A fanart of the beautiful Evangeline Fox from the Once upon a broken heart trilogy by Stephanie Garber
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A fanart of the beautiful Evangeline Fox from the Once upon a broken heart trilogy by Stephanie Garber
Les nouvelles expériences d’une vie sans fin (11.1/15)
Cinq,
Quatre,
Le nombre d’éprouvettes alignées sur son plan de travail, prêtes à recevoir le liquide qui faisait siffler l’alambic à ses côtés. Encore quelques instants et la première étape de ce nouvel antidote devrait s’achever.
Trois,
Deux,
Les secondes que marquait le sablier, imperturbable contrôleur de ses expériences depuis ses débuts en tant qu’apprenti chimiste… Mais à chaque fois qu’il parvenait à saisir son reflet contre les parois de verre, il détournait le regard aussitôt, brisant l’insupportable image de cette noyade dans cette mer de sable.
Un,
.
.
Zéro…
Telles étaient ses chances pour ses plans d’aboutir. Ses doigts s’enfoncèrent un peu plus dans ses tempes. Il avait travaillé si dur, il avait tant sacrifié pour que jamais ces souvenirs ne revoient le jour, et pourtant… !
Voilà où nous en étions aujourd’hui.
Ils savent.
.
.
Il sait.
.
À moins que… ?
Comme le sel dévorant les dernières fibres de succulentes dans un bécher non loin, le doute rongeait son être. Depuis la « Projection », Qilby n’était plus le même – l’avait-il seulement su un jour ? Il n’était plus certain.
Il longeait les murs, ne se déplaçant dans le château qu’au cœur de la nuit pour des allers-retours entre sa cellule et le laboratoire, prenant garde à chaque fois de choisir un chemin différent de celui de la veille. Il ne participait plus aux repas pris dans la salle commune, demandant sous prétexte de ses travaux, à se faire livrer directement par les serviteurs du château. S’il venait à manquer de thé ou de papier, il envoyait l’un des gardes qui lui avaient été assignés pour accomplir la tâche en question. Pour l’instant, sa stratégie avait porté ses fruits. Il n’avait croisé aucune des figures connues, certes, mais il ne pouvait pas baisser sa garde, pas après… ça.
Pourquoi… ?
Pourquoi a-t-il fallu que… ?
La flamme se mit à siffler et ses pensées se dissipèrent : l’antidote. Tout aussi promptement que son esprit s’était laissé absorbé par ses divagations, son corps se mit en mouvement, guidé par des millénaires de pratique. Prélever, refroidir, attendre, mélanger, décanter, attendre, épurer…
ATTENDRE
Il s’agissait toujours de l’étape la plus difficile. Pas tant du fait qu’elle était répétitive, non, il… Il faut croire qu’il avait fini par trouver une certaine forme de réconfort en cela. Dans ce phénomène immuable. Inaltérable.
Dans l’éprouvette, de fines particules scintillantes plongeaient progressivement pour s’amasser dans le fond. Une chute lente, comme engluées, suffocant dans la mélasse qui les emprisonnait.
Yugo…
Il n’était pas censé voir ça. Il ne devait pas voir ça.
Je peux entendre ses questions d’ici :
« Mais Qilby, est-ce ma faute ? Suis-je responsable ?
Et Chibi ? Pourquoi est-ce qu’il… ?
Et toi ! Pourquoi n’as-tu pas… ?
POURQUOI
Ça aussi, il s’agissait d’une constante de son existence. Cependant, contrairement à la précédente, il ne pouvait s’empêcher de haïr celle-ci. Pourquoi ? Hé, héhé… hé… Exactement pour cette raison.
Je ne sais pas, Yugo…
Je ne sais pas « pourquoi ».
Mais si seulement j’avais su comment-
« Bonjour M’sire le scientifique !
- Ack !!! »
Ses yeux se mirent à scanner les lieux, sa main valide encore cramponnée au rebord du plan de travail. Qui- ?!
« Oh, pardon Messire ! Je croyais qu’vous m’aviez entendu entrer ! Toutes mes excuses, vraiment… V-vous… Vous allez bien ?
- Hum, oui, oui… Je vais- »
Il baissa le regard vers la source de la question. Une minute, il l’avait déjà entendu quelque part ! Quand donc… ?
« T-tyli ? Tyli, c’est ça ? »
Une petite tignasse verte émergea alors de derrière l’une des hautes tables de préparation, un bandeau de lianes retenant à grande peine la touffe de… mouse ? Il devait sincèrement se pencher davantage sur l’anatomie de ces créatures.
« Oui, c’est ça ! Vous vous souvenez d’moi ? Vous avez vraiment une très bonne mémoire, M’sire !
