Newrest, Sodexo : Des patrons voyous
Newrest rejoint Sodexo dans la liste des multinationales françaises ayant quitté brutalement le Gabon, abandonnant plus de 600 salariés sans salaires ni explications. Par la rédaction | 5 février 2026 Newrest Gabon : acteur majeur du catering pétrolier Créé en France en 1996, Newrest s'est implanté au Gabon en 2009 pour accompagner l'activité de l'un de ses principaux partenaires internationaux. Le groupe international, dirigé par l'homme d'affaires français Olivier Sadran et présent dans plus de 50 pays, s'est rapidement imposé comme un acteur incontournable du secteur pétrolier gabonais. Débutant avec seulement deux sites, Newrest Gabon gérait en 2024 une dizaine de bases-vie pour l'ensemble des opérateurs pétroliers du pays, aussi bien onshore qu'offshore. La société fournissait des services de restauration collective, de gestion hôtelière et de facility management à des majeurs tels que TotalEnergies, Perenco, CarOil, Addax et Vantage. Ainsi, l'entreprise servait quotidiennement 3 600 repas et employait 604 travailleurs, dont plus de 300 Gabonais. En 2021, elle renforça son partenariat avec TotalEnergies en remportant un appel d'offres très disputé pour la gestion des plateformes offshore Torpille et Anguille. «Newrest a réussi à s'imposer face à des concurrents internationaux de poids grâce à son expertise reconnue dans les environnements exigeants», avait déclaré un responsable sectoriel. En 2024, la société inaugura même un centre de formation (CDF) à Port-Gentil, équipé d'une cuisine chaude, d'une cuisine froide et d'une salle d'application, symbole de son engagement affiché envers le développement local des compétences. Anatomie d'une désertion nocturne Pourtant, dans la nuit du 28 janvier 2026, Nicolas Descourteux et Benoît Dombret, respectivement directeur général et directeur administratif de Newrest Gabon, ont quitté Port-Gentil sans préavis. Leurs bureaux furent découverts vidés au petit matin par 604 employés sidérés. « Nous sommes arrivés et tout était vide. Aucune note, aucune explication », a déclaré un ancien responsable du site. Nulle procédure de licenciement formalisée, nul versement de salaires ou d'indemnités. Cette désertion nocturne intervint après la perte d'un contrat représentant 60% du chiffre d'affaires de la filiale gabonaise, fragilisant sa trésorerie. Néanmoins, des négociations étaient en cours avec une entreprise gabonaise pour assurer la continuité des activités et préserver les emplois. Cette fuite précipitée brisa ces discussions et livra les travailleurs à leur sort. Le groupe Newrest, pesant plus de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires mondial, n'a émis aucune déclaration publique depuis cet abandon. Cette opacité totale contraste avec le discours éthique affiché par l'entreprise sur son site institutionnel, où elle revendique son engagement pour la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et le soutien aux communautés locales. La direction locale demeure introuvable, inaccessible aux autorités gabonaises, aux syndicats et aux créanciers. Fragilités structurelles Cette désertion survient dans un contexte économique particulièrement tendu pour le Gabon. Le pays traverse une phase critique de son histoire économique, marquée par un déclin progressif de la production pétrolière et une dépendance persistante aux hydrocarbures. Ainsi, au premier trimestre 2025, la production pétrolière gabonaise a reculé de 5% en glissement annuel, s'établissant à 2,87 millions de tonnes, contre 2,99 millions de tonnes à la même période en 2024. Cette contraction s'explique par des défaillances récurrentes sur les compresseurs, générateurs et pipelines, freinant les capacités opérationnelles des opérateurs. Plus préoccupant encore, le Gabon fait face à un véritable "mur de la dette" pour 2026-2027, avec plus de 59,5% de l'encours total devant arriver à échéance durant cette période. Les réserves de change couvraient seulement 2,7 mois d'importations fin 2023, un niveau inférieur au seuil prudentiel de 3 mois. Dans ce contexte de vulnérabilité financière extrême, chaque départ précipité de multinationale aggrave la pression sur un tissu économique déjà exsangue. Sodexo 2017, Newrest 2026 Or, ce scénario n'est nullement inédit au Gabon. Mars 2017 : Sodexo ferme brutalement ses portes gabonaises après quarante années de présence. Plus de 620 familles basculèrent dans la précarité sans accompagnement social. La société française invoqua une dette de l'État gabonais dépassant 8 milliards de francs CFA pour justifier son retrait. Toutefois, la liquidation judiciaire prononcée en février 2018 laissa les anciens employés sans indemnités ni recours effectifs. Ces deux affaires révèlent un modus operandi troublant : des multinationales du catering pétrolier qui maximisent leurs bénéfices pendant les phases d'expansion, puis se retirent précipitamment dès que les conditions économiques se durcissent. Entre Sodexo et Newrest, neuf années seulement séparent deux drames sociaux quasi identiques, survenus dans un contexte où l'économie gabonaise s'est considérablement fragilisée. « C'est exactement le même schéma. Ils profitent du boom, puis disparaissent quand ça se complique, sans se soucier des dégâts collatéraux sur une économie déjà vacillante », a confié un expert des relations internationales du travail. De ce fait, cette récurrence interroge sur la responsabilité de l'État gabonais dans l'encadrement juridique des entreprises étrangères opérant dans les secteurs stratégiques. Pourquoi aucun mécanisme préventif n'a-t-il été mis en place après le traumatisme Sodexo pour éviter qu'une telle situation ne se reproduise avec Newrest, surtout dans un contexte économique dégradé? Contenu local Depuis 2011, le Gabon a progressivement développé un arsenal législatif visant à renforcer le contenu