Neuf ans — La Nueva Frida
C’est presque officiel : ton anniversaire tourne à la fête nationale, c’est juste que la plupart de nos concitoyens n’en ont pas encore conscience. Ils ne savent pas ce qu’ils ratent. Cette année, Paris nous accueillit pour tes célébrations. Des ballons multicolores métallisés furent gonflés dans un appartement de la rue Saint-Denis, là où les Sexy Shop, Love Hotel, Peep-Shows et autres lieux de perdition titillèrent ta curiosité et celle de ton frère, provoquant moult gloussements de complicité fraternelle avant de vous servir de points de repère.
— C’est quoi un « peep show », en fait ? me demandas-tu.
— C’est une dame nue qui danse devant toi. C’est comme une démonstration.
— Et pourquoi tu n’y vas pas ?
— Je n’ai plus besoin de démonstration.
Ballons multicolores métallisés, donc, et gâteau parisien tout à fait hors de prix en forme de tête de la créature de Frankenstein pour cet anniversaire en escapade de Toussaint. La visite du château de Versailles te gonfla passablement et je ne saurais t’en blâmer, tant la scénographie et l’audioguide sont datés et, pour tout dire, un peu chiants. Le parcours des jardins s’effectua en voiturette de golf. Ce fut la semaine où nous ne te (nous) refusions rien.
En point d’orgue, bien sûr, Disneyland Paris et le train de la mine, que nous empruntâmes deux fois, non sans des files d’attente foncièrement exagérées. Tu succombas, dans l’une des boutiques, à un coup de foudre : une combinaison intégrale roi lion — ta mère m’apprit alors qu’une tenue similaire se trouvait aussi chez nous, sur le thème Minecraft — assortie avec une cagoule aux oreilles (de lion) mobiles, actionnées par des pressions sur les pattes (de lion) pendantes. Assistons-nous à tes premiers pas dans la communauté furry ? Il n’est jamais trop tôt pour que je m’inquiète et ta petite propension à t’inventer de nouvelles angoisses hypocondriaques au moindre pet de travers me transforme malgré moi en père hélicoptère. À Disneyland Paris, la question primordiale de la compensation se devait d’être réglée. Il s’agissait de t’accorder une contrepartie acceptable à l’obtention prochaine d’un téléphone portable par ton frère pour Noël, soit trois mois avant la date officielle de ses douze ans, âge minimal décrété par ta mère et moi il y a bien longtemps, quand la perspective nous semblait tellement lointaine, si nous avions su que jamais vous ne l’oublieriez, cet âge fatidique pour posséder un smartphone, nous l’aurions établi à vingt-cinq ans.
La « compensation » était devenue le sujet majeur de toutes nos discussions familiales depuis septembre. Tu le remettais sans relâche sur la table, bien trop maline pour formuler une proposition, en cela tu tiens de ton oncle : le premier qui lâche un chiffre a perdu. L’optimiste patient que je suis ne doutait pas que Disneyland ouvrirait un vaste champ de possibilités et mes espérances furent comblées : tu succombas à la tentation d’une peluche Stitch quasi plus grande que toi pour laquelle ton frère offrit spontanément de renoncer à son cadeau souvenir de chez Mickey. La magie Disney opéra et c’est ainsi que l’on compensa.
Quand nous ne célébrons pas ton anniversaire, je t’emmène une fois par semaine faire de l’escalade, dans une salle de blocs qui pue raisonnablement les pieds, où l’on peut grimper sans harnais ni courroie. Tu tentes les voies en ayant l’autorisation officielle du gérant d’utiliser toutes les prises disponibles, en raison de ta taille, afin de t’amuser avant tout. Je pratique un peu, malgré mon vertige, mon absence totale de souplesse et mes tendinites à chaque coude. Les alpinistes d’intérieur, gaulés comme des finalistes de Koh Lanta, se meuvent de préférence torse nu, à la manière de fauves nonchalants et tu te fiches de moi qui rentre mon ventre autant que possible. Il y a aussi beaucoup de jeunes femmes en débardeur, joliment musclées, autant de modèles pour te démontrer que les filles peuvent faire exactement tout ce qu’elles veulent et moi, j’aime bien regarder les filles en débardeurs qui peuvent faire exactement tout ce qu’elles veulent.
Nous nous chamaillons sur ton port permanent du survêt' et tu prétends me faire une faveur, parfois, en acceptant d’enfiler un jean. À t’entendre, tu aurais cours de sport tous les jours dans cette école de hippies où tu t’épanouis, mais j’ai vérifié, c’est le mardi et le jeudi une semaine sur deux. Ton meilleur ami s’appelle Alexandre, le deuxième s’appelle Alex, c’est important de ne pas les confondre. L’amour de ta vie est notre chien, Kamitche, que tu appelles « bébé » et que tu trouves « trop choute » même si tu pourrais la promener davantage.
Tu viens de terminer la série manga « Splatoon » et tu entames, enfin, Harry Potter, entre deux vidéos YouTube, trois parties de Minecraft et je ne sais quelles activités sur Roblox. Hier, tu me demandais si le cannabis poussait dans la forêt de nos balades dominicales, ce qui augura d’une plaisante conversation sur ta compréhension des drogues, de leurs effets et de leur éventuelle prohibition. Ta curiosité ne s’émousse pas, ce qui est une bonne chose. Quant à tes aspérités, dont je souligne chaque année à quel point elles te caractérisent depuis toujours, certaines demeurent bien aiguisées, d’autres masquent des angoisses sur lesquelles je m’interroge. Une amie chère me suggéra que tu pensais sans doute en arborescence, c’est-à -dire par association d’idées, et le doute s’imposa à moi : existait-il seulement d’autres manières de réfléchir ?
Tes associations d’idées spontanées nourrissent le besoin curieux de faire des phrases, de m’informer que, « techniquement, notre véhicule se trouve sous les frondaisons » quand je gare la voiture sous un arbre, dans la rue, d’énoncer tes premières opinions sur l’ordre du monde et la courtoisie. Tu es l’opposée de ton frère en matière de rangement et d’organisation, ta valise est toujours prête trois jours avant le moindre de nos départs.
Nous jouons encore à des jeux de société : le Monopoly dans ses versions Star Wars ou Mario Kart, Zombie Teens (suite de l’excellent Zombie Kids) et il t’arrive même, une ou deux fois par an, de ne pas claquer la porte lorsque tu perds une partie. Le ton monte parfois un peu vite entre nous, nous pâtissons de la difficulté à gérer nos impatiences. J’aimerais tant t’inculquer cette désinvolture existentielle dont je suis hélas trop dépourvu et que j’appelle de mes vœux depuis toujours. Ton père, c’est pas Edouard Baer, on ne peut pas tout avoir.
Tu ne crois plus au Père Noël, malgré mes efforts, et cela t’agace que je continue de faire comme si. Cet appétit de grandir qui te tenaille me remémore mes propres poussées de croissance. À ton âge, je courrais derrière une fratrie plus âgée impossible à rattraper. Je voudrais freiner cet élan, pour que tu puisses un peu te complaire dans cette enfance bienveillante, que les câlins et les bisous demeurent nos monnaies d’échange, que l’insouciance des moments silencieux passés ensemble dure encore et encore.
La Nueva Frida a eu deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans (mais je n’ai rien posté), sept ans, huit ans.
Le Nuevo Che a eu deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans, huit ans, neuf ans (mais je n’ai rien posté), dix ans, onze ans.
Le FILF a eu quarante-cinq ans et il a auto-publié un premier roman que la Nueva Frida vous recommande chaudement:
au format Kindle
au format broché














