FRANCE - Combien votre espion au kilo ?
C'est un fait, le monde du renseignement est mal connu. Fantasmé par la littérature et le cinéma, qui l'ont pour beaucoup popularisé, le renseignement reste par nature un monde de silence et de mystère. En France, plus qu'ailleurs, l'activité est fortement connotée. Un rejet qui serait lié à l'idée tenace que "l'activité des services secrets est nécessairement malhonnête, manipulatrice et perverse", explique Eric Denecé, directeur du Centre Français sur le Renseignement (CF2R). Sans parler de ses hommes et de ses femmes qui aimeraient à débattre dans un monde de complot. Toute une pathologie, voyez-vous.
Et pourtant, le terme renseignement recouvre déjà plusieurs réalités - ce qui démontre ô combien la question est délicate. En effet, le terme désigne : 1) les services spécialisés concourant à l'information d'état ; 2) les pratiques professionnelles qui ont pour but de percer les secrets adverses par différents moyens, pas seulement illégaux, ces dernières étant appelées "recherche" ; 3) les méthodologies spécifiques qui permettent de donner du sens à une masse de données diverses, secrètes ou non, et de les rendre intelligibles pour un décideur. On parle alors de "production". A noter que l'espionnage est un volet de la démarche de renseignement, important certes, mais pas systématique. Il consiste à percer les secrets adverses les mieux défendus, donc à venir à bout de cette protection pour en altérer ou subtiliser son contenu.
Ainsi, le renseignement est un produit fini, un produit élaboré afin de répondre à une demande exprimée par un mandataire. En bref, la bonne information, à la bonne personne, au bon moment. C'est une synthèse d'information, c'est à dire de faits signifiants pour celui qui l'observe, validée et interprétée. Parfois ces informations proviennent de données recueillies à l'aide de moyens techniques. L'exploitation de ces données, cette matière brute qui doit être traitée, triée et associée pour faire sens, est alors appelée "processing".
Le rôle du renseignement est double. Il s'agit à la fois d'acquérir la connaissance des intentions (et des capacités) des autres acteurs, tout en parvenant à la connaissance objective de l'environnement. Par conséquent, la démarche de renseignement se caractérise par trois volets complémentaires, se procurer la meilleure information, tout en altérant, si nécessaire, la capacité de l'adversaire à acquérir de l'information, ainsi qu'en protégeant son propre système de renseignement des visées adverses - on parle alors de contre-espionnage. En fait, le renseignement vise essentiellement à se prémunir des menaces en les anticipant. Or toute menace se caractérise par deux dimensions : la capacité et l'intention. Si la première peut être aisément déterminée par de nombreux moyens, connaitre les intentions adverses, c'est à dire les décisions qu'il va prendre dans un futur plus ou moins déterminé est incroyablement difficile.
Tout l'enjeu réside donc dans la capacité des services à opérer une orientation, un travail de recherche, d'exploitation et d'analyse de qualité dans un temps imparti. Il s'agit, surtout et d'abord, d’être capable de comprendre un besoin précis, puis de le traduire en objectifs, délais, moyens. L'orientation est essentielle au sens où elle encadre directement le travail des services de recherche (SR), dont le rôle est de se procurer de l'information secrète et de produire des éléments de preuves, mais pas d'analyser ou d'interpréter. Les espions sont alors une part du maillage de ce qu'on appelle la recherche humaine, un moyen parfois utilisé par les SR, mais pas seulement.
Le travail d'analyse, c'est à dire le processus d'interprétation et de synthèse qui fait de l'information un renseignement est alors mené par un groupe d'experts et d'analystes, spécialistes du domaine étudié. Rarement sur le terrain, ce sont pourtant eux, qui exploitent le travail de recherche assuré par les SR. On est alors bien loin de la trépidante vie d'aventures, "entre casinos et palaces" - fresque pittoresque habituellement peinte par le film d'espionnage ou d'action. Et pourtant, derrière les murs du quai d'Orsay, de la "centrale" ou du 84 rue de Villiers, se cache des métiers aussi exigeants que variés - élements plus que jamais essentiels à nos démocraties, face aux défis et menaces qui nous attendent en ce début de XXIe siècle. Courage...
(D'après l'excellent ouvrage, "Services secrets" par Eric Denecé, aux editions E/P/A - iconographie : Under Surveillance - Redtempa)