L’hôtel particulier (34)
Les 33 premiers chapitres sont à lire ici
Chapitre 34 : Les fantômes ne meurent pas
Pendant tout le trajet, Tatiana ne prononça pas un mot. Le regard ailleurs, elle sembla regarder le paysage monotone qui défilait lentement. Elle ne dit rien non plus lorsque nous entrâmes dans la ville passant par son centre embouteillé. Je regrettai d’avoir choisi ce chemin. Brusquement, un soldat américain passa devant la voiture arrêtée. Je crus avoir une hallucination cependant, mon amie confirma sa présence. Puis, un second GI courant presque pour rejoindre son camarade, frôla le parechoc du véhicule.
- Excusez-moi, mais il y a une fête ? demandai-je.
Après l’existence de fantômes allemands chez moi, j’avais peur de me retrouver à voir des spectres partout et de nationalités différentes. Le militaire tourna la tête et s’approcha pour répondre. Son collègue, les bras croisés, l’attendait sur le trottoir.
- Non, c’est la commémoration, annonça-t-il. On célèbre l’anniversaire de la libération de la ville. Et on fait toujours un petit défilé en mémoire de l’entrée des américains. Ça commence bientôt.
Son pote lui ordonna de se dépêcher car ils allaient être en retard. Ils s’engouffrèrent dans une rue piétonne au moment où la file de voitures avança lentement. Dès lors, je repensai à ces coups de feu dans mon domicile et suspectai un lien entre la libération et ces tirs. Enfin, cela semblait logique. Je ne parlai pas à Tatiana des événements de la nuit. Elle-même semblait de plus en plus sceptique quant à la présence de fantômes. En fait, elle était persuadée que tout n’était que pure coïncidence. Les bruits étranges ressemblant plus à des grincements qu’à des cris. Le chat, la fausse-couche officiellement suite à une toxoplasmose. Les roses bleues dont elle pensait venir de moi…
Pendant son séjour hospitalier, Tatiana avait repris de la splendeur. Seulement, elle entra dans une profonde mélancolie dès son départ. Son teint blanchit au moment de prendre place sur le siège avant de la voiture, la place du mort comme on dit vulgairement. Elle garda la bouche fermée même pour tousser, se contentant de remuer la tête quand je parlais. Alors, je préférai ne rien raconter.
La grille d’entrée s’ouvrit pour laisser passer la Golf. Malgré ma richesse, je n’avais toujours pas changé de voiture. Je gardai cette Volkswagen par nostalgie, ou par fainéantise, n’étant pas amateur de bagnoles. Je garai donc la mienne à sa place en face de la maison. Mon amie observa la demeure comme si elle ne l’avait jamais vue auparavant. Puis, elle ouvrit la portière et sortit en me suivant. Elle marcha lentement, emboitant mes pas. Elle pénétra le vestibule et admira le plafond. Son comportement me perturba légèrement.
Cependant, elle exigea de changer de chambre. Elle ne voulait plus dormir dans la nôtre. Nous traversâmes le couloir et elle choisit la chambre du fond, celle qui était voisine de la chambre de Diane. D’après elle, la décoration, plus bleue que la précédente apaisait son émoi.
Nous dormions lorsque la porte s’ouvrit doucement, sans grincer. Toutefois, je pus percevoir une lueur réchauffer mon visage. La lumière s’approcha brusquement puis j’entendis cette voix féminine qui répétait sans cesse « Joseph ». Bien que j’ouvrisse les paupières, le spectre ne bougea pas. Il restait dans une obscurité totale que je ne comprenais pas car j’apercevais les contours de sa silhouette. Elle demeura quelques secondes à attendre et décida de sortir d’un pas feutré.
Le dos tourné, Tatiana n’entendit rien ni ne vit la scène. Elle dormait paisiblement laissant sa respiration soupirer de temps en temps. J’observai la porte qui demeurait entrebâillée, elle laissait passer une lumière dont je n’arrivai pas à trouver l’origine. Elle était trop forte pour être celle de la lune et trop faible pour venir d’une lampe. Soudain, un coup me fit sursauter.
Toujours dans les bras de Morphée, Tatiana ne se réveilla pas. Par contre, elle soupira plus fortement que d’habitude, certainement gêné par un rêve. En relevant les draps, je remarquai sa perte de poids. Elle avait retrouvé le physique d’avant la grossesse. Je me levai en faisant le moins de bruit possible puis je me dirigeai dans le couloir afin de connaitre la raison de cette étrange luminosité.
A peine étais-je devant la porte qu’un second coup éclata jusqu’à faire trembler mon corps de stupeur et d’effroi. Tatiana dormait toujours. Je tirai délicatement la porte et m’engouffrai dans ce couloir devenu vert en raison de la luminosité. Elle rappelait les visions nocturnes de certaines caméras. Je marchai pieds nus sur le carrelage froid. Aucun bruit ne provenait de la maison ni d’ailleurs. Dehors, le silence parut même glacial.
