Libreville dans l'attente du FMI. Bien qu'un programme soit en cours de négociation, rien n'est encore scellé entre le Gabon et le FMI. Les indicateurs virent au rouge avec une dette projetée à 82 % du PIB en 2026 et l'accumulation d'arriérés importants, le tout dans un contexte post-transition fragile.
Par la rédaction | 26 janvier 2026
Sommet CEMAC : cinq chefs d'État à Kintélé
Le 22 janvier 2026, Denis Sassou Nguesso, président de la République du Congo et président en exercice de la CEMAC, a convoqué un sommet extraordinaire à Kintélé, au nord de Brazzaville. Ont répondu présents Théodoro Obiang Nguema Mbasogo, chef d'État de la Guinée équatoriale, Faustin-Archange Touadéra, président de la République centrafricaine, ainsi que Brice Clotaire Oligui Nguema, président de la République gabonaise. Le Tchad a mandaté Tahir Hamid Nguilin, ministre d'État chargé des Finances, du Budget, de l'Économie et de la Coopération internationale, représentant le président Mahamat Idriss Déby. Pour le Cameroun, Louis Paul Motazé, ministre des Finances, agissait au nom du président Paul Biya.
Cette rencontre urgente s'inscrivait dans un contexte macroéconomique régional alarmant, marqué par l'érosion des réserves de change de la zone CEMAC, établies à 6 377 milliards de francs CFA en 2025 contre 7 295 milliards en 2024. La Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) anticipe un redressement progressif à 6 566 milliards en 2026, puis 6 993 milliards en 2027, permettant de couvrir plus de quatre mois d'importations. Selon la BEAC, "cette trajectoire demeure fragile et tributaire d'une discipline budgétaire stricte de chaque État membre". Elle dépend également de la capacité à mobiliser des financements extérieurs sans alourdir les endettements publics, et d'une coordination renforcée avec le FMI pour éviter une crise monétaire dès le premier trimestre 2026.
CEMAC : six économies sous pression
Ainsi, en 2024, le ratio moyen dette sur PIB dans la CEMAC s'est maintenu à 52,5%, avec une prévision de légère diminution à 52,2% en 2025. Toutefois, deux pays dépassaient déjà le seuil communautaire de 70% du PIB fixé par les critères de convergence CEMAC : le Congo avec 93,5% du PIB et le Gabon avec 74,7% du PIB en 2024, tendances qui se sont poursuivies en 2025. Le Cameroun, le Tchad et la Guinée équatoriale ont également enregistré des hausses, bien qu'à un rythme moindre. Le solde budgétaire moyen de la CEMAC est resté stable en 2025 à moins 1,3% du PIB, avec une détérioration observée au Cameroun et en Guinée équatoriale.
Parallèlement, le ratio service de la dette publique sur recettes budgétaires a atteint 43,6% en 2025 pour l'ensemble de la zone CEMAC, absorbant près de la moitié des ressources publiques hors emprunts et dons. Le Gabon et le Congo demeurent les plus affectés, avec des ratios respectifs de 45,2% et 30,8%, tandis que le Cameroun est remonté à 14,6% en 2025 après une amélioration temporaire. Pour la dette extérieure, les remboursements ont absorbé 22,1% des recettes d'exportations de biens et services non financiers en 2025, contre 18% en 2022, reflétant une pression accrue sur les revenus d'exportations fortement corrélés aux hydrocarbures. Un analyste de la BEAC souligne que "cette dynamique limite drastiquement la marge de manœuvre budgétaire régionale et réduit la capacité d'absorption de nouveaux chocs économiques".
Gabon août 2023-janvier 2026 : trajectoire économique critique
Dans le cas, plus spécifique Gabon, le 30 aout 2023, un coup d'État militaire mettait fin à plus d'un demi-siècle de règne de la famille Bongo au Gabon. Les nouvelles autorités, dans la foulée, ont annoncé une transition politique devant durer au maximum deux ans, avec pour objectif la construction de nouvelles institutions et le retour à la gouvernance civile. Le 30 décembre 2025, le gouvernement a tenu parole, et officiellement déclaré la fin de la transition politique, toutes les institutions transitoires ayant été remplacées après les élections ou par décret présidentiel.