local dans le secteur pétrolier. Ces dispositions obligent les opérateurs étrangers à privilégier les entreprises, produits et compétences gabonaises. Le code des hydrocarbures de 2019 a renforcé cette orientation en prévoyant des sanctions pécuniaires allant de 10 à 500 millions de francs CFA pour les manquements. En 2025, Newrest obtint même un agrément officiel de la Direction Générale des Hydrocarbures reconnaissant son statut de société autochtone grâce à la présence d'un actionnaire gabonais. Cette certification devait théoriquement garantir un ancrage durable et une responsabilité renforcée envers les travailleurs locaux. Pourtant, cet agrément n'a nullement empêché la fuite nocturne des dirigeants français ni la protection des droits des 604 salariés abandonnés. Effectivement, cette contradiction flagrante expose les limites d'une politique de contenu local qui reste cosmétique dans un pays affaibli économiquement. L'agrément administratif ne suffit pas si aucun mécanisme coercitif n'oblige les entreprises à honorer leurs engagements sociaux avant tout départ. «La loi existe sur le papier, mais sans contrôle ni sanction réelle, elle ne vaut rien face à des multinationales qui organisent méthodiquement leur fuite», a observé un analyste économique gabonais. Le Gabon dispose d'une législation sur le papier, mais manque cruellement d'organes de contrôle indépendants et de sanctions dissuasives comparables à ceux du Nigeria ou de l'Angola. Nigeria et Angola, modèles contrastés Ailleurs sur le continent, d'autres producteurs pétroliers ont adopté des approches plus coercitives pour encadrer les multinationales. Le Nigeria a promulgué dès 2010 le Nigerian Oil and Gas Industry Content Development Act, créant la Nigerian Content Development and Monitoring Board (NCDMB), organe doté de pouvoirs exécutifs considérables. Cette institution impose des quotas stricts de contenu local, audite régulièrement les opérateurs étrangers et peut sanctionner lourdement les manquements. Résultat : le taux de contenu local dans le secteur pétrolier nigérian a bondi de 5% en 2010 à plus de 35% en 2023. «La NCDMB ne plaisante pas. Toute entreprise qui essaie de contourner les règles paie immédiatement », a affirmé un consultant pétrolier basé à Lagos. L'Angola a développé un système similaire avec sa politique d'"Angolanisation", supervisée par un comité présidentiel disposant de prérogatives étendues. Ces deux pays exigent notamment des cautions financières substantielles et des plans de contenu local détaillés avant d'octroyer toute licence d'exploitation. Inversement, le Gabon ne dispose d'aucune institution équivalente à la NCDMB nigériane. Les attributions restent fragmentées entre plusieurs ministères sans coordination efficace ni capacité d'intervention rapide. Cette faiblesse institutionnelle, combinée aux contraintes budgétaires extrêmes que connaît le pays, explique pourquoi Newrest a pu organiser son départ sans craindre de sanctions immédiates. Dans un contexte où le service de la dette absorbe près de la moitié des recettes publiques, l'État gabonais dispose de marges de manœuvre réduites pour faire respecter ses propres réglementations. Souveraineté économique Cette affaire Newrest soulève une question fondamentale pour l'ensemble des économies pétrolières africaines : comment transformer la présence des multinationales en véritable levier de développement durable plutôt qu'en relation extractive à sens unique? Le président gabonais Brice Oligui Nguema a placé la souveraineté économique et la promotion des entreprises nationales au cœur de son projet politique. «Je veux que notre cinquième République soit la République de la souveraineté économique, celle de la prise en main par les Gabonais de la gestion de leurs ressources naturelles», a-t-il déclaré lors du 65ème anniversaire de l'indépendance. Le Gabon gagnerait à s'inspirer du modèle nigérian en créant une agence de contenu local autonome, dotée de pouvoirs d'audit, de sanction et de blocage des transferts financiers en cas de manquement grave. Des garanties bancaires obligatoires, équivalentes à six mois de salaires pour tous les employés, pourraient être exigées avant toute attribution de contrat dans le secteur pétrolier. Cependant, la mise en œuvre de telles mesures nécessite une stabilité budgétaire dont le pays ne dispose pas actuellement. Par ailleurs, la multiplication des départs brutaux de multinationales en Afrique (Shoprite au Nigeria en 2020, GSK au Kenya et Nigeria en 2024, TotalEnergies en Ouganda en 2021) témoigne d'une tendance structurelle préoccupante. Ces entreprises invoquent systématiquement l'instabilité réglementaire, les difficultés de change et les coûts opérationnels pour justifier leur retrait. Toutefois, ces arguments masquent souvent une réticence à accepter des règles du jeu plus équilibrées qui limiteraient leurs marges bénéficiaires au profit des économies locales fragilisées. «Quand tout va bien et que les contrats sont lucratifs, ils restent. Dès que ça devient moins profitable ou que le pays traverse des difficultés, ils partent sans ménagement, aggravant la crise», a résumé un syndicaliste gabonais. Qui sera le prochain à partir en catimini ? Neuf années après Sodexo, l'affaire Newrest révèle l'urgence impérieuse d'une refonte institutionnelle profonde au Gabon. Le pays demeure incapable d'instaurer des mécanismes de contrôle effectifs. Sans organe indépendant comparable à la NCDMB nigériane, sans garanties financières contraignantes et sans sanctions véritablement dissuasives, les législations sur le contenu local demeureront de simples façades juridiques. À l'instar des 604 familles abandonnées et laissées sur le carreau sans aucune réparation, d'autres travailleurs risquent fort de subir demain le même sort si rien ne change radicalement. DB News Read the full article










