C’est vendredi, l’école est finie et je suis dans le TGV, direction le Nord, avec mes copies.
J’essaie de corriger des rédactions, surligne les perles d’élèves :
« Blanche-neige avait les cheveux noirs comme les bennes »
Mais je n’arrive pas à me concentrer, je pense à la soirée d’hier. La dédicace à Neuilly-Sur-Seine.
Je suis arrivée au Café Marly, deux affichettes étaient scotchées sur les portes, ma tête en grand avec l’annonce de la dédicace, en présence de Katherine Pancol.
Martine, la libraire qui avait organisé la séance, avait empilé des exemplaires de C’est où, le Nord ? sur une longue table dans l’arrière salle du bar.
Je me disais qu’on avait réservé tout cet espace pour rien.
C’est la grève, y’a plus d’essence, les voitures roulent plus, les RER sont blindés, qui va venir jusqu’à Neuilly-sur-Seine pour me rencontrer ?
Même si je sais que ça arrive qu’il n’y ait personne, j’ai pas envie que ça m’arrive.
Et puis Nicole est arrivée
-Je suis un peu en avance, désolée…
Et puis… et puis Lydie, Manon, Carole, Laurence, Véronique, Laurent, Aurore, Aude…
Vous êtes venus par curiosité, pour me féliciter, offrir mon livre pour un anniversaire, un mariage, la fête des mères.
Quand j’ai eu terminé les signatures, quelques lecteurs sont restés et Katherine s’est assise entre Martine et moi pour raconter notre rencontre, mes mails, l’écriture…
Et j’écoutais, je caressais du bout du doigt les lettres gaufrées de la couverture de mon roman, j’étais émue, je ne savais pas trop qui regarder, quoi dire, j’étais très, très heureuse.
Et puis Nicole m’a demandé :
-Et vous Sarah ? Comment vous faites pour écrire ?
Comment je fais pour écrire…
J’ai attendu, j’ai enragé, j’ai grignoté des rouleaux de réglisse et bu des litres de thé au lait sucré.
J’ai éteint le wi-fi, mis mon téléphone en mode avion, fermé la fenêtre de la chambre…
J’ai lu, lu, lu, Claudine à l’école, Carrie, Claudine à Paris, Carnets Noirs, Claudine en ménage. ..
Une journée, un soir, une autre journée…
Dimanche soir j’avais écrit une page, qui a fini à la corbeille.
C’est où, le bureau des réclamations de l’inspiration ?
Pas non plus de muse sympathique qu’on convoque en fermant les yeux.
J’y ai cru quand j’ai commencé C’est Où, le Nord ?
J’ai même essayé de boire du vin pour que l’Inspiration me tombe droit du ciel dans la bouche.
Je trouvais ça charmant, écrire avec du vin, des cigarettes, un peu de musique classique, les rideaux tirés… ça faisait écrivain.
Deuxième gorgée, deuxième cigarette, j’ai le cerveau engourdi.
Troisième gorgée, je m’affaisse sur ma chaise de bureau.
Quatrième gorgée, les mots dansent sur l’écran.
Si je faisais une sieste ?
Impossible de travailler.
Pour écrire il ne faut être ni fatigué, ni enfumé, ni enivré.
Parfois une ligne, parfois une page, parfois rien du tout.
Pendant les vacances, quand l’histoire m’échappait, je paniquais, j’avais envie de tout arrêter, de ranger mon ordinateur au grenier et de prendre un avion pour Barcelone ou New York, d’aller faire la fête avec mes copains à Paris.
Mais mes personnages seraient restés sur le quai.
Et quand les personnages sont là… je n’ai pas envie de les laisser tomber. Je vis avec eux.
Quand j’écrivais C’est où, le Nord ? Je ne savais plus où j’habitais.
J’ai réalisé à quel point un soir, en rentrant d’une promenade sur la digue.
Il faisait nuit noire et j’étais sortie pour m’aérer le cerveau.
J’avais passé la journée à écrire une scène de Noël.
En marchant sur la digue je me demande ce que je vais acheter pour ma sœur tiens, moi, pour Noël, c’est bientôt et j’ai toujours pas fait mes cadeaux ! Méganne aimerait peut-être un appareil photo, ou un bracelet, du parfum…
D’ailleurs… on le fête chez qui le 24, cette année ?
Et puis je croise un homme en tongs et short de bain.
Il est fou lui ? en plein hiver ! En pleine nuit !
C’était la mi-Août et j’avais la tête en Décembre.
Et là je me suis dit : Ah d’accord. C’est ça écrire.
Ça me manque trop, trop, trop mais je sais qu’avant, il faut que je m’asseye de longues heures devant mon ordinateur et que je ne sorte sous aucun prétexte. Que je force mon cerveau.
Voilà ! Pour moi écrire c’est tout ça.
Et puis écrire, c’est tout le temps.
J’ai l’impression de voir la vie à travers un filtre à détails que je note partout. Sur les premières pages d’un livre de poche que je lis dans le métro, sous l’horoscope de Direct Matin, dans mon téléphone, sur le dos de ma main quand je n’ai ni batterie, ni stylo…
Par exemple, là, dans le train, un petit garçon a essuyé dans les poils de son chat ses mains poisseuses de miettes de Curly, un monsieur tire sur ses chaussettes rouges dans des tennis rouges aux lacets rouges, une dame ajuste une pince à cheveux en forme d’étoile de mer.
Et par la fenêtre des maisons en briques rouges...
Demain matin, à 9h j’ai rendez-vous dans mon ancien lycée, à Notre Dame des Dunes, la documentaliste qui me faisait lire, lire, lire, m’a invitée.
Et l’après-midi je serai à la librairie de Bergues pour dédicacer mon livre.
J’ai l’impression de rêver !