Cinq ministres, vingt-huit mois, dérive budgétaire avérée
Ainsi, de septembre 2023 à janvier 2026, quatre figures se sont relayées à la barre des finances publiques gabonaises, illustrant l'instabilité endémique de l'appareil étatique transitionnel. Charles Mba, comptable certifié depuis 1991, inaugural ministre des Comptes publics et du Budget post-coup d'État, a pris ses fonctions le 9 septembre 2023. Face aux parlementaires de transition en décembre 2023, il a dévoilé un budget 2024 volontariste chiffré à 4 162 milliards de francs CFA, garantissant " la correcte budgétisation" d'opérations stratégiques et martelant que "le Gabon ne fera pas de plan d'austérité". Pourtant, durant son exercice, le ratio d'endettement rapporté au PIB a violé la norme communautaire de 70%, bondissant de 70,6% fin 2023 à 72,5% en 2024, pendant que les rentrées fiscales escomptées à 2 862,2 milliards de francs CFA demeuraient largement inférieures aux prévisions.
Ensuite, Mays Mouissi, économiste, a dirigé le ministère de l'Économie et des Participations entre le 9 septembre 2023 et le 15 janvier 2025. Militant de la transparence financière, il a divulgué l'intégralité des contrats forestiers, extractifs et pétroliers, publiant systématiquement les rapports d'étape de ses 100, 200 et 365 jours de mandature. Sous son égide, Libreville a pris le contrôle de 56% du capital d'Afrijet, 35% de GAGEPAR-CECA-GADIS, l'intégralité de SUCAF Gabon, et a piloté en novembre 2024 le remboursement anticipé de 290 millions de dollars d'Eurobond 2025, ramenant l'endettement externe de 605 à 315 millions de dollars. Bien que ces manœuvres aient été encensées comme "témoignant de la confiance des investisseurs", l'endettement public global a connu une flambée spectaculaire, culminant à 8 606,643 milliards de francs CFA fin octobre 2025, marquant une augmentation vertigineuse de 20,657% comparativement à fin décembre 2024. Mouissi a abandonné le portefeuille économique en janvier 2025 pour se réorienter vers l'Environnement, léguant une conjoncture budgétaire préoccupante.
Alors, Mark Alexandre Doumba, a hérité du ministère de l'Économie et des Participations le 15 janvier 2025, prenant le relais de Mays Mouissi. Rejeton d'Émile Doumba, ancien ministre sous l'ère Omar Bongo. En février 2025, il a paraphé une convention d'investissement de 30 milliards de francs CFA avec le métallurgiste camerounais Prometal et négocié un protocole de dettes croisées avec les négociants locaux d'hydrocarbures visant à stabiliser les tarifs des carburants. Désigné en avril 2025 parmi les Young Global Leaders du Forum Économique Mondial, Doumba a été présenté comme "un profil rare dans le paysage africain" susceptible de "positionner le pays au cœur des réflexions économiques mondiales". Néanmoins, cette consécration internationale n'a nullement empêché l'exécutif de le réaffecter au ministère de l'Économie Numérique, de la Digitalisation et de l'Innovation dès mai 2025, à peine quatre mois après sa désignation aux Finances.
