Recycler l’économie
Texte: Fauve Gravel / Schéma: l'ADEME
Écologie : du grec lógos (discours) et oikos (habitat). La science des relations des organismes avec le monde environnant ou les logiques de l’habitat.
J’ai lu un jour que notre cerveau n’était pas conçu pour considérer le très long terme; une caractéristique qui serait héritée de notre passé dans la savane où la seule saison qui comptait était la présente pour notre survie immédiate.
Depuis, chaque fois que je me damne devant ce que je me résigne à appeler la bêtise humaine, je me rappelle cette théorie. Nous ne sommes simplement pas accoutrés biologiquement pour pleinement concevoir les conséquences de nos actes sur notre lointain futur.
Lorsque nous effectuons des achats en n’évaluant que le coût monétaire du produit au moment de la vente, nous agissons comme l’homme ou la femme primal(e) en nous qui ne pense qu’au bénéfice présent que cet objet nous apportera, sans nous préoccuper des conséquences externes que nos choix auront plus tard sur nous ou les nôtres. Toutefois, une parcelle de moi s’accroche toujours au fait que ce qui nous distingue du règne animal est notre capacité à percevoir les idées abstraites constituants notre propre existence et la loi de cause à effet logique qui gouverne cette dernière.
Présumons que la fonction principale de l’économie est d’apporter une certaine stabilité, de maintenir un niveau de confort sociétal que nous apporte la production et les échanges avec autrui, bref, créer de la richesse. Comme nous voulons tous du confort, de l’abondance, du bonheur, de la sécurité, une existence fonctionnelle et efficace qui nous permet d’avoir du temps libre, n’est-ce pas logique dans ce cas de tendre vers un modèle qui nous assurerait à la fois prospérité et longévité?
Actuellement, nous vivons dans un système économique qui s’oppose à cet idéal de durabilité. Nous prenons, utilisons et disposons des ressources à un rythme inégalé durant tout le courant de la dominance humaine. Plus spécifiquement depuis l’avènement de l’ère industrielle, notre consommation des denrées naturelles atteint des sommets qui ne sont malheureusement pas contrebalancés par nos faibles tentatives de réintroduire les matériaux dévalués dans la chaîne par le recyclage.
À ce jour, les matières premières vierges sont plus valorisées et presque toujours extraites à moindre coût que les matières résiduelles usagées. Au rythme où nous exploitons et nous multiplions, il faudra l’équivalent de 3 Terres d’ici 2050 pour nous approvisionner. C’est un problème grave qui rend plus que nécessaire de revoir la chaîne d’alimentation des industries en repensant le mode de fixation des prix, la taxation, le design des produits et, pourquoi pas, le système d’économie linéaire lui-même.
D’abord rêvée par plusieurs penseurs sous les noms d’économie de service fonctionnel, d’écologie industrielle, de capitalisme naturel, d’économie bleue et de philosophie du berceau au berceau (cradle to cradle), l’économie circulaire devient tranquillement une réalité tangible. Depuis 2014, le forum d’économie mondial s’est penché sur la question pour potentiellement faciliter un virage global dans cette direction.
Il s’agit d’un système économique de production et d’échange pensé pour réparer, revaloriser et recycler les matières utilisées, et ce à tous les stades du cycle de vie du produit, tout en maintenant la qualité initiale de ses composantes et minimisant l’énergie consommée pour y arriver. De cette façon, en re-circulant les ressources déjà extraites et en gérant convenablement le capital naturel, on assure une stabilité dans la chaine d’approvisionnement qui est désormais détachée des fluctuations du marché et des imprévus naturels. On élimine aussi du même coup la notion de déchet et de gaspillage et vise ainsi à maximiser l’efficacité des matières tout en diminuant l’impact environnemental de l’activité humaine, contribuant ainsi au bien-être collectif.
C’est donc bien plus qu’une belle façon de présenter le recyclage systématique. Il s’agit en fait d’identifier et d’éliminer à la source les éventuelles externalités négatives attachées à la production, l’utilisation et la disposition d’un objet par l’écoconception en amont.
Prenons par exemple un téléphone mobile. Dans un modèle circulaire, on concevrait l’appareil pour être entièrement démontable et composé de matériaux facilement séparables et réutilisables, rendant le fournisseur responsable de la récupération de ses produits usés ou défectueux.
Cela permettrait d’éliminer l’obsolescence planifiée et de plutôt fidéliser la clientèle par la qualité et la durabilité des biens. La compagnie de sacs de plein air Osprey offre depuis de nombreuses années déjà un service de garanti à vie du genre où votre sac endommagé est réparé gratuitement par le producteur.
