Courlande, 1970 Photographer: Gian Paolo Barbieri Model: Berkley Johnson

seen from United States
seen from United States

seen from United States

seen from United States
seen from Vietnam
seen from Netherlands

seen from Romania

seen from Israel
seen from India
seen from United States

seen from Israel

seen from Spain
seen from Italy

seen from United Kingdom

seen from Germany

seen from United States
seen from United States

seen from United States

seen from Germany

seen from Australia
Courlande, 1970 Photographer: Gian Paolo Barbieri Model: Berkley Johnson
s02e02 - De l’ambre sur la plage
En Lettonie, il est simple d'être reconnu pour ce que l'on fait, nous sommes si peu nombreux, triompher en littérature, ce n'est pas comme à Paris !
Un jeune romancier – auteur d'un best-seller – s'excusait ainsi de son succès. Il est vrai que la Lettonie ne compte qu'un peu plus de deux millions d'habitants. Mais peut-on mesurer la qualité de la production littéraire d'un pays à l'aune de sa démographie ? En ce qui concerne le livre de Jānis Joņevs, Jelgava 94, il faudra patienter pour porter un jugement : sa traduction française sera publiée en avril prochain aux éditions Gaïa. En attendant, pour parcourir cet autre pays balte, nous devons remonterle temps et nous saisir d'un recueil de nouvelles, "Cette peau couleur d'ambre".
Pour nous guider, il n'y aura que des femmes, celles que la littérature lettone a baptisées les “femmes furieuses” dans les années 80 mais aussi des écrivaines plus jeunes, qui ont écrit après l'indépendance du pays, dans les années 90 et au début des années 2000. Des écrivaines donc et, des héroïnes, car la quasi totalité des personnages du recueil sont féminins. Enfants, mères ou amoureuses, coincées dans un rêve ou dans un appartement soviétique, elles expriment leur désenchantement face à ce que la vie leur réserve. Mais avant de nous engager plus fermement sur les routes lettones, il nous faut comprendre quelle est justement la place de la femme dans cette société.
Au début, j'ai été la gagnante
La traductrice de l'une de ces nouvelles me confiait que les combats féministes n'ont pas tellement leur place ici. Les femmes accèdent à des postes à responsabilité dans le monde économique et même politique sans que cela ne passe pour un exploit ou une incongruité. S'il ne fallait citer qu'un seul exemple, évoquons Vaira Vīķe-Freiberga. Présidente de la Lettonie jusqu'en 2007, elle a mené son pays à l'adhésion à l'Union européenne. Dans la société traditionnelle lettone, les femmes avaient la responsabilité du patrimoine immatériel : elles devaient transmettre les chants et autres contes et légendes. Dans cette région d'Europe, christianisée tardivement, au 13ème siècle, les figures féminines bénéficiaient d'une place de choix dans le panthéon de la Dievturība, la religion païenne. Laima est par exemple la déesse qui décide du destin de l'homme et il y a aussi de nombreuses “mères”, des vents, de la forêt ou des flots...
Loin d'être protectrices, les personnages maternels de nos nouvelles font tout le temps défaut, elles aiment à disparaître, n’hésitent pas à abandonner leur progéniture. C'est ainsi que nous nous retrouvons sur les pas de la jeune Simona, héroïne de Trois jours de liberté. On peut imaginer le décor de cette histoire à Pļavnieki, un quartier-banlieue, à une dizaine de kilomètres du centre ville de Riga.
Le quartier de Pļavnieki
Depuis que la Lettonie a retrouvé son indépendance, en 1991, Riga a rasé certains bâtiments de l'ère soviétique et reconstruit ceux des siècles précédents détruits par ce même régime.
La Maison des Têtes noires à Riga, rasée par les Soviétiques et reconstruites à l'identique en 1999
Cependant, il semblerait que tous les quartiers de la capitale n'aient pas eu le même traitement de faveur. Et, à Pļavnieki, nous imaginons sans peine Simona traîner anonymement entre les barres d'immeubles, le béton alourdissant un peu plus sa tristesse de petite fille.
Oui, je peux enfin vivre sans plus avoir à tenir compte de personne, mais en retour personne ne tient plus compte de moi. Au début de cette vie libre, j'ai été la gagnante (…) Et puis j'ai aussi été la perdante.
Le quartier de Pļavnieki
Les armes, c'est le roman
Avec ce texte, Eva Rubene, femme furieuse de la littérature des années 80, fait scandale. Tout va à l'encontre de la production officielle de l'époque : elle renonce à la poétisation de la langue pour décrire froidement et sans fioritures une réalité sociale aride. Avec le groupe des “femmes furieuses”, les stéréotypes idéologiques et de la mièvrerie seuls autorisés par la censure soviétique n'ont plus cours. Tout cela se passe dans les années 80, au moment de la Perestroïka, Moscou tâche de se montrer plus tolérant, y compris envers la production artistique. Jusque là, la critique du régime et les idées de liberté prenaient des chemins moins directs. La poésie notamment, un genre très populaire en Lettonie, contournait la censure grâce aux métaphores et autres effets rhétoriques. En schématisant un peu, les hommes se planquaient en poésie, quand des femmes ont décidé de sortir les armes à la main. Et les armes, c'est le roman. Mais, puisque tout propos se doit d'être nuancé, évoquons les « Contes fous » de Regīna Ezera. Dans les années 60, elle contourne la censure soviétique en écrivant des fables. La hyène compte parmi ces nouvelles zoologiques, un texte qui nous plonge dans l'esprit d'une femme transformée en hyène. Dans la jungle, elle retrouve son mari sous les traits d'un lion, qu'elle méprise et qu'elle craint à la fois. Elle admire sa force grandiose jusqu'à ce que celui-ci ne s'effondre. Reste alors pour elle, un sentiment de crainte mélangé au pressentiment d'une vie nouvelle. Le plus fort et le plus faible, quel est-il ? La question est la même dans la nature, dans la vie sociale et en relations internationales.
