À cent soixante kilomètres de chez vous
Texte: Alexandra Cyr / Illustration: Alexandra Nolot
Conservation des aliments, alimentation biologique, jarre... s'il y a une chose qui réunit ces derniers sujets traités sur le blogue depuis son lancement, c'est certainement l'importance de ce retour en arrière. Ce retour aux sources, à nos racines. Un retour également à la nature et à ses innombrables propriétés et bienfaits. Regarder vers le passé pour s'en inspirer, pour apprendre de nos erreurs, nous qui avons vu trop gros, trop grand; nous qui avons perdu nos repères à force d'en vouloir toujours plus.
La mondialisation, l'agriculture intensive, les substances transgéniques, ces éléments nous ont permis de dépasser les limites imposées par notre Terre. En effet, désormais, au Québec, il est possible de manger des figues américaines, des bananes du Chili, des avocats du Pérou, de la papaye équatorienne, de l'agneau de la Nouvelle-Zélande, des clémentines du Maroc, des kiwis d'Italie, du saumon du Pacifique, des oranges de la Californie ou de l'Afrique du Sud, des tomates mexicaines... et de manière indéfinie semble se poursuivre cette liste, qui n'a finalement que pour limite celle de l'offre et de la demande. Pour remplir ces gigas entrepôts, qui font maintenant office de marché alimentaire, c'est de la planète entière dont nous avons besoin.
Ces fruits, ces légumes qui ont composé mon enfance, ma grand-maman ne les connaissait pas pour la plupart.
En habitant avec elle lors des vacances, j'ai compris, un jour à son retour de l'épicerie, que s'il y avait des avocats dans son sac cette journée-là c'était parce qu'elle savait que je les aimais, car, elle, n'avait pas idée ni quand ni comment il était préférable de les manger. À quelle vitesse étaient donc allées les choses ?
En moins de cinquante années, nous avions complètement perdu les repères géographiques des aliments québécois. J'avais intégré comme une habitude celle de manger des aliments en provenance des quatre coins du monde, de manger les ressources alimentaires de ces pays où je n'avais jamais mis les pieds.
Je savais faire pousser les légumes dans notre potager l'été, mais pour les huit autres mois, j'avais besoin du reste du monde pour m'alimenter. Comme s'il en avait toujours été comme cela, comme si c'était dans l'ordre naturel des choses.
Enfin, après plusieurs décennies totalement déconnectées de l'essence, désensibilisées par l'opulence de notre siècle, certaines personnes ressentent maintenant le besoin d'effectuer un retour à la terre, de se reconnecter avec ces savoirs si précieux acquis par des générations et des générations au fil des dix mille dernières années, et consumés si savamment durant les cinq ou six dernières décennies. Aussi, c'est donc au sein de ce désir qu'est né le mouvement locavore. En effet, la philosophie du locavorisme vise non seulement à manger des aliments produits près de chez soi dans un but environnemental, mais elle permet également de renouer avec ces aliments qui composent notre histoire et dont nous avons perdu les traces entre ces étalages trop abondants. Ainsi, si les visées portées par ce mouvement étaient peut-être avant tout celles de l'écologie, il va sans dire que parmi ses effets collatéraux se retrouve celui de la revalorisation de notre terroir culinaire. Et cet effet est loin d'être négligeable, alors que la mondialisation de notre alimentation a engendré la disparition d'un savoir et de connaissance riche autour d'un nombre incalculable d'aliments dont on a progressivement perdu la trace.
Ainsi, le locavorisme naît officiellement en 2005 dans l'état de la Californie après que la ville de San Francisco ait été l'hôte d'un défi adressé à sa population qui visait à consommer durant un mois des produits alimentaires provenant d'une distance inférieure à 160 kilomètres.
Même si, près de dix ans plus tôt, Laure Waridel parlait déjà des 3N-J (Nu, Non-Loin, Naturel et Juste) dans son livre L'envers de l'assiette et quelques idées pour la remettre à l'endroit. Enfin, mieux vaut tard que jamais, car le défi fait boule de neige et se propage dans plusieurs pays occidentaux. Le Québec ne manque pas à l'appel. Des certifications telles que Aliments du Québec ou Québec Vrai pour les aliments biologiques font leur apparition. Mais plus encore, une véritable effervescence pour les produits locaux s'en suit. Plusieurs petits marchés mettant en scène les producteurs et les artisans québécois apparaissent progressivement. Un retour aux méthodes et aux saveurs ancestrales s'amorce définitivement. Le locavorisme prône l'autoproduction, le circuit court, il contourne les intermédiaires au profit d'une économie locale et à petite échelle. Il encourage les individus à vivre au fil des saisons. Il rapproche les citadins des agriculteurs. Le meilleur exemple est certainement celui des paniers de fruits et légumes biologiques. Il éduque et pousse à la curiosité.
Enfin, le mouvement locavore a tout pour séduire à une époque où on ne sait plus produire, où on ne sait plus faire.
Comment connaître la valeur ou plus simplement comment apprécier la préciosité d'une tomate murie lentement par un soleil de fin d'été, si tout est à portée de mains, même en plein mois d'hiver?
Comment préserver le savoir de nos ancêtres, si nous n'avons plus besoin de rien conserver ?
Comment s'assurer de maintenir en vie les saveurs apportées par nos terres, si nous mangeons celles des autres ?
Autant de questions que la philosophie du locavorisme tente de remettre au jour. Je vous invite donc à vous procurer le tout petit et mignon calendrier des fruits et légumes de saison élaboré par Cocotom, qui vous permettra sans doute de prendre conscience de l'abondance des aliments qui sont produits au Québec, et ce même en hiver !