Un peu comme en permaculture, on valorise la diversité des fonctions et perçoit les modèles économiques et les entreprises à toutes les échelles comme étant interdépendants, à l’image des systèmes biologiques naturels. Les petites et grandes entreprises ont ainsi chacune leur rôle à jouer dans la prospérité du modèle. Les déchets d’un secteur peuvent devenir les intrants de l’autre dans une collaboration centrée sur la mutualisation des besoins.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme que disait sagement Lavoisier…
Dans la même lignée, de plus en plus d’entreprises se tournent vers l’économie de partage et de fonctionnalité où le consommateur devient plutôt un usager qui profite d’un service à sa convenance plutôt que de posséder l’objet de la transaction. On peut penser entre autres à Communauto et Car2go, mais aussi aux entreprises facilitant la consommation collaborative tout en renforçant l’esprit de communauté, comme Uber, CouchSurfing, Airbnb, Wikipedia, Kickstarter et Kijiji. Mud jeans, une entreprise néerlandaise, va même jusqu’à vous louer votre paire de pantalons pour 7,50$/mois. Après 1 an vous avez l’option de la rapporterez au magasin pour être recyclée en échange d’une nouvelle paire. H&M offre aussi un service du même type qui vous offre un rabais en échange de vos vieux vêtements de la marque.
L’utilisation d’énergies renouvelables, le composte, la réutilisation des eaux grises, les friperies, le glanage sont tous des exemples supplémentaires accessibles au commun des mortels pour participer facilement à cette transition qui pourrait nous être à tous très bénéfique. En effet, en adoptant un système circulaire, il serait possible d’éliminer l’insécurité économique due à la pression d’une croissance sans fin, dépendante du crédit et de l’exploitation constante. Le timing n’a jamais auparavant été aussi propice. Les nouvelles technologies comme les applications mobiles rendent la collaboration et l’échange d’information et de biens accessible partout. Comme plus de la moitié de la population mondiale réside désormais en milieu urbain, le partage de produits et de ressources est une solution de plus en plus pratique et logique.
Les experts estiment également qu’une économie circulaire génèrerait de multiples nouveaux emplois, préviendrait les conflits potentiels dus à la raréfaction de certaines matières premières, empêcherait la génération de 100 millions de tonnes de déchets en 5 ans, en plus de représenter une épargne de capital mondiale d’un trillion de dollars par an pour les industries et les consommateurs qui éviterait ainsi les frais de réparation et d’entretien de leurs biens.
Est-ce que j’ai mentionné que la Fondation Ellen MacArthur (pour l’économie circulaire) considère que la transition diminuerait de moitié nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 en rapport avec les niveaux d’aujourd’hui, ou même de 83% d’ici 2050?
En éduquant massivement la population et en prenant dès maintenant les moyens pour y arriver, la transition pourrait s’opérer entre 15 et 20 ans. Il suffit de privilégier des designs et modèles d’affaires innovateurs, d’utiliser des matières choisies pour leur capacité à être réutilisés et d’abandonner les autres, d’instaurer des mesures incitatives et réformatrices pour encourager les citoyens et les entreprises à changer leurs pratiques et habitudes (comme pour les bouteilles consignées par exemple) en participant massivement au mouvement, et finalement de créer un espace de discussion pour faciliter des liens entre les secteurs d’activités.
Plusieurs pays du globe s’y sont déjà mis, comme le Japon qui a conçu un modèle de développement appelé sound material-cycle society caractérisé par un effort pour réduire, réutiliser et recycler. L’état et les collectivités sont tenus d’adopter des politiques publiques et de faciliter la collaboration entre les entreprises qui doivent quant à elles mettre en place des mesures de prévention de réutilisation et de recyclage. Les consommateurs, eux sont poussés à changer leur comportement d’achat en conséquence. La mise en place de mécanismes de consultation, d’information et d’évaluation qui mesurent le taux de ressources re-circulées et le taux d’enfouissement assure une constante amélioration du système.
C’est un changement gigantesque qui requiert énormément de travail de la part de toutes les entités impliquées, malgré les intérêts particuliers qui s’élèveront pour protester, ainsi qu’un remplacement des valeurs économiques que l’on nous a inculquées (croissance infinie, le libre marché, consommation de toujours plus de biens). Il faut dissocier le mouvement environnemental d’avec la privation, l’inconfort et le manque.
Pourtant, le jeu en vaut la chandelle. Il est temps de cesser de vivre de nos épargnes et de commencer à générer un revenu planétaire.
Controns nos prédispositions biologiques et créons une nouvelle écolonomie privilégiant la satiété plutôt que la saturation. Citoyens, à votre compost, c’est une révolution!










