton dont il sort une chèvre, un fromage. Ses mains se font légères. Alors, devant tant d'harmonie, ma question, je la pose.
Bruno Heitz fait partie des parrains et marraines de ce blog.
Bruno Heitz - Un Privé à la Cambrousse, omnibus 1 (Gallimard, 2011)
Meet Hubert, rural private eye in 1950s France.