Sept ans - La Nueva Frida
Chaque année, tu sonnes la mobilisation générale, bien trois mois avant la date de ton anniversaire. Il ne faudrait pas que quiconque ose l’oublier. Tu pâtis d’être celle qui est née le plus tard dans l’année — Emma Peal, notre chatte arthritique née en décembre, ça ne compte pas — et tu ne manques jamais de t’en plaindre. Tu abordes l’âge de raison en toute déraison, tu ne vois pas ce qui devrait changer, tu t’estimes déjà tout à fait responsable. Tu rechignes au cadeau collectif que la phalange des mères débordées recommande pour toute fête d’anniversaire : ce n’est pas la taille ou la valeur du présent qui compte, c’est le plaisir d’ouvrir beaucoup de cadeaux enveloppés, de déchirer des emballages.
Tu te coiffes à la garçonne, ma mini Jean Seberg, mais tu acceptes davantage l’emploi du féminin pour tout ce qui te concerne. Tu veux jouer au hockey sur gazon dans une équipe de filles l’an prochain, mais tu as déjà informé l’entraîneur que tu porteras un short plutôt qu’une jupe, et tu te fiches comme d’une guigne si tu es la seule à opter pour ce choix. En attendant, tu joues au tennis le mercredi après-midi dans le même cours que ton frère et tu apprends peu à peu la guitare (lui, c’est le piano). J’ai parfois l’impression que tu confonds la raquette et ton instrument, mais je suis fameux pour être dépourvu d’oreille musicale, alors ne te fie pas trop à moi sur ce coup-là. Tu n’as pas hérité de ma déficience : tu chantes très juste, juste tu n’aimes pas chanter en public. Parfois, on a la chance de t’entendre, derrière la porte de ta chambre. Tu n’aimes pas trop te faire remarquer, mais tu ne supportes pas que l’on ne s’intéresse pas à toi. C’est toute une diplomatie de t’accorder notre attention à la mesure que tu estimes correcte.
Depuis un mois, Kamitche, un chiot terrier du Tibet né le 14 juillet, a rejoint notre petite ménagerie urbaine. Tu voulais un chien depuis au moins trois ans et j’étais le dernier à m’y opposer. J’ai changé d’avis en février de cette année et je vous ai obligé à signer une charte des obligations et corvées que la venue d’un canidé entraînerait. Tu en fus ravie. Après la visite d’un élevage où les chiens montaient sur les tables pour finir le repas de leurs maîtres, ce qui te déplut autant qu’à moi, ta mère trouva une femelle promise à la reproduction chez une dame bien plus stricte. Malheureusement, notre été se passa à attendre les chaleurs de la future maman, ce qui te conduisit à philosopher en toute occasion :
« Elle n’a pas ses chaleurs, c’est la nature… ».
En septembre, parce que je déteste les projets qui demeurent en l’air, je trouvai une portée dans laquelle une femelle était encore disponible. Dans mon empressement, je confondis les codes postaux et je me suis retrouvé à conduire 700 bornes pour vous apporter, à ton frère et toi, une boule de poils noirs. Tu sais très bien que tu me ferais traverser le Sahara sur les genoux et tu as la bonté de ne pas toujours en abuser.
Tu prétends avoir compris que aº) Kamitche est le chien de toute la famille et bº) qu’il ne s’agit pas d’une peluche. Mais tu n’en parles jamais que comme étant « ton » chien et tu la trimballes dans tes bras comme un sac de patates et dans des positions défiant la souplesse canine. Comme je l’espérais, le chien est un sparring-partner idéal pour canaliser certaines de tes aspérités en matière de sociabilité. Tu te fâches au moins une fois par jour contre elle, tu la boudes, et tu la retrouves toujours heureuse de te revoir. Cette chienne te ressemble, plus intelligente et plus têtue que la moyenne.
Fort heureusement, tu exiges encore des câlins de ton père, « le meilleur papa au monde », d’un ton autoritaire, quelles que soient les circonstances dans lesquelles je me trouve. Tu veux des câlins immédiats, forts et exclusifs. Puis, tu tournes les talons, rechargée, prête à en découdre avec n’importe quelle adversité (en général : ton frère).
Tu es toujours fascinée par les vidéos de Néo et Swan, tu regardes des documentaires et tu aimes jouer à Fortnite avec ton frère. Pour tes sept ans, tu voulais une Switch, mais nous ne l’autorisons qu’à partir de huit ans. Tu t’es rabattue sur des Lego Harry Potter et sur des jeux de société coopératifs parce que tu n’acceptes que de gagner toute seule ou de perdre tous ensemble. Tu nourris une passion tout à fait étrange pour la confection de slime et de gâteaux au chocolat. Tu me répètes souvent que je ne suis ni vieux ni idiot, et que je dois me dépêcher de finir mon roman pour que je puisse te le lire. Tu n'as peur ni de Dieu, ni du diable. Il y a juste la nuit qui t'effraie encore, alors tu demandes gentiment à ton frère de t'accueillir dans son lit et si des cauchemars te réveillent, tu nous rejoins dans le nôtre. Ce sont les nuits que je préfère, celles où tu me bourres de coups de pieds pour justifier mes insomnies.
Ton plat préféré demeure les pâtes, sans beurre mais avec du parmesan. Depuis cet été, tu as pris goût aux pizzas d'Ibiza et en cet automne maussade, tu t'es ralliée à la raclette. Tu planques toujours des bonbons dans des cachettes inimaginables, tu aimes aller faire des courses pour dépenser ton argent de poche avec parcimonie. Tu lis davantage que ton frère et tu écris avec application. Rien de ce qui est artistique ne t'est étranger tant que cela ne se passe pas dans un musée. Tu as hâte de pouvoir nous rejoindre dans des Escape games maintenant que tu as pris goût au laser-tag. Nous t'avons découvert une passion sans limite pour l'accro-branches. J'ai bien tenté de t'accompagner sur un premier parcours, mais mon vertige m'a obligé à tourner les talons tandis que tu passais les obstacles avec une aisance déconcertante. Les deux pieds bien au sol, la tête levée vers toi, je t'observais évoluer dans les hauteurs qui me sont inaccessibles. Comme si tu avais besoin de cela pour me faire tourner la tête...
Le Nuevo Che a eu deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans, huit ans, neuf ans (mais je n’ai rien posté).
La Nueva Frida a eu deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans (mais je n’ai rien posté).
Le FILF a eu quarante-cinq ans.









