Pour en finir avec la charge mentale... unilatérale [Tips] [Life Hacks w/ bae]
Comme un bon nombre d’entre nous, la BD d’Emma (link) a eu un effet électrochoc : l’exposition simple et néanmoins détaillée de ce problème aussi récurrent qu’universel (si l’on se base sur le compteur de partage de ladite BD) a comme soulagé les milliers de coups de gueules passés et présents à propos de la tenue de la maison avec mon bien aimé. Ce soulagement provient du fait qu’enfin je pouvais mettre des mots et un concepts sur un ensemble de faits et d’intuitions qui, accumulées, formaient un mal être aussi aigu indistinct dans mon expérience de vie conjugale. En effet, plus le raz-le-bol est général, plus la gueulante est sonore mais moins précis est le message. D’où un bon nombre de conflits stériles qui ne mènent à aucune forme d’amélioration. Je sentais pourtant bien qu’à la racine même de ce dysfonctionnement profond se tenait un problème de disposition mentale, du penser donc, plutôt que du faire. Le problème n’est pas que votre moitié “ne fait rien”, ce qu’elle ne manquera jamais de vous rappeler si vous le lui reprocher. Le problème est qu’elle ne pense pas à la maison et par “penser à la maison” j’entends se demander si tout est bien propre et à sa place en toutes circonstances. Ce soucis perpétuel de la bonne gestion de l’intérieur, les gestes et les automatismes qui les accompagnent, nous les avons appris en regardant faire nos mamans (ou nos papas, le cas échéant). Nous connaissons si bien ces gestes que nous ne nous souvenons même pas les avoir vraiment appris. On pourrait croire, à me lire, que je suis une parfaite fée du logis, peut-être même une maniaque du rangement. Or, cher lecteur, il n’en est rien. Je suis même plutôt l’inverse, du genre bordélique. Il s’avère pourtant qu’une fois installée en couple, ces automatismes dont je parlais se sont enclenchés presque de manière instantanée : je me suis saisie de la tenue de cette maison comme d’une tâche qui me revenait de droit et qui devait donc être parfaitement menée. La principale raison fut que je voulus que mon premier 2 pièce ressemble à une vraie maison et pas un simple dortoir/foutoir comme le furent mes précédentes demeures. Une sorte de défi personnel en somme. Oui, mais pas que. Cette envie de grandir n’est pas neutre, elle est aussi mue par une enfin d’être une femme aussi efficace que le fut ma chère maman.
Tout cela, je l’ai compris et médité suite à la BD d’Emma, qui décrypte par ailleurs très bien les problèmes de communications dans le couple autour de la répartition des tâches, et ce, malgré la bonne volonté de nos compagnons, qui, la plupart du temps, sont tout de même plus enclins à aider au foyer que leurs aînés. Chez moi comme chez mon bien aimé, la maintenance et l’intendance (ces deux termes rendent plus justice à ce qu’est le travail domestique) étaient assuré par les mères et boudés par les pères. Cela a du contribuer fortement à la perpétuation de ce schéma en ce qui nous concerne.
Savoir donc qu’autant de femmes vivaient la même situation dérangeante en dépit de la bonne volonté de leurs compagnons m’a donc soulagé, en un certain sens.
Soulagée certes, mais le problème n’est pourtant pas résolu.
Comment, en effet, remédier à ce déséquilibre d’action au sein du foyer ( comme quand Roméo attend qu’on lui donne un ordre pour faire quelque chose) qui s’origine dans un déséquilibre de pensée, car la charge mentale est une monopolisation de l’esprit par la tenue du foyer dont la source se trouve en réalité dans un défaut de transmission des techniques ménagère et du soucis du foyer chez certains jeunes hommes.
Et bien précisément par la pédagogie.
Il faut prendre le problème à l’origine en rendant explicite ce qu’il s’est produit en nous, femmes, de manière implicite au cours de notre formation “féminine” (et archaique, il faut bien l’avouer) si j’ose dire. Le manque de compréhension, illustré par le maintenant célèbre “il fallait demander” trahit ce problème fondamental de l’inéffable, où le porteur de la charge mentale s’adresse à l’autre comme si l’autre avait délibérément ignoré les choses à faire, alors qu’en réalité celles-ci peuvent même ne pas avoir été perçues par l’intéressé, aussi étrange que cela puisse paraître. Ce manque de réactivité de la part de l’autre est un avant tout un défaut de conscience. Pour comprendre cela, il nous faut comprendre ce qu’est en vérité le travail domestique.
