Novalis : “La vie poétique est le seul absolu — la seule réalité !” Et c’est vrai. Nous avons échappé à la fatalité du temps historique, à la tragédie de la vie quotidienne, aux prédictions astrologiques, à la pourriture politique, aux catastrophes des journaux, en nous réfugiant dans la vie poétique — dans l’éternel. Henry, Gonzalo, Helba, Hugh, Jean, et moi. Gonzalo est parfois rejeté sur la grève à cause de son intérêt pour l’immédiat. Le journal dans sa poche, ses contacts avec les hommes politiques, son travail brisent la bulle de la vie poétique. Hugh nage en plein dedans, il aménage son lieu à son goût (et non pour la banque), il fait sa cuisine, il peint, s’enivrant d’un certain parfum d’aventure. Jean va bientôt rompre avec la Sorbonne et le formalisme en psychologie. Moricand nage aussi dans la vie poétique, mais les semelles de plomb du fatalisme et de la névrose. Larry est encore bloqué par la crainte typiquement anglaise des vaisseaux dépourvus d’ancre. Il ne faut pas avoir peur. On doit savoir flotter comme flottent les mots, sans racines et sans eau. On doit savoir comment naviguer sans latitude, ni longitude, ni moteur. Sans drogues et sans obstacles. On doit savoir respirer comme un instrument à vent. La tragédie racontée dans A l’Ouest rien de nouveau de E.M. Remarque ne peut pas nous arriver. Notre guerre se situe sur un autre plan. Comme le dit Larry : “Mon Dieu, Anaïs, vous êtes sans cesse en train de découvrir de nouvelles portes de secours.” On ne m’attrapera pas. J’ouvre des portes sur l’infini. Enfant, j’avais remarqué que certains voyages menaient vers un horizon jamais atteint, jamais touché. Les contours fluctuants, évanescents, invisibles, de l’illusion. Quand les mots et les sentiments savent flotter, c’est qu’ils ont atteint le poétique mouvement perpétuel. Flotter signifie être en accord avec le rythme cosmique. C’est lorsque j’ai flotté et me suis abandonnée que je me suis sentie rattachée au système cosmologique. Je me suis laissé emporter par tout ce qui me dépassait, l’amour, la pitié, la création. Ainsi, j’ai retrouvé l’unité. Le bateau est porté par une eau beaucoup plus profonde que lui. Et je suis dans le courant. Je n’ai pas peur des accrochages, pas peur des brusques secousses, ni des rhumatismes. Je suis perpétuellement huilée par ma foi.
Comme un arc-en-ciel — Anaïs Nin (1937-1939)




















