Les cheveux sont toujours plus brillants sur la tête d’à coté...
Samedi, grand soleil dans la rue de Panama. J’ai tiré les rideaux de ma chambre pour travailler, allumé ma lampe de chevet, une bougie à la canelle, ouvert tous mes dictionnaires et un roman de Banana Yoshimoto : Kitchen. Je le picore quand je manque de mots, c’est un livre qui réchauffe le cerveau :
« tant qu’on est vivant, on peut toujours manger des bons petits plats, ou se sentir bien quand il fait beau. Ce n’est pas grand chose mais c’est au moins ça. »
Enfin, j’en étais là, avec mon attirail d’écrivain, enfermée dans l’obscurité quand Aurore, ma coloc’, est entrée dans ma chambre.
-Tu devrais vérifier ton arbre généalogique. T’as peut-être des gènes de vampire.
Quand j’ai vue sur la rue, je ne peux pas travailler. Le vent plie les bruyères roses et vertes du balcon, les pigeons glougloutent, les nuages passent. Et puis le soleil révèle les tâches de doigts sur les carreaux, la poussière sur la table, j’ai mieux à faire que le ménage !
Impossible de me concentrer.
J’explique ça à Aurore qui hoche la tête.
-ça te dérange si J. vient ? Je voudrais l’interviewer pour un article sur les complexes, on peut aller au café si tu préfères.
-Non, pas du tout ! Installez vous dans le salon.
Elle ferme la porte avec douceur. Je suis perplexe...
J. ? Des complexes ? Elle a la taille fine, les cheveux ondulés, noirs, brillants, l’oeil intelligent, un super job dans la publicité...
Une demi-heure plus tard, je passe sur la pointe des pieds dans la cuisine pour me faire un toast de miel.
Aurore règle le son de son gros microphone posé sur la table basse du salon. En tailleurs sur le clic-clac, J. patiente.
-Alors demande Aurore à J., C’est quoi ton complexe ?
Je plonge les yeux dans le grille pain, tend l’oreille.
-Mon plus gros complexe, c’est mes cheveux. Je les voulais lisse, je les ai détruits au fer toute mon adolescente.
Je m’étrangle ! J’ai toujours rêvé d’avoir des cheveux bouclés. Les miens tombent raides comme du crin de cheval. Je ne sais jamais comment me coiffer.
Aurore me demande si j’ai aussi une histoire de complexe. Je m’installe à coté de J., Aurore enregistre.
-J’ai l’oreille gauche super décollée.
-Parfait !
Je lui raconte.
C’est à cause d’un souvenir d’enfance. Un jour je jouais dans le jardin, une fourmi est entrée dans mon oreille. Maman l’a tirée avec une pince à épiler. Depuis je plie l’ oreille sur mon oreiller quand je dors pour empêcher les araignées de nuit de s'y faufiler.
Aurore me dit que j’ai de très belles oreilles, petites, plaquées, roses.
Elle, son complexe, ce sont les boutons.
D'après moi, elle n’en a pas un seul.
D'après elle, ils pullulent.
Parfois le matin, ça l’obsède.
Elle n’arrive pas à préparer son petit déjeuner tant elle a envie de se gratter, de se maquiller, de camoufler, de triturer, d’écorcher.
Elle tournicote, comme un poulet sans tête.
Aurore a un complexe.
Pourtant elle a les jambes d’une danseuse, des yeux comme deux piscines, le visage d’une poupée corolle, un ventre aérobic, des fringues démentes …
Ça n’a aucun sens !
Les cheveux de J., les boutons d’Aurore, mes oreilles…
Alors, on a décidé de se faire un compliment par jour.
Aurore a commencé. Elle me l’a envoyé ce matin en fichier audio sur mon téléphone.
Chère Sarah, tu racontes très bien les histoires, ce qui tombe plutôt bien parce que c’est ta vocation.
Tu as de très beaux cheveux de princesse, dont je suis un peu jalouse car j’ai les cheveux hyper secs.










