Espace Noir, St Imier (Suisse)
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Espace Noir, St Imier (Suisse)
Festival Keponteam 2016
J’ai du écrire pour l’école et j’ai bien aimé.
Espace Noir est un espace autogéré dans le Jura Bernois, plus exactement à St-Imier. C’est un lieu qui possède une librairie, une taverne, une salle de cinéma, une salle de concert et de théâtre. J’ai découvert cet endroit grâce à mon ex copain, j’y ai effectué mon stage de maturité spécialisée de travail social, puis j’y suis restée une année en temps que bénévole permanente. Espace Noir est avant tout un lieu de rencontres sociales. Niveau ambiance, c’est pas vraiment le top. C’est un lieu sombre aux allures d’un repère de prolos. S’il avait existé lors de la deuxième guerre mondiale, nul doute qu’il aurait été changé en QG de la résistance. Je trouve que ça lui rajoute du charme, certaine personne ont le ressenti que ce n’est pas un lieu agréable. En général, chacun y trouve son compte.
On y voit de tout, quand je dis de tout, je pense aux toxicos, aux alcooliques, aux biens dans leur tête, à ceux qui l’ont perdue, à ceux qui cherchent du réconfort, à ceux qui se sont égarés, aux fachos, aux bobos, aux gauchistes, aux anarchistes, aux jemenfoutistes, aux riches, aux pauvres, à ceux qui étalent leur science, à ceux qui veulent se sentir utile, à ceux qui sont envahissants, et j’en passe.
On y voit de tout, quand je dis de tout je pense à des débats, des gens qui font la fête, des gens qui savent jamais vraiment quoi commander, des gens qui parlent, des gens qui boivent des cafés, de la bière, de la gnole, des gens qui veulent qu’on leur offre des sandwichs, des gens qui n’aiment pas ce lieu mais qui continue à venir parce que c’est pas cher, des gens qui profitent juste du fumoir et des journaux, des gens qui viennent juste critiquer les autres clients, des gens qui ont leurs habitudes, ceux qui n’aiment pas la bière servie mais qui reviennent soit disant par soutien, et j’en passe.
Parfois quand on travaille au bar d’Espace Noir, on se sent seul, seule la musique et les pensées permettent de ne pas se croire dans un monde parallèle et de ne pas devenir complètement cinglé. Parfois, même quand il y a des clients, on se sent seul. On tente d’amener une discussion, un débat, une question. Seulement, avec les clients, ceux qui, quand ils viennent, sont là de l’ouverture à la fermeture, il est difficile d’amener quelque chose, ils ont toujours raison, sont toujours trop alcoolisés pour parler de façon cohérente, sont toujours trop introvertis pour s’ouvrir au monde qui les entourent, car, « de toutes façons, c’était mieux avant » et ce n’est pas une petite stagiaire qui va faire changer cela.
Au fil des mois on apprend à connaître les gens. On apprend les habitudes de chacun. On apprend qui demande de l’attention, qui n’en veut pas. On apprend ce qu’on doit dire à quelle personne et surtout ce qu’il ne faut pas dire aux autres.
Lors d’une après midi où je faisais mon service au bar, un homme a attiré mon attention. Il était plutôt petit, la quarantaine et avait les cheveux gris. Il faisait parti de ces personnes qui ont l’air
autant totalement à l’aise que totalement perdu. Il a erré un moment dans le hall, à la librairie et dans la galerie, jusqu’à venir au bar me demander si je pouvais lui offrir un sirop. J’étais là depuis environ un mois, et je n’avais jamais entendu de pratique particulière au sujet d’un homme de cette description. Je lui ai dit non. Il a insisté: « Mais tous les autres m’offrent des sirops! » Je lui ai répondu que je demanderai « aux autres » et que si tel était vraiment le cas, je lui en offrirai un la prochaine fois. J’ai lu sur son visage une expression de tristesse et de frustration, comme lorsque l’ont dit non à un enfant qui veut un bonbon, bien heureusement, il ne s’est pas roulé par terre en pleurant. Pour la première fois depuis que je me trouvais dans ce lieu, je me suis sentie mal. J’y ai d’ailleurs repensé une fois chez moi.
Lors de la séance qui a suivi cet échange, j’ai parlé de cet homme aux cheveux grisonnants. On m’a dit, comme si cela semblait évident: « Ah mais Christophe ! On lui offre un sirop par jour ! Il est schizophrène et habite dans la « Maison du Peuple » juste à coté. » On m’a répondu cela comme si j’étais complètement stupide de ne pas l’avoir su, comme si j’avais du le lire sur le visage de Christophe. Comme s’il portait sur le front un tatouage que j’étais seule à ne pas voir, sur lequel il était écrit « Je suis Christophe, je suis schizophrène. »
Le soir même, Christophe est venu me demander un sirop gratuit. Nous étions que les deux (ce qui était plutôt étonnant pour un jeudi soir) et il a commencé à me parler. Il a une manière de s’exprimer plutôt enfantine. Il me racontait son histoire, où il habitait, ses colocataires, ses aides soignants. Je le trouvais touchant. Il aimait regarder mes doc’s martens et me dire qu’il aimerait bien avoir les mêmes. Chaque fois qu’il venait il portait un t-shirt d’un groupe connu de heavy metal, et me demandait si je connaissais, si j’aimais bien, ce que j’aimais écouter. Parfois il glissait dans la conversation: « Tu sais, ma vie est pas facile, c’est dure d’être schizophrène, tu m’offres un sirop ? » Je ne pouvais m’empêcher de lui dire que non, je ne lui offrirai pas plus d’un sirop par jour. À chaque fois, cette expression de tristesse mélangée à la frustration revenait.
