Guerre au Soudan : escalade meurtrière au Kordofan
Le Soudan saigne, et le monde regarde ailleurs. Pendant que les regards sont fixés sur le Moyen-Orient en flammes depuis le 28 février 2026, la guerre civile soudanaise poursuit son travail de destruction méthodique. Par la rédaction | 6 mars 2026 Les premiers jours de mars 2026 ont confirmé ce que les agences onusiennes dénoncent depuis des mois : le Kordofan est devenu l'épicentre d'un conflit qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts, déraciné plus de 11 millions de personnes et placé 24,6 millions de Soudanais dans un état de faim aiguë. Le 5 mars, 51 personnes ont été tuées en vingt-quatre heures dans des frappes d'artillerie et de drones sur plusieurs localités de la région, dont Dilling et Al-Mojlad. L'armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, se disputent ce corridor stratégique depuis que la chute d'El-Fasher en octobre 2025 a déplacé le front principal vers le centre du pays. Cette guerre n'est pas seulement une tragédie humanitaire. C'est un révélateur du cynisme des puissances régionales qui alimentent les deux camps en armes, tout en prétendant vouloir la paix. C'est aussi un test de la capacité de la communauté africaine et internationale à traiter les crises africaines avec la même urgence qu'elles accordent aux autres. DB News décrypte cinq enjeux essentiels pour comprendre ce qui se joue au Kordofan. Le Kordofan, verrou d'une guerre qui redessine le Soudan Comprendre le Kordofan, c'est comprendre la logique militaire et politique de l'ensemble du conflit soudanais. Cette vaste région occupe la position de charnière entre Khartoum, que l'armée contrôle depuis mars 2025, et le Darfour, largement aux mains des FSR. Depuis des mois, l'armée s'emploie à repousser les offensives des FSR sur l'axe reliant la capitale Khartoum à la région du Darfour, aux mains des paramilitaires. Contrôler le Kordofan, c'est tenir les voies de communication, les lignes d'approvisionnement et les accès aux ressources d'un pays grand comme cinq fois la France. La capitale du Kordofan du Sud, Kadugli, est assiégée depuis plus d'un an et demi par les FSR. L'ONU y a déclaré la famine. Le 5 mars, l'armée soudanaise a affirmé avoir repris la ville de Bara aux paramilitaires des FSR, une des lignes mouvantes du front dans cette région cruciale. Cette reconquête illustre la dynamique d'une guerre de positions où chaque ville reprise peut basculer de nouveau. La ville d'Al-Mojlad, dans le Kordofan-Ouest, a subi une attaque meurtrière par drone le 4 mars, faisant 18 civils tués et 25 blessés selon un médecin local. Les FSR ont accusé l'armée régulière d'avoir ciblé un marché. À Dilling, le 5 mars, une source médicale à l'hôpital local a indiqué à l'AFP sous couvert d'anonymat que 28 personnes avaient été tuées et 60 blessées, dont des enfants et des femmes. Les bombardements ont été très intenses. Un habitant contacté par l'AFP déclarait : "Les bombes tombent depuis ce matin et beaucoup de maisons ont été détruites." Vingt-quatre heures de guerre ordinaire, dans un pays que l'indifférence internationale transforme chaque jour en charnier. Une catastrophe humanitaire qui défie les superlatifs Les chiffres du Soudan ont dépassé le stade de l'abstraction statistique. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies indique que 24,6 millions de personnes souffrent de faim aiguë et que 2 millions sont confrontées à la famine ou à un risque de famine. En septembre 2025, on dénombrait plus de 11,8 millions de personnes déplacées par le conflit, dont 7,4 millions à l'intérieur du pays et 4,2 millions dans les pays voisins. Ces chiffres placent le Soudan en tête de toutes les crises humanitaires mondiales actuelles, devant le Yémen, la RDC et le Soudan du Sud. Rien que pour le Kordofan, l'Organisation internationale pour les migrations a recensé près de 65 000 personnes déplacées au cours des trois derniers mois précédant janvier 2026, dont 43 000 depuis le Kordofan du Nord. À El-Fasher, la situation va au-delà de la catastrophe humanitaire. Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a documenté plus de 6 000 personnes tuées au cours des trois premiers jours de l'offensive des FSR sur la ville, en octobre 2025. Le bilan réel de cette offensive d'une semaine est, selon l'ONU, "sans aucun doute bien plus lourd". Le chef du Haut-Commissariat de l'ONU, Volker Türk, a résumé la situation devant le Conseil des droits de l'homme en des termes sans équivoque : "Cette guerre est horrible. Elle est sanglante. Elle est absurde." Louise Brown, coordinatrice humanitaire de l'ONU au Soudan, en mission à Dilling le 1er mars, a décrit des "combats majeurs" en cours et alerté sur le sort des "civils piégés" dans la ville. Elle a résumé en une formule glaçante : "cette guerre, c'est de la folie." La guerre des drones : des mains étrangères sur les détentes L'un des faits les plus documentés et les moins débattus de ce conflit est l'implication directe