Il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
il y a des volcans ivres à la dérive
il y a des volcans qui vivent en meutes et patrouillent
il y a des volcans dont la gueule émerge de temps en temps
véritables chiens de la mer
Aimé Cesaire extrait de Dorsale bossale in Moi, laminaire
J’aime la majesté du désastre, mais celui-ci m’effraie. Je crains que les hommes ne soient ébranlés par la beauté des forces que je déchaîne. Combien montent sur les mornes pour m’admirer tel un feu d’artifice ? Tandis que je crache, expulse la boue et le feu, que je ravage champs, hommes et bêtes, ils battent des mains comme des enfants à carnaval. Ils en oublient de redevenir des animaux sages. De faire confiance à leur instinct. De sentir quand le danger rôde. Et il rôde tout près en ce moment. Ne vous laissez pas prendre aux enjoleries de ma fureur. Fuyez.
Ce matin, j’ai besoin d’une mort propre et civilisée. Au moins une. Car moi, bientôt, je vas tuer de façon sale et barbare.
Je suis la montagne Pelée.
Dans trois heures, je vais raser la ville de Saint-pierre.
30000 morts en 90 secondes
Depuis des semaines, je crache, je projette, je déverse des roches, de la boue, du gaz, un peu au hasard, je l’avoue. Je ne sais qui je vais fracasser, ébouillanter, incendier ou engloutir. Je frappe sans vraiment choisir, hommes ou bêtes, cases ou champs, maîtres ou journaliers, innocents ou crapules. Cette indistinction me pèse.
7h12. La terre tremble. Elle me rappelle à l’ordre.
- Oublie ces bouts de chair palpitante qu’on appelle les hommes. Tu es une masse considérable et impitoyable, surgie des ages et des mers pour punir. Rien d’autre. Il te faut plonger en toi au plus sombre, être un puits déterminé et infatigable, remonter de tes entrailles en fusion le magma du feu originel et le déverser à pleins seaux sur la ville. Éclabousse Saint-Pierre, cette chienne consentante et haletante résignée sous la saillie.
J’explose. Je n’ai rien pu retenir. Je suis sonnée par le choc. Je ne m’attendais pas une telle fureur d’entrailles. L’énorme magma embusqué en moi s’expulse, me déchire le col, lacère mes lèvres, éventre mes flancs. Me laisse béante. Ce monstre que j’ai recueilli, caché en moi et nourri de moi m’échappe. Il m’abandonne.
Quatre-vingt-dix secondes Daniel Picouly