Après avoir appuyé sur l’interrupteur, je me précipitai vers les escaliers ou j’avais une vision globale de la maison. Encore une fois, il ne se passa rien et j’allais retourner dans ma chambre quand un troisième coup encore plus fracassant retint mon émotion et mon esprit. Je sentis mon cœur exploser, mes membres se liquéfier par la peur et l’angoisse envahir mes poumons. Pourtant, aucun autre son ne parvint.
Appuyé contre la rambarde, je cherchai l’origine du bruit. Je me demandai si je devais visiter la maison entièrement afin de m’assurer que tout était réellement calme. J’hésitai mais en observant les marches, quelque-chose intrigua fortement mon attention. J’allumai la lumière des escaliers. Des traces de sangs recouvraient les marches.
Cela allait d’au-dessus au rez-de-chaussée. Je descendis donc après avoir récupéré un balai. Je n’avais rien trouvé d’autre qu’un pauvre balai pour me défendre en cas d’attaque. Je suivis les traces de sang et fus étonné de voir qu’elles provenaient de la cuisine. Je marchai doucement, le cœur accroché. J’étais angoissé par l’idée qu’elles auraient un lien avec la cave et j’avais raison.
La porte demeurait grande ouverte. Les premières marches étaient marquées de taches rouges. J’essayai de voir plus loin. Aucun bruit ne provint du gouffre si ce n’est un énorme vent hivernal. Son souffle vint claquer mes joues. Alors, rapidement, je verrouillai la porte et partis dans l’autre direction. Les taches avaient toutes la même apparence dessinant presque une patte d’animal.
Malgré mes efforts, mes pas résonnèrent dans les escaliers. Dès lors, j’accélérai ma grimpette et suivis les traces au deuxième étage. Elles s’éloignèrent ensuite vers le couloir de gauche. Je continuai mon avancée, serrant le manche du balai dans la main gauche ainsi qu’un couteau récupéré dans la cuisine. Je marchai au rythme de ma respiration, inquiet, perturbé de me trouver confronté à un individu mauvais, un fantôme voire pire, un démon !
Un son continu vint à mes oreilles. De l’eau coulait provenant de la salle de bain entre les chambres. D’ailleurs, des traces de sang frais étaient visibles sur le seuil de la salle d’eau. J’avançai de plus en plus avec discrétion. Je voulais surprendre cet intrus. L’eau continua de couler, un nuage de vapeur sortit de la douche. Cependant, je ne vis aucune ombre chinoise derrière la porte opaque. De plus, malgré la lumière allumée, je constatai être seul dans la pièce.
Soulagé, je soufflai et posai le couteau ainsi que le balai à côté du lavabo. Ensuite, je me dirigeai vers la baignoire. Elle faisait aussi hammam en plus de faire douche. Je fis glisser la porte, fermai les yeux pour éviter la vapeur bouillante. Et je fus saisi de terreur en découvrant la bête debout dans la baignoire.
Le chat noir lavait son pelage de ses plaies. Le sang mélangé à de la terre coulait en même temps que l’eau chaude dans le siphon. Ses yeux jaunes me fixèrent avec mépris. Il grogna, montra les crocs et bondit m’obligeant à esquiver. Il n’attaqua pas, se dirigea vers la sortie. Mais avant, il tourna la tête pour cracher dans ma direction.
Après avoir fermé le robinet, je repris le couteau pour le retrouver. Cependant, ne sachant pas par où il était parti, je décidai de retourner auprès de ma compagne. Je marchai tout en surveillant la peur au ventre à l’idée de le surprendre à me sauter dessus. Toutefois, j’arrivai jusqu’à la chambre sans problème. J’avais laissé la porte ouverte. Par contre, la chambre était éclairée.
Tatiana était allongée sur le dos. Elle riait ce qu’elle n’avait plus fait depuis l’accident. Interloqué, je frissonnai en découvrant le chat noir étendu sur son ventre. Il ronronnait à en faire trembler les murs. Elle caressa le crane de l’animal tout en lui parlant. Il écoutait dire qu’elle était heureuse de le voir. Il tourna la tête sans arrêter son moteur. Il me regarda, me défia d’un sourire en coin.
- Tu as vu ? Il est venu me souhaiter la bienvenue ! Affirma-t-elle.
Je n’y croyais pas ! Elle avait tout oublié comme si rien ne s’était passé. Abasourdi par le spectacle, je n’osai pas approcher du lit, je ne voulais pas être en contact avec cette bête du diable. D’ailleurs, je frottai les cicatrices de mon épaule, les traces laissées par ces griffes. Puis, j’avançai, prenant sur moi et attentif au moindre de ses gestes. A ma grande surprise, le félin se leva et quitta la chambre en courant avant de cracher.
- Ho, tu lui fais peur ! Tu as fait peur à mon petit-maitre !
Je ne réagis pas aux mots de Tatiana. Je fermai la porte et partis me coucher. Seulement, avant de m’étendre sur le matelas, je découvris au pied du lit, une fleur…. Une rose bleue.
Alex@r60 – mars 2021
Photo by Eliott Ewitt, Jacksonville, Floride 1968