Le 5 mai 2025, Henri-Claude Oyima, magnat bancaire et président-directeur général du conglomérat BGFIBank, a été propulsé ministre d'État de l'Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, investi de la mission de contenir l'inflation. Bâtisseur du groupe BGFI, devenu premier établissement bancaire de la zone CEMAC avec un résultat net consolidé de 122 milliards de francs CFA en 2024, Oyima représentait "un profil technique et stratégique" supposé rassurer créanciers et marchés financiers. En décembre 2025, il a déclaré que "l'ordonnateur de crédit n'est pas la Direction générale du Budget" mais "chaque ministre sectoriel", promettant transparence et responsabilisation accrues. Pendant sa gestion, il a suspendu les missions et formations extraterritoriales, ainsi que le traitement et le règlement des baux administratifs, dénonçant une progression inquiétante de 6,6 milliards de francs CFA en 2013 à plus de 25 milliards en 2025, alimentant une dette d'arriérés de 67 milliards de francs CFA. Cependant, sa double casquette simultanée à la direction de BGFIBank durant son mandat ministériel a alimenté des questionnements récurrents sur d'éventuels conflits d'intérêts, alors que le groupe orchestrait son entrée en bourse à la BVMAC. Oyima a déserté le gouvernement le 1er janvier 2026, quelques jours après la rétrogradation de la notation souveraine gabonaise par Fitch Ratings.
Le 1ᵉʳ janvier 2026 a marqué un tournant avec la nomination d'un nouveau gouvernement. Pour redresser la gestion financière du pays, le président Oligui Nguema mise désormais sur un tandem stratégique. Le premier pilier, Thierry Minko, technocrate rigoureux formé à l'Institut du FMI à Washington, a pour mission prioritaire de restaurer la discipline budgétaire. À ses côtés, Marc Abéghé, fin connaisseur des rouages ministériels, est nommé Ministre délégué à l’Économie, chargé du Budget. Ensemble, ils forment un duo de choc dont l'objectif cardinal est de finaliser un accord avec le FMI et de restaurer la crédibilité du Gabon auprès des institutions internationales.
Or, cette rotation ministérielle frénétique n'a généré aucun redressement structurel tangible. Sur le front économique, l'année 2023 a enregistré une contraction du PIB réel gabonais de 2,4%, contrastant avec une expansion de 3% en 2022, imputable à un ralentissement du secteur hors pétrole qui n'a progressé que de 1,9% contre 3% l'exercice précédent. Malgré ce recul, l'exécution budgétaire a paradoxalement généré un excédent historique de 1 320,6 milliards de francs CFA. Dès 2024, le Gabon a transgressé la limite critique édictée par la CEMAC, l'endettement public atteignant 72,5% du PIB contre 70,6% l'année antérieure. En 2025, la conjoncture s'est dramatiquement aggravée : le PIB gabonais s'est effondré à approximativement 20 milliards de dollars, conséquence de l'extinction du cycle haussier pétrolier et du freinage de la dépense publique observé depuis le second semestre 2024. Le secteur pétrolier incarne désormais un repli estimé à plus de 35% du PIB et 70% des revenus d'exportation, tandis que le secteur non pétrolier pâtit du coût énergétique, des entraves logistiques et de la pénurie de financements de 35% du PIB et 70% des recettes d'exportation, tandis que le secteur non pétrolier subit le coût de l'énergie, les contraintes logistiques et la rareté du financement.
À fin octobre 2025, l'endettement public gabonais s'élevait à 8 606,643 milliards de francs CFA, soit une escalade de 20,657% relativement à fin décembre 2024. Cette augmentation fulgurante découle essentiellement de l'emprunt intérieur sur le marché financier régional, excédant 3 200 milliards de francs CFA, et de l'accumulation d'arriérés de paiement totalisant 443,6 milliards de francs CFA à fin octobre 2025, en hausse de plus de 174 milliards comparativement à décembre 2024. Le FMI projette désormais un ratio dette sur PIB de 82% en 2026, substantiellement au-delà de la norme CEMAC de 70%, tandis que la Banque mondiale anticipe un dépassement à 86% d'ici 2027. Confronté à cette trajectoire insoutenable, Fitch Ratings a rétrogradé la notation souveraine gabonaise de CCC à CCC- le 19 décembre 2025, évoquant « un risque de défaut de paiement significativement accru ». Parallèlement, le gouvernement mise sur une croissance ambitieuse de 6,5% pour 2026, là où le FMI maintient des projections prudentes de 2,6% seulement.