- Humpf… Ce n’est pas comme si toi et ta petite amie n’aviez pas tenté de me faire jeter en prison dès notre première rencontre… » Finit-il par maugréer avant de se redresser.
« H-hey ! Ciarel n’est pas ma… ma p-petite- !
- Oui, oui, je te crois : satisfait ? »
Si le scientifique avait choisi de s’isoler dans son laboratoire de fortune pour échapper à son frère, ce n’était pas non plus pour se trouver dérangé par une version miniature du Prince Armand. Quelque chose l’interpella alors :
« Tu es venu seul ? » Il avait beau fixer la lourde porte cloutée d’or et de cuivre, celle-ci demeura close. « Les enfants ont-ils vraiment le droit de vagabonder librement dans ce château ? Tss, il faudra que j’en touche deux mots à-…
- Non, non ! Pas b’soin ! »
Aussi vite qu’il était apparu, Tyli s’esquiva pour revenir chargé d’un plateau qui semblait bien trop lourds à ses mains d’enfant. Visiblement, il l’avait posé sur un tabouret non-loin de là, préférant s’introduire auprès de l’hôte des lieux avant de lui proposer son offrande. Un choix judicieux au regard de la surprise provoquée par cette intrusion soudaine : nul doute que le contenu du dit plateau aurait alors connu un destin des plus tragiques.
« Voilà ! » S’exclama le bambin, rayonnant de fierté.
« Hum… Merci ? » Silence. « Et… qu’est-ce donc ?
Empilée de manière hasardeuse, devait bien se tenir la moitié du garde-manger sadida. Brioches dorées au miel et pots de confiture pas plus hauts qu’un pouce, fèves et noix grillées à cœur, grappes ou quartiers de fruits tous plus colorés les uns que les autres… Et, bien entendu, une bouilloire en terre cuite, massive, assortie de tasses ébréchées mais encore fonctionnelles. Des sachets d’herbes pouvaient être entraperçus de-ci de-là dans ce paysage gargantuesque.
« De quoi manger par Sadida ! » Le jeune Tyli dû rattraper son exclamation d’un pas chancelant.
« Ça je le vois bien. » Lui répondit le scientifique, préférant délester au plus vite l’enfant de sa charge. « Ce que je souhaite savoir, c’est pourquoi tu es celui qui me l’apporte… » Bref coup d’œil à l’horloge murale. « Il n’est que… trois heures de l’après-midi ? L’une de tes, hum, « amies » ne devraient pas tarder à te suivre pour apporter autant de-
- Oh, non, non ! Ne vous en faites pas, Messire ! J’ai dit à Sarah-Line que j’me chargeais de son service : elle était d’ailleurs très contente de pouvoir prendre une pause ! La pauvre, depuis que Jeyna est malade, elle n’a presque plus d’temps pour elle… Donc, je me suis dit que si ça pouvait l’aider... »
L’explication tenait la route, mais le scientifique ne pouvait s’empêcher de penser que si la servante avait accepté la proposition du jeune sadida, ce n’était pas tant pour le loisir de quelques minutes de service en moins… que pour l’opportunité de ne pas avoir à le côtoyer, lui. Les petites mains du Palais étaient visiblement bien moins tendues en sa présence qu’à son arrivé, et rares étaient devenues les fois où il était encore capable de les faire sursauter au détour d’un couloir, toujours malgré les gardes qui l’accompagnaient constamment. Cependant, il n’était pas non plus naïf au point de croire que les créatures de lianes et de feuilles avaient oublié leur passé commun… Nombreux et nombreuses étaient les Sadidas qui lui lançaient encore des regards noirs ou murmuraient dans son dos, n’espérant qu’une chose, que leur Roi mette fin à cette cohabitation forcée, si possible en le renvoyant d’où il était venu… ou en arrachant son cœur de ses racines.
Qilby, étrangement, ne voyait pas cette dernière option comme la pire de toutes, bien au contraire. Après tout, ainsi aurait-il l’opportunité de retourner dans son Dofus… aux côtés de sa sœur. À quand remontait donc la dernière fois que les jumeaux avaient partagé leur premier abri. L’espace d’un instant, il crut sentir contre sa main, la caresse familière d’écailles encore rugueuses…
Mais acceptera-t-elle seulement de te parler ?
Il s’agit de Shinonomé… Ma sœur qu-
Tu l’as trahie.
Non, je ne l’ai pas- !
C’est vrai… Mais tu as échoué.
.
Phaéris est mort.
Ils ont vu ce qu’il s’est passé là-bas.
Tu n’as pas su contenir la vérité.
Ils savent… Yugo sait…
Tu ne l’as peut-être pas trahie…
Mais tu l’as déçue.
.
.
Tu as échoué.
