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Thinking about him a lot
La ville est un carton d’invitation
Octobre 2011. Une foire d’art contemporain sur les bords de Seine. Je me souviens encore du choc lorsque, au cours de ma déambulation, je suis tombé sur un monumental et magnifique panneau de carton gratté représentant New York. J’écrivais alors pour un journal d’art contemporain et j’étais là pour « sourcer » des artistes. Celui-ci, il fallait que je le rencontre, que je l’interviewe. Impérativement. Depuis je n’ai cessé d’aimer l’œuvre d’Olivier Catté. Son travail, en perpétuel mouvement, me surprend à chaque fois. Ses dernières pièces sont justement présentées à la Galerie Lazarew à Bruxelles du 4 juin au 18 Juillet. L’occasion de revenir sur le parcours et l’œuvre de cet artiste aussi talentueux que discret.
« En créant les villes, en inventant le béton, le goudron et le verre, les hommes ont inventé une nouvelle jungle dont ils ne sont pas encore les habitants. Peut-être qu’ils mourront avant de l’avoir reconnue », écrit J.M.G Le Clézio. C’est certainement pour habiter cette jungle de bruit et de fureur si souvent inhospitalière que les hommes ont recours à la création artistique. L’œuvre d’Olivier Catté répond à cet enjeu : apprivoiser la ville, ou tout du moins la reconnaître, s’en emparer, tenter de s’agencer à cette réalité démesurée et la ramener à notre portée.
Olivier Catté n’est pas à proprement parler un artiste affilié au mouvement Street Art. Il est plutôt un « artiste urbain », puisque la ville, réelle ou imaginaire, constitue son thème de prédilection depuis maintenant plusieurs années. Source d’inspiration inépuisable, la métropole est également pour Catté, la pourvoyeuse de son art. Comme pour défier l’artiste de magnifier ses propres scories, elle livre elle-même au peintre le matériau d’élaboration de son œuvre : le carton.
Cartons. « Il y a eu une espèce d’évidence physique et métaphorique avec ce matériau », explique le peintre. Carton rebut, emblème de la société de consommation dont il emballe les produits avant de retourner à la rue. Mais aussi Carton refuge, emballage protecteur mentionnant « fragile » comme en une formule incantatoire. Après les marchandises, sa destination finale sera souvent de servir de couverture aux démunis qui dorment à même le sol dans la rue.
Olivier Catté s’empare de ces chutes de fortune qu’il trouve de-ci de-là et choisit selon leur configuration. Chacun de ces cartons est pour lui une invitation à faire surgir la vérité d’une œuvre urbaine, forcément urbaine. Rien ne se perd, tout se transforme, tout se crée. Matériau vil et pourtant si riche de promesse artistique, le carton chez Olivier Catté est une Archi-texture.
Chaque chute est dépositaire d’une charge émotionnelle et d’une histoire dont le peintre va se servir pour faire surgir le diagramme de notre environnement mais aussi donner à voir nos propres labyrinthes mentaux. Pour reprendre le mot de Leonard de Vinci, la ville comme la peinture est « causa mentale » et c’est ce que nous donnent à voir les pièces d’Olivier Catté.
Pour cela, il enduit, pèle, gratte et lacère au cutter cette matière brute et parfois revêche, lourde de vécus. La trame des sous-couches doit livrer son rythme, ses lignes mais aussi les stigmates de son usage passé. L’énergie, la beauté et la violence de la ville sont là, cachées, repliées dans les aspérités de cette ressource triviale.
New York Cartons.Ville-monde entre toutes, la rencontre entre New York City et Olivier Catté paraît évidente, naturelle, inéluctable. Le peintre s’y rend pour la première fois en 1985. La déflagration est si grande qu’il mettra plus de dix ans avant de s’emparer artistiquement du sujet. « New York Cartons » donne d’abord à voir le spectacle de la baie de l’Hudson river et de Manhattan hérissée de ses tours de verre et d’acier. Décor sans égal, cinématographique par excellence, New York se livre d’abord en plan large. Sidérante et sidérale, New York est une ville panoramique dont l’étendue seule tente de compenser la verticalité des tours, magistrales, à l’instar de l’Empire State Building, véritable vigie architecturale.
Puis le cadre se resserre et chaque bloc devient à lui seul une scène de la vie urbaine, condensé de force et de densité, concrétion de tensions et d’émotions. Ville gratte-ciel mais aussi gratte cils, New York vous saute aux yeux et vous dessille la vue. Chaque tableau d’Olivier Catté est capteur et captif de cette énergie et de ce graphisme inné de l’architecture de Big Apple.
Interfaces. Avec la série « Interfaces », la ville réelle s’efface pour faire place à un paysage abstrait, pourtant inspiré des constructions HLM de certains quartiers new-yorkais. L’univers urbain devient la plateforme modulable de nos cauchemars les plus asphyxiants. Le regard est pris dans la concentration répétitive des formes qui semblent s’agglomérer puis se déliter sans fin. Les blocs font place à des barres. L’architecture s’évanouit au profit du plan. La ligne se fait oblique, transversale, comme si elle cherchait à échapper à cet univers organisé, verrouillé, se répétant à une différence près. Pas de ligne de fuite pourtant. Le labyrinthe est là qui se reforme sur lui-même et se referme sur nous autre. C’est son identité, sa raison d’être. Ce paysage est-il encore habitable ? Volumes et perspectives s’imbriquent sous nos yeux comme les rouages d’un casse-tête.
Cityscapes. Avec « Cityscape », ce n’est pas tant la ville qui se dresse que le spectateur qui prend son envol. Le regard devient aérien. En surplomb. Il embrasse de sa hauteur l’ensemble du plan, le découpage des blocs, le croisement des rues, l’entrelacs plus ou moins dense des masses et des vides. Le dédale de la ville se desserre et se fait moins oppressant. Les ombres portées témoignent d’un espace qui laisse passer la lumière. La géométrie ouverte fait place à une trajectoire possible. La ville reste pourtant désespérément vide. Comme si tous ses habitants étaient partis contempler les tableaux d’Olivier Catté pour mieux la retrouver.
Par Mathias Leboeuf
Exposition à Bruxelles du 4 juin au 18 juillet 2015
http://galerie-lazarew.fr/v2/bruxelles.php
OLIVIER CATTÉ - Suburbia
Du 24 avril au 31 mai 2014 Galerie Lazarew Bruxelles Av Louis Lepoutre, 112 - 1050 Bruxelles
Vernissage le samedi 26 avril à partir de 15h
Olivier Catté est un artiste plasticien né à Rouen en 1957. Diplômé d’Expression Plastique en 1981, il fait ses armes dans la rue puis sur différents supports, avant de passer maitre dans l’art de révéler le carton dès 2007. Le carton de récupération fascine Olivier Catté : rebut de la société de consommation, maison de fortune pour les plus pauvres, c’est un symbole omniprésent de l’absurdité des sociétés modernes. Aucun collage ou ajout dans sa technique : ce matériau fragile, il le lacère, le gratte, le déchire, pour faire apparaitre dans ses trames, en négatif, des architectures et cités imaginaires. Pour sa nouvelle exposition Suburbia, il s’engage dans des compositions plus libres - une architecture plus sophistiquée, des coups de pinceau, l’ajout de couleur, etc. En parallèle, il frôle parfois une abstraction qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres de Malevitch. Deux œuvres monumentales seront également accrochées dans la galerie, rendant plus présente que jamais l’impression d’une œuvre qui nous happe…