Garder la chambre ou risquer la vie
Peut-on vivre confinĂ© et heureux ? Pourquoi cela parait-il si ennuyeux, quand ce n'est pas terrifiant ? Ce temps de retranchement imposĂ© devrait ĂȘtre l' occasion de se recentrer sur des choses essentielles mais il semble que vivre retirĂ© soit insupportable pour beaucoup.
« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre », expliquait Pascal. Et de fait, il suffit qu'une deuxiÚme personne entre dans la piÚce en question pour que déjà le repos s'en aille et que le risque s'installe.
Celui de la conversation au moins et, avec elle, du malentendu. Quand ce n'est pas le pĂ©ril d'autre chose et la possibilitĂ© de tout perdre, comme nous l'a prosaĂŻquement montrĂ© plusieurs fois l'actualitĂ© politique : il y a quelques annĂ©es dans la suite d'un Sofitel Ă New York comme plus rĂ©cemment avec les vidĂ©os d' un prĂ©tendant qui aurait du faire montre de tempĂ©rance plutĂŽt que de talents de vidĂ©aste. Il est vrai que pour l'auteur des PensĂ©es, « le cĆur des hommes est creux et plein de souillure ».  Adage que la rĂ©alitĂ© valide trop souvent.
DĂšs lors, la solitude voire l'isolement permet d'Ă©viter le pire. Savoir demeurer au repos dans une chambre serait donc le gage d'une sagesse par dĂ©faut, d'une « morale par provision » toute cartĂ©sienne. Cela tombe bien, nous y voilĂ Â ! Nous y sommes ! CloitrĂ©s ! ClaquemurĂ©s ! Reclus et perclus ! Comme nous devrions donc ĂȘtre heureux !
Et pourtant, il faut bien reconnaĂźtre que, pour nombre d' entre nous, la perspective de demeurer confinĂ©s dans un endroit clos Ă l'abri de toute sollicitation, hors de toute vicissitude, n'est pas Ă proprement parler rĂ©jouissante. Comme si ĂȘtre assignĂ©s Ă rĂ©sidence nous privait d'existence.
Loin de se rĂ©sumer Ă une privation de libertĂ©, ce temps de claustration imposĂ©e devrait ĂȘtre l'occasion inespĂ©rĂ©e pour chacun de se retrouver, de se recentrer sur des choses essentielles parfois occultĂ©es par le bruit de la vie courante : prendre soin de soi ou de ceux qui nous entourent, lire, peindre, cuisiner ou que sais-je d'autre ? Mettre sa vie « en examen » comme dirait Socrate et rĂ©flĂ©chir, hors du tumulte, Ă quel cours lui donner.
Un risque bien plus grand que celui extĂ©rieur pour certains, qui une fois privĂ©s de l'Ă©tourdissement du divertissement pascalien se retrouvent seuls face Ă eux mĂȘme et Ă leur vacuitĂ©, fuites et mensonges ? Pascal nous avait prĂ©venus :
 « Rien nâest si insupportable Ă lâhomme que dâĂȘtre dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son nĂ©ant, son abandon, son insuffisance, sa dĂ©pendance, son impuissance, son vide ».
Las ! Ne soyons pas si sĂ©vĂšre ! A vivre comme un ermite ou un prisonnier, reclus du monde, retranchĂ© des hommes et protĂ©gĂ© de la menace, mais aussi de ses dĂ©sirs, vit-on vraiment heureux ? En sĂ©curitĂ© peut-ĂȘtre, mais heureux c'est plus douteux.
Car la vie se nourrit de ce risque qui veut qu'un jour on ouvre la porte pour découvrir le monde ou la bouche pour dire aux autres ce que l'on pense. Avec le monde et les autres, les problÚmes certes commencent, les turpitudes se multiplient et les menaces augmentent qui échappent à toutes prévisions. Mais c'est là que se trouve aussi le sel de la vie.
« Dans chaque plan soigneusement Ă©tabli pour organiser la vie humaine, il est nĂ©cessaire d'injecter une certaine dose d'anarchisme suffisante pour empĂȘcher l'immobilitĂ© qui conduit au dĂ©pĂ©rissement mais insuffisante Ă provoquer la rupture » remarquait Bertrand Russell dans ses Essais Sceptiques.
Alors seulement les choses arrivent et une vie... se vit, hors de tout confinement. La âtraversĂ©e des catastrophesâ peut sâeffectuer avec un optimisme candide, vĂ©rifiant l'adage qu'il vaut mieux avoir des ennuis que de s'ennuyer.
Mathias Leboeuf











