Le début de la fin
Seulement vingt ans et la tête déjà trop pleine, trop pleine de vos conneries. La tête déjà prête à exploser sous vos yeux, le cerveau prêt à s’offrir sur un plateau d’argent. J’en ai marre d’être jeune et jolie, d’avoir la vie devant moi, belle et pleine d’opportunités. En vérité, je pourrais vous évoquer des milliers de raisons pour lesquelles j’en ai assez, assez de ce manège qui me donne mal au cœur, ce stupide manège dont je n’ai même pas envie, mais de toute façon je n’ai jamais envie de rien ou plutôt ce dont j’ai envie est inatteignable, inaccessible à ma petite main blanche aux ongles rongés. Je me ronge les ongles de la même manière que j’aimerais dévorer la vie, vite et sans arrêts, jusqu’à épuisement de stock, jusqu’au moment où je n’en ai plus le goût, mais voyez-vous il y a toujours quelqu’un pour me dire que ce n’est pas beau ni joli du tout de se ronger les ongles, pour me dire d’arrêter, pour me donner une petite tape affectueuse sur la main. Il y a toujours quelqu’un pour m’empêcher de vivre ma putain de vie comme je l’entends.
La vie c’est pourtant cela, non, se battre pour vivre sa vie comme on le veut, se battre du mieux que l’on peut. Vaincre l’ennemi et revenir à la maison avec l’illusion d’avoir réussi, la réussite de quoi, je n’en sais rien et si je n’en sais rien c’est probablement parce que toute ma vie je me suis sentie comme l’ennemi qu’on devait abattre, l’ennemi qui finit toujours par crever et dont la mort réjouit tout le monde secrètement. Ce monde, c’est les petits pervers de notre société, ces enfants de chienne que je déteste à en mourir, ces personnes qui se nourrissent de la misère des autres parce qu’ils n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent, parce que dans le fond ils crèvent de faim échoués sur leurs tas de merde. Il n’y a pas de mots assez justes pour décrire l’insatisfaction qui m’habite, ce vide trop vide, cette frustration permanente qui ne veut jamais prendre congé, mes impulsions que je ne peux contrôler, que je ne veux contrôler. Parfois, j’aimerais faire partie de ces gens, ces gens dont rien ne les dérange, qui trouvent toujours une explication philosophique à tout, qui voient le bon côté des choses. Autrefois, la personne aux bonnes intentions c’était moi, mais plus maintenant.
Je ne suis pas tellement différente des autres, même que je suis plus humaine que certains. Les gens me regardent, mais ne s’imaginent jamais le drame d’horreur que j’ai pu vivre. En fait, c’est plus qu’un drame, c’est une tragédie. Je ne sais pas trop comment l’expliquer, voyez-vous, car on dirait qu’il n’y a pas de commencement approprié pour ce genre d’histoire. On croit que cela arrive tout d’un coup dans notre vie, mais pourtant c’était présent depuis longtemps, trop longtemps sûrement. Nous n’avons même pas eu le temps de nous tourner le dos, de faire demi-tour, qu’il était déjà trop tard. Y a-t-il un sentiment plus désarmant que la déception? La déception de soi-même, la déception à l’égard des autres, cet échec qui nous prend au désarroi et qui nous fait sentir totalement nul, totalement impuissant. Je n’ai pas réussi à te sauver de ce gouffre, à sauver notre famille et à me sauver moi-même.
Nous avons simplement encaissé le coup, nous sommes retournés à la maison avec cette impression de fin du monde, mais pourtant rien n’avait changé autour de nous. La personne la plus importante à mes yeux venait de me quitter, mais la terre entière continuait de tourner. Encore aujourd’hui, je ne comprends toujours pas le mystère de ta mort, cette envie soudaine qui t’a prise, qui t’a poussée jusqu’au bout et qui a fait en sorte que tu nous quittes. Était-ce les médicaments, l’alcool ou bien le mal d’avoir trop mal ? Je ne savais pas que tu avais si mal, que tu n’étais plus capable de vivre avec toi-même. N’étions-nous pas suffisants pour toi? Si seulement je t’avais dit un je t’aime au bon moment, peut-être que tout aurait été différent. Comment une vie peut-elle finir ainsi? Trop de questions qui resteront pathétiquement et pour toujours sans réponse.
Nous avons ouvert la porte et tu étais là, dans la noirceur d’un sous-sol humide. Tu avais sagement retiré tes lunettes et tu les avais déposés sur la télévision. Mon pire cauchemar prenait forme; ma mère pendue au bout d’une corde.














