CANOA CANONISSIME >
« Sur la plage abandonnée, bambou sauvage et bois flotté ». Voilà ce qu'aurait pu fredonner B.B si elle avait débarqué à Canoa plutôt qu'à St Tropez quand elle n'était encore pas trop fripée. Sauf que le rivage Equatorien n'a rien à envier à la French Riviera. Seul l'indétrônable Aqua Club, cabane préservée des affres tropéziennes située sur la plage de Pampelonne, pourrait rivaliser avec les cevicherias équatoriennes, et encore... Mais la grande différence entre Canoa et la Côte d'Azur, c'est que le 26 avril dernier, un séisme de magnitude 7.8 a heurté les bords du Pacifique en défigurant la partie nord du pays. Nous débarquons donc, 3 mois après le sinistre, dans une station balnéaire fantôme dont le sol est jonché de restes d'édifices et de tentes de fortunes. Notre première réaction est de penser qu'il y a beaucoup de backpackers qui ont décidé de camper ici près de l'océan avant de réaliser, honteux, que ce sont les habitants de Canoa qui vivent désormais sous des toits en toile. On déambule donc dans ce village meurtri et on se rend compte que là où l’on voit des trous béants sur le sol, il y avait, trois mois plus tôt, des hostels, guesthouses et restaurants remplis de gringos venus profiter du soleil et des vagues de cette côte encore sauvage. Une côte qui pourrait ressembler à celle d’Assinie en Côte d'Ivoire, avant l’arrivée des milliardaires, comme une impression de découvrir la plage de Paje à Zanzibar il y a 20 ans, avant qu'elle ne soit défigurée par les hôtels et les hordes d'italiens venus y monter leur buisness. Une ambiance de Western sur la côte Ouest de l’Equateur. Ouverte sur le Pacifique, le rivage triomphant, Canoa, pueblo de pêcheurs où les saloons sont remplacés par les cevicherias. Arroz con coco, camarónes, pulpo, cebiche, mariscos, pescado frito… Les odeurs qui émanent de ces cabanes magiques, posées sur la plage, sont incroyables. Au bout du chemin, nous découvrons le Coco Loco, l’endroit dans lequel nous allons travailler pour les deux prochaines semaines. Nous sommes accueillis par Mélissa, une française pétillante qui est en charge de cet hôtel en bambou, un des seuls qui tient encore debout d’ailleurs. L’objectif de ce volontariat: participer à la rénovation du lieu et remettre l’ambiance au sein du Coco Loco en organisant des soirées pour rassembler les volontaires qui participent à la reconstruction du village et les locaux qui ont besoin de se changer les idées. Je m’empare du grill et tente de lui redonner une deuxième jeunesse: lustrage de la friteuse, aménagement du coin et élaboration d’un menu. Pendant que les autres rénovent l’hôtel, je déambule dans le marché fraîchement reconstruit, en quête d’inspiration. C’est parti pour deux semaines de boulot, de rencontres et de débrouillardise les pieds dans le sable, sous le soleil de l’Equateur.
Un soir, on organise un concert avec des locaux et des étrangers, on crée des cocktails pour l’occasion, et les sauces piquantes passent de table en table pour agrémenter les tapas que j’envoie sans interruption. Alors que la fête bat son plein, on a soudain l’impression d’être à bord d’un bateau secoué par la houle, nos jambes son pourtant bien ancrées au sol mais nos corps chavirent. La terre prend vie sous mes pieds, comme si elle se réveillait en sursaut; hésitante, elle s’étire, se dandine et se dérobe. Alors, les gens courent vers la sortie car cette secousse semble être un tantinet plus…opiniâtre que la précédente. Malgré la cohue générale, je reste indélogeable. Derrière le grill, suintant au dessus des charbons ardents, je viens tout juste de plonger les frites dans l’huile, impossible de les abandonner là. Finalement, j’emporte une barquette de frites pas assez cuites avant de réaliser que je suis pris dans un sable mouvant géant ! Je rejoins les autres en face du Coco Loco quand la secousse s’évanouit enfin. Ça n’aura duré qu’une poignée de secondes, tout le monde est dehors, pas de casse mais une routine de répliques qui s’installe. Une multitude de répliques du séisme d’avril, presque quotidiennes, pendant lesquelles Pachamama s’éveille et sévit dans le coeur de Canoa. En cherchant dans la foulée sur le site EMSC, qui recense en temps réel les tremblements de terre sur la planète, on s'aperçoit que la secousse a affiché 6.3 de magnitude au compteur (et deux jours avant, un tremblement de 5.2 est passé quasiment inaperçu!..). Alors il est temps de rentrer et de se coucher, un peu nauséeux.
Voilà, le quotidien au Coco Loco, c’est ça: rénovations, accueil des quelques touristes qui s’aventurent dans le village, échange avec les locaux, coucher de soleil orange et petite secousse en début de soirée. Le week-end c’est le rituel: on ingurgite la Uña de la Gran Bestia pour faire passer tout ça. Cette boisson est un mythe à part entière. De l'alcool de caña (la liqueur locale à base de canne à sucre) fermenté dans des extraits de venin de scorpion, des feuilles de coca, des morceaux de centipède et des têtes de marihuana; un shot intercosmique, dont les ingrédients flottent à la surface, qui est sujet à un pèlerinage à lui tout seul ! On vient de tous les horizons pour goûter ce breuvage herbacé qui décape tout sur son passage. Une demi-douzaine de shots plus tard, nous voilà titubants sur la plage, juste derrière le bar, alors que la case du DJ crache ses baffles de reggaeton et qu’en face, immuables, les bateaux de pêche et l’océan nous guettent. Il faut dire que le Pacifique nous accompagne depuis la côte chilienne déjà et que je vais le longer jusqu’au nord de la Californie, mais ça je ne le sais pas encore… En attendant, Canoa veille sur nous, difficile de ne pas succomber à ses charmes quand elle nous a si magnifiquement accueilli.
Encore un endroit découvert par hasard, grâce à la magie du bouche à oreille et à cette curiosité qui nous brûle de l’intérieur et nous fait aller toujours un peu plus loin. Je crois que c’est lorsqu’on a du mal à expliquer pourquoi on aime tant un lieu qu’on se rend compte qu’il nous a vraiment marqué. Ce village devrait tout simplement être canonisé. Sainte Canoa priez pour vos pauvres pêcheurs, qu’ils surmontent leurs peines en vous reconstruisant modérément et gardez cette désinvolture qui nous a tant fait tourner la tête. Et faites que le Coco soit toujours aussi Loco !
Le Coco Loco, droit face à l’océan
Quand la terre tremble
Le triomphe du trône
Une secousse de plus...
Cocktail de la mort
Le chemin principal
Bicoque à crevettes
Cano’art
Soleil ardent
Sauce qui peut !
Cabane magique
Coin cuisine
Azur...















