Je m'installe sur un strapontin en bois, à quelques mètres seulement de cette femme qui fait sa déposition. Elle a trois enfants qui chahutent autour d'elle, le plus silencieusement possible, ponctuant parfois leur course d'un cri excité qui leur échappe. Pour tout de suite essayer de retrouver leur calme. On est dans un commissariat merde, pas au cirque. Et ça, ils ont l'air de l'avoir bien compris. Pourtant la petite dernière n'a pas plus de 3 ans. Elle m'a vu m'asseoir. Elle s'ennuie. Alors elle prend son courage à deux mains pour venir me parler. Elle découvre que je veux être gentille avec elle, que j'aime les enfants, que j'aime sourire aux gens. La petite veut m'expliquer pourquoi elle est ici : - « Eh ben, il a tapé avec sa chaussure » - « Ah bon ? Mais on n'a pas le droit de faire ça. » - « Oui. Il a mis son pied dans son visage ! Oui ! ». Elle sourit, elle rigole, elle guette mon attention, ma surprise, elle veut juste que j'écoute son histoire, elle est contente que quelqu'un sache. Moi, mon cœur se brise un peu plus cet après-midi, et je voudrais que sa vie soit différente. Sa mère porte plainte pour violence conjugale. Je ne peut m'empêcher d'entendre que ce n'est pas la première fois. C'est la douleur des autres qui me saute à la gueule. Je me demande pour quelle raison chacun vient ici, parler au même policier fatigué. Je prête mon portable à la gamine, la laisse jouer, et chacun leur tour, ses frères nous rejoignent. Je les écoute, je les fais rire, je les fais jouer. Je leur prête les crayons qui traînent au fond de mon sac, ils dessinent des gribouillis qui ressemblent à des cœurs sur mes vieux tickets de caisse. Je fais de mon mieux pendant une demi-heure. Et puis la mère a terminé. Elle se lève, réunit ses enfants autour d'elle, et se dirige vers la sortie. Mais en partant, elle s'arrête devant moi : « Merci. » Je suis bouleversée. Puis ça me revient. C'est mon tour maintenant.