Comme tout travail, le travail domestique requiert la maitrise d’un ensemble très varié de techniques (c’est ce qui fait sa difficulté) et une matière, un objet du travail, qui est lui aussi varié dans le cas du travail domestique. Comme j’aime à penser le travail domestique (à l’exclusion de la cuisine) est un travail de maintenance; c’est a dire qu’il n’est jamais achevé mais toujours à recommencer (un bon argument face au “je l’ai déjà fait la dernière fois”, soit dit en passant), ce qui d’ailleurs le rend aussi difficile à mener, tant sur le plan physique que sur le plan mental. Cette pluralité, cette dispersion en fait un travail composite, qui rassemble en réalité une multiplicité de travaux différents et parfois simultanés mais aussi et surtout la façon de les agencer les uns par rapports aux autres afin que la maison se maintienne toujours du côté de la propreté.
Prenons d’abords les techniques variées : il s’agit de savoir balayer, nettoyer une surface, dépoussiérer, enlever le tartre, dégraisser etc. La liste est longue et chaque surface/objet dicte un peu son mode d’entretien.
Précisément, ce point est important.
Nous sommes souvent dans l’incapacité d’expliquer pas à pas ce que nous faisons et comment nous savons ce que nous devons faire car en réalité, ce sont les choses mêmes de la maison qui nous dictent en réalité quoi faire et quand le faire. Quand une surface est sale, elle appelle à être nettoyer. Si nous “entendons” cet appel, c’est que nous nous sommes mis à la disposition des choses, en un certain sens.
Ne croyez pas que je suis animiste et que je prête une âme aux objets! Il est dans l’essence même du travail de se mettre à la disposition de la tâche à accomplir; ce qui résume assez bien une phrase qui peut raisonner mystérieusement “je le fais car il faut le faire”.
En somme, quand nous sommes à la maison, nous sommes aux aguets, presque comme l’ouvrière attelée à la chaine de production. Lorsque que l’objet du travail se présente devant soi, on ne peut pas l’ignorer. Il demande, il requiert notre action. Avez-vous déjà remarqué qu’il vous arrivait parfois de à nettoyer une chose, puis une autre, puis une autre... jusqu’à devoir se faire violence pour arrêter et s’occuper de ses affaires, ses propres affaires? C’est cela, la mobilisation du corps et de l’esprit par le travail : c’est se mettre à la disposition du foyer et des multiples objets qu’il contient. Cette attitude mentale nous rend plus sensible à la poussière ou la saleté; c’est cette disposition qui fait surtout que nous faisons les tâches ménagères au moment où elles s’imposent, contrairement à notre moitiée. Cependant, nous aimerions qu’elle voit ce que nous voyions, qu’elle fasse ce que nous faisons, et ce de manière autonome, sans le concours de notre injonction. VA PASSER L’ASPIRATEUR !
Or, cette façon très spécifique d’habiter le foyer n’est pas l’apanage de hommes qui se contente la plupart du temps d’apprécier la douceur du foyer de manière plus ou moins indolente, de la même manière que leurs pères avant eux. Nul besoin d’être un “macho” comme on le disait dans le temps (notez que de nos jours, l’adjectif sexiste prévaut, sans doute pour montrer que le sexisme s’est infiltré partout) pour agir ainsi; cette indolence est dû précisément à un manque de transmission des savoirs fondamentaux à la tenue d’une maison de la mère à ses fils.
Afin que la charge mentale se répartisse de manière harmonieuse dans le couple, il faut donc faire preuve de pédagogie : apprendre à l’autre à la fois à voir et à prévoir ; ce que nous connaissons grâce à notre expérience et à nos souvenirs, à la mémoire de ces gestes perpétué devant nous, il faut le formuler et le restituer afin de le transmettre à l’autre comme un contenu de savoir et de pratiques. Pour que le travail puisse être divisé, il faut qu’il soit rationnalisé, c’est à dire que l’on dispose d’une liste plus ou moins exhaustive des choses à accomplir et à quelle fréquence. Un peu comme à l’usine en somme. Pour ce faire, il est nécessaire que la porteuse de la charge mentale prenne conscience de ce qu’elle fait et de ce qui la pousse à le faire et qu’elle se mette dans une démarche de partage des savoirs en vue du partage des tâches ménagère.