Campagne et mer en Courlande
Parmi les écrivaines furieuses de notre guide-recueil, Gundega Repše nous amène Dans la maison d'un autre, suivant les errances psychologiques d'une jeune femme. Olivia est perdue en Courlande, à l’époque où cette région du pays était un Duché indépendant, à moins que ça ne soit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle évoque l'histoire de son pays et le Musée ethnographique de Riga. Gagnons donc à notre tour, sur les rives du lac de Jugla, ce parc muséographique en plein air.
Musée ethnographique de Riga
C'est un plongeon dans la campagne lettone des siècles derniers : maisons en bois, églises orthodoxes ou luthériennes et autres moulins à vent viennent rappeler la vie champêtre d'antan. La campagne, très présente dans ce recueil de nouvelles, s'oppose souvent à une ville brutale, elle fonctionne comme la possibilité d'un ailleurs plus doux. Car, après la tempête, les Lettons ne retrouvent pas seulement le beau temps, il leur arrive aussi de trouver de l'ambre sur les plages.
Justement, partons sur ces plages de Courlande avec la nouvelle d'Andra Neiburga, El Niño. On y trouve plus d'estivants que dans les pages de notre livre : vieilles d'ici et touristes russes, jeunes familles et bandes de mecs, tous ne se baignent pas mais on s'incline avec le soleil pour bronzer le mieux possible.
Côte de Courlande - Plage de Liepāja
La plage, elle, n'en finit pas pas de s'enfoncer dans la mer.
Il apparaissait clairement qu'on pouvait marcher sur la surface d'une telle eau sans s'enfoncer.
C'est vrai qu'il faut marcher, et marcher encore dans la Baltique, pour un jour perdre pied. Notre héros lui est resté allongé sur la plage, le vent persistant le recouvre de sable. Il ressent l'immensité du monde, et il imagine quelle recherche scientifique pourrait percer le mystère d'un homme, « et voir quel était réellement le sens de tout cela ». C'est vrai qu'il nous vient d'étranges idées quand on essaye de penser à rien, allongé au bord de la mer.
Anormalement anormalement anormalement bleue, juste anormalement bleue avec un brillant comme de l'étain su le dos des vagues minuscules.
Côte de Courlande - Plage de Liepāja
La haine
Après les femmes furieuses, une nouvelle génération de jeunes écrivaines a débarqué dans les années 90 : les prolifiques auteurs Nora Ikstena et Inga Ābele, ou la poétesse Rūta Mežavilka. Dans chacune de leur nouvelle du recueil, il est question d'une relation mère-fille. Dans le texte Patientia de Rūta Mežavilka, grand-mère, mère et petite-fille parlent à tour de rôle, mettant à vif un impossible dialogue et pire, un ressentiment car avoir des enfants, c'est renoncer à une liberté. Et ici, cette lignée de femmes semble condamnées à s'engager dans le même carcan que la génération précédente : ne pas aimer ou ne pas être aimée, se marier, avoir des enfants. Dans la nouvelle d' Inga Ābele, Les industries, comme d'habitude, le mot est lâché : la haine. La haine face à une mère qui envahit puis qui disparaît, mais qui prend toujours trop de place. Dépressives, alourdies du poids des obligations familiales et sociales, ces femmes manquent singulièrement de liberté.
La poétesse et l'enseignante
Et ce sont encore les femmes qui se lèvent contre une société lettone de plus en plus fermée, par elles que le scandale arrive. D'abord une poétesse, Agnese Krivade, publie en 2007 Oh, une réinterprétation du passage des Béatitudes de l'évangile selon Matthieu : un appel à la tolérance envers les plus faibles et les moins reconnus de la communauté. En septembre 2014, une enseignante de Riga étudie ce texte avec ses élèves. À cause d'un mot, l'équivalent d'un "putain" français, l'enseignante reçoit un blâme et l'affaire prend immédiatement une tournure politique, un classique dans une société qui sent bon le retour à l'ordre moral. En juin dernier, le Parlement a adopté un amendement instaurant l'enseignement de la moralité à l'école, en cela très influencé par la législation russe. Pour mieux exprimer son indignation contre cette censure, et pour mieux déborder les frontières, une auteure et un traducteur français ont décidé de lancer une traduction coopérative du poème sur Facebook : une version japonaise, française, croate et d'autres encore ont vu le jour, à la faveur de ce scandale.
Les écrivaines lettones essayent de traduire dans leurs écrits la désespérance des femmes sur qui reposent tant de choses. Gundega Repše expliquait que “Le processus de création littéraire est le souvenir du monde, il est la traduction de l'inconnu”. Quant à notre jeune auteur, Jānis Joņevs, il pense décrire simplement la réalité dans une écriture éloignée de toutes considérations psychologisantes. En l'occurrence, sa réalité est celle de la jeunesse de la ville de Jelgava, et son engouement inattendu pour le heavy metal dans les années 90, dans les premières années de la nouvelle indépendance du pays. Ainsi va la littérature, d'une génération à une autre, chacun son inconnu, chacun sa réalité.
Cette peau couleur d'ambre, recueil de nouvelles lettones contemporaines – Textes choisis par Inta Geile, Nicolas Auzanneau et Gundega Laiviņa, Presses universitaires de Caen, 2004
Metal, Jānis Joņevs, Gaïa Editions, 2016