Cette pensée résonnait au plus profond de son âme depuis plusieurs jours. Depuis « la Projection ». Un écho lugubre se répercutant à l’infini contre les alcôves de sa bibliothèque mémorielle, emportant dans sa course les parchemins dépeignant les derniers siècles de sa vie, réveillant les fissures qu’il avait tant cherché à dissimuler. À chaque fois qu’elle s’imposait à lui, il avait comme cette envie de partir, de… de disparaître. Pourquoi fallait-il donc toujours qu’il gâche tout au dernier moment ? Déjà la dernière fois, alors qu’Orgonax menaçait de…
Et maintenant, il y avait Yugo. Yugo, Adamaï, et toutes ces personnes qui en voulant se mêler à la vie de leur famille se retrouvaient prises dans une affaire bien plus grande que leurs misérables existences. Ils n’auraient pas dû voir… ! Pas dû entendre… ! Après avoir compris que- il n’y avait plus aucune chance qu’il- !
Un claquement de terre cuite un brin trop brusque contre le marbre de sa table de préparation le fit sursauter à nouveau.
« Hey ! Est-ce que je ne t’ai pas dit de- ?
- D-désolé, M-messire ! Je voulais juste r-réchauffer l’eau pour- ! E-enfin… V-vous n’avez sûrement rien mangé d-d’puis un bout de t-temps alors… »
La lourde théière, que la proclamée Déesse soit louée, ne s’était pas fissurée à l’impact, menaçant par la même occasion l’ensemble des parchemins qui recouvraient l’endroit.
« Laisse, je… Je vais m’en occuper. » Ôtant la théière des mains de l’enfant, il la déposa à sa place avant d’allumer la flamme du réchaud. « Hum, tu peux y aller, tu sais ? »
Pourtant, à sa grande surprise, le jeune sadida, plutôt que de lui offrir une courte révérence comme lui seul avait le secret avant de s’enfuir de ce lieu bien trop lugubre et dangereux pour quelqu’un de son âge, préféra tirer un petit marchepied laissé à disposition des grandes vitrines renfermant la verrerie du laboratoire, pour finalement venir s’asseoir à quelques pas de l’Éliatrope.
« Je… peux faire quelque chose pour toi ? » S’enquit ce-dernier, quelque peu déstabilisé par l’attention que lui portait l’enfant.
« Pas vraiment. » Lui répondit l’autre, pensif. « En fait, j’crois que c’est plutôt moi qui peux vous aider !
- J-je te demande pardon ?
- Oh, non ! Vous n’avez pas besoin ! » Tyli le regardait pleinement, quoiqu’un brin gêné. « Je veux dire, c’est même moi qui d’vrais vous demander pardon. À venir sans vous prévenir, à vous déranger dans votre travail très important, tout ça… Après tout ce n’est pas très poli de ma part – mais oh ! Peut-être aurai-je dû vous d’mander la permission pour venir à la place de Sarah-Line ? Vous vouliez peut-être la voir elle ? Enfin, elle ne m’en a pas parlé quand je l’ai vu, donc je n’pense pas que cela soit un problème, si ? Il faut dire que…»
Les sourcils du scientifique ne cessaient d’assombrir son visage à mesure que la petite pousse se perdait dans ses propres questions. Il s’apprêtait à l’interrompre quand il releva la tête, secouant son chignon de verdure au passage, comme pris d’une révélation. Ses yeux enfantins, emplis de naïveté, se posèrent à nouveau sur l’homme qui lui faisait face.
« C’est juste que… depuis l’autre jour, tout l’Palais ne parle plus que de ce qu’il s’est passé dans le grand salon. Vous savez ? Quand vous, Messire Yugo, la Confrérie du Tofu, sa Majesté, la Princesse, le Pr- Bref ! Quand vous vous êtes tous enfermés là-bas ? Personne ne sait c’qu’il s’est passé, mais vous êtes ressorti le premier et vous avez croisé Volur – vous voyez qui est Volur, Messire ? Un grand Sadida, plutôt mince, avec les feuilles un peu rêches ? »
Qilby se contenta de hausser les épaules. Il ne connaissait pas de Volur, et ne se souvenait même plus avoir croisé le chemin de quiconque après ce qui s’apparentait davantage à une fuite qu’à une sortie. Pour sa défense, l’état dans lequel l’avait laissé les Lectanima n’avait pas été des meilleurs…
« Non ? C’est pas grave, Messire : je vous l’présenterai un jour si vous voulez. » Reprit Tyli, imperturbable. « Enfin, tout ça pour dire que vous lui avez filé une sacrée frousse ce jour-là ! Pas plus tard qu’hier, il racontait encore aux cuisines qu’il avait crû sa dernière heure arrivée en vous croisant ! Il a dit que vous marchiez comme si la Déesse Sram elle-même vous accompagnait, qu’votre seule main agrippait votre cape comme, hum, « comme l’on étrangle un mort » - c’est ça ! -, et q-que vos yeux étaient si noirs qu’ils auraient pu pétrifier quiconque oserait les regarder. » L’enfant lui offrit un sourire timide. « M-mais, vous savez, Volur a toujours l’habitude d’exagérer ses histoires, d-donc bon ! Vous n’étiez peut-être pas aussi, euuuh…
- Terrifiant ?