Négociations avec le FMI en cours, mission prévue en février 2026
Ainsi, le 21 janvier 2026, le ministre de l'Économie Thierry Minko a publié un communiqué annonçant "la conclusion d'un programme de croissance soutenu par le FMI". Toutefois, cette formulation a semé la confusion auprès des citoyens et des observateurs internationaux. Aucun document technique n'a été publié, aucun chiffre cible n'a été précisé, et aucun calendrier de réformes n'a été dévoilé. Selon l'Agence Ecofin du 26 janvier 2026, le FMI prévoit une mission au Gabon en février 2026, confirmant que "le programme n'est pas encore formellement approuvé par le conseil d'administration du Fonds". Les discussions techniques et institutionnelles se poursuivent activement, mais demeurent dans une phase préparatoire.
Le communiqué ministériel évoque la reconnaissance du Gabon envers le FMI, la Banque mondiale et l'ensemble des bailleurs bilatéraux et multilatéraux pour leur appui constant. Il insiste également sur l'alignement avec la politique macroéconomique de la CEMAC, appelant à "une démarche collective et concertée à l'échelle communautaire". Une rencontre entre le président Brice Clotaire Oligui Nguema et Abebe Aemro Selassie, directeur du département Afrique du FMI, avait eu lieu le 5 novembre 2025, portant sur la gouvernance, la transparence et l'amélioration des conditions de vie. Cependant, entre discours de principe et engagements chiffrés détaillés, le fossé demeure béant, et aucune mesure budgétaire ou fiscale concrète n'a été officiellement communiquée pour inverser la trajectoire de la dette ou protéger les populations vulnérables face aux ajustements structurels attendus.
Rapatriement des fonds RES : geste ou nécessité ?
Toujours, le 21 janvier 2026, second communiqué du ministre de l'Économie, Thierry Minko, il a ordonné à la Gabon Oil Company (GOC) et ses filiales de procéder au rapatriement immédiat et intégral des Fonds de Restauration des Sites (Fonds RES) détenus à l'étranger. Le montant annoncé s'élève à 270 millions de dollars, soit environ 159 milliards de francs CFA arrêtés au 31 décembre 2025. Ces fonds, constitués par les opérateurs extractifs pour la remise en état des sites en fin d'exploitation, devront désormais être logés dans des comptes contribuant directement au renforcement des réserves de change de la BEAC.
Cette décision s'inscrit officiellement dans le cadre du règlement n°1/CEMAC/UMAC/UM du 23 décembre 2021, qui encadre les opérations de change des entreprises extractives résidentes. Elle a été élargie au sommet extraordinaire de Kintélé du 22 janvier 2026, où les chefs d'État de la CEMAC ont adopté une résolution de portée régionale visant le rapatriement de l'ensemble des actifs financiers des acteurs du secteur extractif actuellement détenus dans des banques occidentales et asiatiques. Le gouvernement gabonais a précisé que tous les autres opérateurs internationaux du secteur extractif implantés au Gabon pourront également, selon les accords conclus avec la BEAC, procéder au rapatriement de leurs Fonds RES en dollars au bénéfice de la zone CEMAC.
Gabon & FMI : ni feuille de route chiffrée ni calendrier
Donc, Libreville affiche une volonté de réforme, mais sans feuille de route chiffrée ni calendrier précis. La mission FMI de février 2026 sera déterminante pour transformer les discussions préparatoires en programme formel. Pour gagner en crédibilité, le gouvernement doit publier des indicateurs de suivi transparents, clarifier les mécanismes de protection sociale et démontrer son appropriation nationale du programme. Un économiste régional rappelle que "seule une discipline budgétaire rigoureuse, couplée à une communication pédagogique continue, permettra d'éviter une crise monétaire CEMAC et de restaurer la confiance". Que les autorités passent enfin des promesses aux actes.
DB News
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