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Art contemporain
Les moments de bonheur que m'a toujours procuré la musique classique se font plus rares, avec le temps qui passe : la vitesse, cette pandémie du siècle, a contaminé jusqu'à Mozart et Chopin. Une retransmission ressemble désormais à un vrai ''sprint'' et, de l'orchestre ou du soliste, on ne sait qui va ''semer'' l'autre... Les progrès techniques affectant les performances des instruments, la virtuosité est devenue LE critère de jugement d'une exécution (c'est mot qui convient le mieux), et fredonner la mélodie diffusée n'est plus possible : on s'essouffle !
Cette impression de dégradation se retrouve dans d'autres domaines de l'art : par exemple, le richissime collectionneur de tableaux Charles Saatchi (''Je suis un artcoolique'' -Ed.Phaidon, 2011) définit les arts plastiques comme une ronde étourdissante de mondanités glamour à des prix exorbitants, mise en scène par des marchands d’art incapables (...) qui préfèrent exposer d’incompréhensibles installations ''post-conceptuelles'' (auxquelles je suis insensible, sauf lorsqu'il s'agit de la plastique parfaite de Milo Moiré s'exposant nue à la Biennale Art Basel, hier !). Quatre petites années après la parution de ce brûlot, la nomination d'un haut fonctionnaire à la direction de l'un des grands musées de l'art contemporain relance le débat : nomme-t-on un avocat d'assises responsable d'un service de chirurgie ? Mais même s'il existe des amateurs passionnés et des artistes qui ont trouvé là le moyen de s'exprimer, tout comme il existe aussi quantité d'escrocs, de snobs, de marchands de vent, l'Art ''contemporain'' ne serait-il qu'une sinécure, pour le Pouvoir (et pour bon nombre de nos concitoyens) ? La réponse n'est pas facile...
Car il existe d'authentiques artistes : ils savent traduire notre désarroi devant un univers dont le fonctionnement anxiogène nous échappe, et les restituer... sous la forme d’appels au secours, parfois noirs et sombres ou au contraire hurlants de couleurs qui se percutent, dans des jungles déstructurées qui reflètent l’inquiétude de l'humanité face à un ''inconnu'' dont elle ne sait plus entrevoir que l'hostilité… Auteurs et amateurs, tous aussi déboussolés que le public qui regarde sans comprendre, espèrent trouver là des réponses à leurs angoisses : Picasso, Hartung, Léger, Miró, Warhol ou Basquiat... interprètent chacun la déstructuration du monde et des hommes qui le peuplent ! Mais le critère séparateur entre les marchands sans vergogne et les artistes qui laisseront une œuvre significative est que seul les seconds ont la capacité de se projeter ''en avance sur leur temps'', et ils vont annoncer les formes des lendemains que leur sensibilité leur fait entrevoir.
Un exemple de ce rôle d'explorateur de l'artiste véritable est perceptible dans l’œuvre de Picasso : ses premiers tableaux, figuratifs jusque vers 1907 avec des ''périodes'' classique, puis bleue, puis rose, vont montrer des personnages de plus en plus tristes : des signes annonçaient la guerre (de 14/18) et l’inquiétude montait. A partir des ''Demoiselles d'Avignon'', il va évoluer vers un premier refus du réel... vite corrigé, dès la paix revenue, mais pas pour longtemps : la guerre, à nouveau, s'annonce à l'horizon, et il va renouer avec ses démons intimes. De 1936 à 1945 et après, les horreurs de la guerre mondiale suivant celles de la guerre civile en Espagne, vont ouvrir la porte à des visions terribles d’une humanité en souffrance qui ne pourra pas –dans sa vision de Guernica– se relever de tant de malheurs.
Son modèle alors, va lui échapper peu à peu vers une dés-humanisation puis vers un non-monde qui auraient perdu tout ''pouvoir être'' réel et toute finalité, devenant juxtapositions de sous-ensembles plus ou moins cohérents, plus ou moins compréhensibles, et c'est alors qu'il paraît ''inventer'' ce que j’ai appelé l’homo picassoensis, (sur le modèle des homo habilis, ergaster, etc...), qui se définit comme étant en morceaux ''séparés-réunis'', dont le total est un homme virtuel, en bribes, en lambeaux mal assemblés, ''paumé'' face à lui-même, et ne sachant plus ce qu'il voit en regardant ses semblables. Mais hélas pour nous, il n'a rien inventé. Il l'a annoncé, et nous y arrivons : c'est l'homme du XXI ème siècle, perdu, éperdu.
On entend souvent dire : ''Aujourd’hui, on ne comprend plus rien au monde''... C'est que ce monde est quelque chose de connu mais qui ne se ressemblerait plus vraiment à lui-même ni à ce qu'il était, mais à ce qu'il deviendra peut-être, en attendant de se mettre à ressembler... à rien de compréhensible ! C'est inquiétant ! En musique comme dans les arts plastiques, l'une des perceptions que j'ai des temps actuels, me hante : ''le monde est devenu fou… comme les hommes qui l’habitent''. Elle prend parfois une valeur concrète, palpable... décourageante !
H-Cl.