Voici la méthode que j’ai adopté avec R. : je lui ai présenté deux feuilles : sur la première, les tâches détaillées selon leur nature (nettoyer ceci, détratrer cela, dépoussiérer ceci etc.) sont divisées par colonnes en fonction de leur fréquence (journalière, hebdomadaire, mensuelle). Ce faisant, je me suis appliquée à essayer de rationnaliser tout ce que requiert la maintenance de la maison, et ainsi de pouvoir la partager.
Tant que précisément, la charge reste mentale, il est impossible de la partager, car nous ne pouvons partager que ce qui peut être dit explicitement. Une fois énoncé clairement sous forme de "mode d’emploi” par exemple, le partenaire ne peut plus ignorer les tâches, il est maintenant un initié. Adieu le “il fallait demander”.
Dans la seconde feuille, j’ai séparé en trois colonnes ce que mon copain faisait : sans que je lui demande, quand je lui demandais, et qu’il ne faisait jamais. L’enjeu était de lui montrer, à l’aune de la première feuille, que sa participation était loin d’égaler la mienne compte tenu du déséquilibre entre la colonne 1 et la colonne 3. Ce système m’a permis de lui montrer calmement et factuellement tout ce que je faisais qu’il ne faisait pas, et je dirais même plus tout ce qu’il n’avait pas conscience que je faisais. Car c’est aussi cela le problème de la répartition des tâches. Le conjoint qui maintient la maison est comme invisible aux yeux du partenaire “non affecté” par la lutte perpétuelle contre la saleté (n’ayons pas peur des mots car c’est bien de cela qu’il s’agit). Je pense qu’ainsi il a découvert bon nombre de tâche qu’il ignorait et a pu déduire de lui-même ce que je lui reprochais de manière générale. Je l’ai également invité à discuter et à commenter la fiche n2, s’il estimait que son aide était sous-estimé au sein du foyer, afin qu’il ne se sente pas acculé mais au contraire inclus dans le processus. Je pense que traiter en partenaire de travail et non en relation de subordination dans le travail domestique est plus sain et plus efficace. C’est du moins comme cela que le partage des tâches ménagère peut fonctionner, à mon sens.
Comme les conflits et les coups de gueules ne résolvent rien, cette méthode a pour avantage de faire parler les faits plus que notre ressentiment. Je ne dis pas que ce dernier n’a pas d’effets, mais leurs effets sont souvent temporaires, d’où l’impression d’être dans un cycle infernal de surmenage domestique et de dispute conjugale. La bonne volonté de ces messieurs, faute de soutien et de cadre, s’épuise en effet bien vite.
Concernant la qualité du travail accompli, là encore il ne faut pas hésiter à se montrer pédagogue et à prendre du temps pour montrer et expliquer ce que l’on fait et en vue de quelques résultats. Certaines femmes, en dépit de tout cela, préfèrent encore faire les choses elles-mêmes afin de s’assurer qu’elles soient bien faites. La tentation est grande lorsque l’on est soi même experte dans l’art ménager; cependant, à mon sens, ce moment de pédagogie et de patience est d’une nécessité absolue, un fois que nous avons pris conscience des différentes de “formatage” (je n’aime pas ce terme, il fait trop clé USB) entre les hommes et les femmes au sein du foyer. A partir du moment où l’on admet que les hommes ont du retard en la matière, il nous faut les aider à le rattraper. Il n’y a qu’en formant qu’on obtient l’aide et le soutien dont on rêve. Je pense que chaque partenaire de bonne volonté peut consentir à s’inscrire dans cette démarche de formation, mais cela impose, et je le redis encore, de sortir des mécanismes pernicieux du formatage de genre qui reposent sur l’implicite (intériorisation des rôles) et le conflit (expression de la disparité qui ne fait que l’accentuer).

