de puissances étrangères dans l'approvisionnement en armement des deux camps. L'article source évoque des "soutiens extérieurs" de manière générique, sans nommer les responsables. Les faits le permettent. Dans une enquête publiée en 2025, Amnesty International a démontré que les FSR utilisaient des drones chinois Wing Loong II et FH-95, fournis par les Émirats arabes unis. Amnesty a également identifié des fragments d'une bombe Norinco GB50A, compatible avec les engins chinois, après une frappe des FSR sur une ville du Darfour-Nord en mars 2025, avec un marquage indiquant une fabrication en 2024. D'après le groupe de surveillance ACLED, 472 frappes de drones ont été recensées au Soudan en 2025, soit une hausse de 70 % par rapport à 2024 et de 210 % par rapport à 2023. En face, l'Égypte, la Turquie, l'Arabie saoudite et l'Iran soutiennent l'armée régulière du général al-Burhan. La Turquie lui a fourni des drones Bayraktar TB2. L'Égypte a établi une base de drones dans son extrême sud-ouest depuis juin 2025, destinée au renseignement et à la destruction des convois alimentant les FSR. La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, l'a dit publiquement au Conseil de sécurité de l'ONU : toute trêve serait impossible tant que les factions soudanaises pourraient se procurer "plus d'armes létales, avec le soutien extérieur d'au moins une douzaine d'États qui les financent, les fabriquent, les transportent ou les font transiter". La question qui s'impose est celle-ci : comment parler de médiation internationale tout en armant les belligérants ? Génocide reconnu, impunité préservée : l'incohérence internationale La communauté internationale a produit, sur le conflit soudanais, des documents accablants. Elle n'en a tiré aucune conséquence. En février 2026, la mission indépendante d'établissement des faits de l'ONU sur le Soudan a conclu que les FSR ont mené "une campagne génocidaire" à El-Facher, caractérisée par au moins trois actes constitutifs de génocide : le meurtre de membres d'un groupe ethnique protégé, de graves atteintes à l'intégrité physique et mentale, et l'imposition délibérée de conditions visant à détruire un groupe en partie ou en totalité. L'Université Yale estime à environ 60 000 le nombre d'habitants tués ou portés disparus dans les massacres qui ont suivi la chute de la ville, tandis que 50 000 autres seraient en détention selon Sudan Tribune. Face à ce bilan, les sanctions internationales restent dérisoires. Les Émirats arabes unis, principaux soutiens présumés des FSR selon de multiples rapports d'experts, continuent de siéger à l'ONU et d'être courtisés par les grandes puissances. Selon Nathaniel Raymond, directeur du laboratoire humanitaire de l'Université Yale, la réticence des pays occidentaux à s'opposer aux Émirats arabes unis en raison d'enjeux économiques et financiers les rend largement impuissants à influencer le conflit. Le mot "génocide" est prononcé par des experts mandatés par l'ONU. Il n'est suivi d'aucune mesure contraignante. L'incohérence est totale, et les Soudanais en paient le prix. Acteur Position / objectif Zone contrôlée Armée soudanaise (SAF) Reconquérir le Kordofan et le Darfour Khartoum, est du Soudan, parties du Kordofan Forces de soutien rapide (FSR) Consolider l'axe Darfour-Kordofan Darfour, Kordofan-Ouest, Babanousa ONU Agences humanitaires Cessez-le-feu et accès humanitaire Accès limité aux zones de conflit Ce qui se jouera demain, et ce que l'Afrique doit exiger aujourd'hui Près de trois ans de guerre ont montré que ni le temps, ni la médiation, ni les condamnations verbales ne suffisent à arrêter ce conflit. La perspective est sombre : avec la montée en puissance des drones, l'ouverture d'un front éthiopien accusé de servir de base arrière aux FSR, et l'échec répété des pourparlers de Djeddah, 2026 s'annonce comme l'année la plus meurtrière depuis le début des hostilités. Le professeur Nathaniel Raymond de l'Université Yale a averti que "2026 a le potentiel d'être l'année la plus sanglante en presque trois ans de guerre", dont le bilan avait déjà atteint 150 000 morts en 2024. La projection est celle d'un effondrement étatique complet si la communauté internationale ne change pas d'approche. La proposition est ferme : les États africains, l'Union africaine et l'IGAD doivent cesser de gérer ce conflit avec des déclarations et passer à des mécanismes contraignants, y compris des sanctions ciblées contre tous les États qui alimentent en armes les deux camps, sans exception et sans ménagement pour les intérêts économiques. L'appel à l'action s'adresse à chaque citoyen africain, à chaque lecteur : exiger de ses gouvernements qu'ils cessent de laisser mourir le Soudan en silence. Une guerre qui tue en moyenne 150 personnes par jour depuis bientôt trois ans ne mérite pas seulement une couverture médiatique occasionnelle. Elle mérite une réponse à la hauteur du crime. DB News © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article














