La maison de la montagne Episode 20
Prétendre échapper à leur juridiction…
C’était si drôle !
Eux. Les habitants (devrais-je dire les inconnus ?) de la maison. C’est moi qui étais leur bicoque… Ils m’habitaient. Même Katharina, pourtant si douce, se tenait les côtes. Elle avait beau rester discrète dans ses gausseries, j’entendais, à écouter de plus près, un drôle de bruit dans le renfoncement gauche, près du baby-foot.
Moi, vouloir effacer mes disparus ! Je rigole... chantait ma grand-mère dans une rafale de vent, à travers la lucarne. Comme si je n’écoutais pas les vieux vinyles de Bourvil pour pouvoir discuter avec Katharina, et la cassette de Brahms, toujours la même, pour enjôler Suzanne… Comme si je ne m’obligeais pas à relire, pour y débusquer les humeurs cachées de Marius, Les Confessions de Rousseau, qui m’avaient pourtant toujours rendu fou de rage (ses selfies lyriques étaient si plaintifs, paranoïaques à souhait, si obsessionnels et pourtant tellement irrésistibles ! C’est précisément ce que je ne pouvais souffrir. Tout comme mon grand-père au cœur béant, qui s’était caché dans chacune des onze pièces pour relire tous les ans son livre fétiche en échappant à nos quolibets, je le dévorais dès mon retour ici comme un feuilleton coupable que je m'efforçais, par-dessus tout, de haïr de toutes mes forces)…
Sur le fil de ma jeunesse, quand venait l’heure de laisser derrière moi l’été pyrénéen pour revenir au lycée de Besançon, en septembre, puis à l’université, mes camarades avaient besoin de quelques jours pour m’apprivoiser, alors même qu’ils me connaissaient depuis des années. Ils ne comprenaient plus mon accent – il paraît que ma voix même changeait… Une amie m’avait décrit ces intonations chantantes et aiguës qui m’avaient paru être celles d’un parfait étranger – ni les miennes, ni celles de mes aimés… Qu’avaient-ils donc fait de moi ?
Car c’est eux qui parlaient dans ma bouche. Par leur faute, je ne devenais tout simplement personne.