Les autres bénévoles d’Espace Noir parlait de lui comme si c’était un enfant chiant, qui demandait trop d’attention. J’avais du mal à comprendre comment on pouvait parler de quelqu’un de cette façon. Ca n’était pas sa faute après tout, ça n’était la faute de personne.
Au fil du temps, la discussion devenait de plus en plus simple avec Christophe, j’avais l’impression de parler avec un enfant. Au fil du temps j’ai commencé à comprendre le ressentiment de mes collègues. Il était lourd, il prenait beaucoup d’énergie. Je n’en pouvais plus. D’ailleurs plus personne n’en pouvait. Mais ce n’était pas sa faute, ça n’était la faute de personne. Il avait le droit de venir, il avait le droit de nous parler. C’était un client comme les autres, qui pompait cinq fois plus d’énergie. Il fallait lui dire non plusieurs fois avant qu’il ne comprenne qu’il n’aurait pas desirop, ni de café. Ah le café... il avait découvert qu’il aimait le café. C’était sa nouvelle boisson préférée, même avant le sirop grenadine.
Au fil du temps, quand je le voyais entrer à Espace Noir, j’étais déjà fatiguée exaspérée, et je m’en voulais. Je m’en voulais de ressentir ça par rapport à une personne qui ne cherchait que du contact social, une présence.
Au fil du temps, il prenait de plus en plus de place. Parfois, je m’énervais un peu, notamment lorsqu’il débarquait au moment où je fermais, pour avoir des sandwichs gratuits, des boissons, quelque chose, tant que c’était gratuit.
Dans le collectif, nous avons commencé à nous questionner sur sa situation. Il n’avait pas l’air spécialement mal, il était propre, habillé avec des habits propres, mais les personnes qui s’occupaient de lui, lui donnaient-elle assez à manger ? Est-ce que son tuteur lui donnait son argent ? Apparemment il est arrivé quelque fois que les tuteurs gardent l’argent des personnes dont ils s’occupent.
On se demandait tout ça, mais on avait aucun moyen d’avoir une réponse. C’est un peu comme tout le temps à Espace Noir, plein de questions, quelque projets, des choses à faire, mais tout le monde reste assis à boire des bières et à fumer des joints. Révolutionnaires de canapés.
Pour en revenir à Christophe, rien n’avait changé, on en savait toujours rien sur la manière dont il était traité, il aimait toujours bien le café, le sirop, les sandwichs au salami... Il prenait toujours beaucoup, beaucoup, beaucoup de place. Du coup, étant donné qu’on ne pouvait pas lui interdire de venir et qu’il n’y était pour rien d’être si...chiant (oui je crois que c’est le mot), j’ai décidé de m’intéresser à lui, à ce qu’il aimait faire, ce qu’il avait la capacité de faire ou de comprendre. J’en suis arrivée à la conclusion que ce petit monsieur, âgé d’une quarantaine d’années aux cheveux grisonnants était autant habile qu’un enfant. Sans préjugés, ni méchanceté, simplement de la réalité, c’était un enfant dans la peau d’un homme de quarante ans.
Nous avons donc passé quelques soirée à discuter de tout et de rien, de politique, ça se passait pas mal lorsqu’on était tous les deux. Seulement, dès qu’il y avait d’autres clients et que je n’avais pas toute mon attention sur lui, il redevenait la personne si chiante qu’il pouvait être. Les autres clients en avaient, souvent, vite marre, et s’en allaient. Dès lors, Christophe redevenait normal et sympathique.
Ainsi se sont passés plusieurs mois, Christophe avait ses hauts, ses bas, il était là, pas là,lorsqu’il partait en vacances chez ses parents, ça nous faisait à nous aussi des vacances, il nous écrivait des cartes postales depuis la vallée d’à côté et lorsqu’il revenait voulait qu’on les lui rende... Mais on avait l’habitude, on ne faisait plus attention à ses manies et tout allait bien, une sorte de routine s’était installée.
Un jour, lors de la séance du collectif, quelqu’un à demandé, mais au fait « Christophe, on le voit plus ? » tout le monde s’est questionné, c’était vrai, on le voyait plus et personne n’avait remarqué cela, on était incapables de dire depuis combien de temps on ne l’avait pas vu. Bien sûr, en tant que bons révolutionnaires de canapés, la question n’a flotté dans l’air que quelques minutes et nous n’en avons plus jamais parlé.
Par la suite, je ne sais plus qui, ni comment cette personne a eu l’information, mais Christophe était parti dans un autre village pour pouvoir travailler dans des ateliers protégés.
Je ne l’ai plus jamais revu, malgré tout l’énervement, la pitié, la compréhension et la gentillesse qu’il avait pu me faire ressentir, j’étais plutôt triste de ne pas lui avoir dit au revoir.
Enfin, ce fût à mon tour de partir, j’avais terminé mes deux ans de résidence dans ce lieu et il fallait que je retourne (enfin) chez moi. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Christophe, et j’en aurais probablement plus jamais. Je me demande parfois où il est, ce qu’il fait, si ça lui plait. A-t-il enfin pu acheter les fameuses doc martens qu’il m’enviait ?
Des questions qui resteront sans réponse, il ne reste plus qu’à espérer qu’il se porte bien.