- Oui, on va dire pas aussi « impressionnant » que ça ! » Le jeune sadida enchaîna. « Bref, les autres ont alors cherché à en savoir plus – vous comprenez ? À savoir ce qu’il s’était passé entre vous et les autres ? Car après tout, vous n’seriez pas parti plus tôt sinon, pas vrai ? »
Il n’avait pas besoin d’un cours sur les intrigues qui pouvaient naître au sein d’un Palais qui était deux à trois fois moins grand que celui que fut le leur. Il ne connaissait que trop bien ces petites voix qui murmuraient les derniers scandales entre deux tapis époussetés ou ces oreilles indiscrètes qui venaient traîner à la fin de chaque conseil.
« Mais voilà, après bientôt une semaine : pas d’nouvelles ! Dame Amalia et Dame Évangéline ne se voient plus que dans le jardin, et en ont interdit l’accès à tous les serviteurs, le Roi n’a rien annoncé, les autres membres de la Confrérie ne font que se lancer des regards ou parlent toujours en dehors du Palais… Même le Prince Armand, qui a pourtant l’habitude de descendre voir Hayris et Lana, les lavandières, préfère partir chasser à dos de Dragodinde du matin jusqu’au soir !
- Et Messire Adamaï ? » Et… ?
« Lui et Messire Yugo ne sortent que très peu d’leurs chambres. À vrai dire, je ne suis pas sûr de les avoir vu depuis un moment… »
Qilby avait fini par tourner le dos à l’enfant, mimant de poursuivre la concoction du nouvel antidote. Ce subterfuge, bien que grossier au regard du manque de réelle intention dans chacun de ses gestes, lui permit de dissimuler la mine renfrognée qui accompagna ces nouvelles. Yugo avait beau être du genre à garder ses problèmes pour lui, un renfermement aussi drastique n’était pas non plus bon signe. Et que dire de ses compagnons ?
Tsk- !
Quelle plaie…
« Donc, hum, quand j’vous ai vu ce matin partir pour votre laboratoire, je m’suis dit que… Enfin… C’est juste que je voulais savoir…»
Savoir ! La voix du jeune Sadida s’était faite plus frêle, trahissant son incertitude. Le vieil Éliatrope, quant à lui, ne put retenir un rictus d’émerger : voilà donc pourquoi la petite touffe d’herbe avait choisi de braver la tanière du monstre tant redouté, ce malgré toutes les mises en garde de son entourage ! La curiosité était définitivement un bien vilain défaut… Après tout, qu’il s’agisse des siens ou de ces peuples primitifs, la nature les avait tous dotés de cette soif insatiable pour l’inconnu, les histoires, les ragots et rumeurs… Peu importe le risque encouru ou le prix à payer, s’il fallait satisfaire ce besoin malsain, alors ils-
« … comment vous alliez ? »
Son poing avait cessé de serrer la règle en bois sur la paillasse, ne desserrant qu’avec peine chacune de ses phalanges. Il avait pris une inspiration. Puis une autre. Comment allait-il ? Que ressentait-il ? Mais plus important encore… À quand remontait la dernière fois qu’on lui avait posé cette question. Sincèrement, du moins.
« … M’sieur le scientifique ? Messire, vous- ?
- Je ne sais pas. »
Son regard s’était figé sur l’une des éprouvettes de laquelle émanait des fragrances de menthe et d’alcool. Des poches de gaz se formaient au fur et à mesure que le processus de décomposition s’opérait, d’abord épaisses et large au fond, avant de progressivement devenir fines et fragiles lors de leur ascension contre les parois de verre. Un peu… Un peu comme ce qu’il ressentait en fin de comptes. S’il devait penser aux évènements de ces derniers jours, sur ses relations ou même ses plans d’avenir, il pouvait ressentir, là, aux tréfonds de ses entrailles, cette sorte de magma puissant mais dormant. Une masse à laquelle il ne pouvait donner de nom tant les émotions qui s’y étaient amalgamées n’avaient plus rien de leur forme initiale. Et si jamais il tentait d’inverser le processus, de retrouver la formule initiale qui l’avait conduit à cet état, il… tout disparaissait à nouveau. Comme ces bulles d’air finalement trop éreintées par leur voyage à contre-courant, ses émotions disparaissaient… sans trace.
« Je… » Il se racla la gorge. Voilà qu’il perdait sa posture. « Je te remercie pour… le thé et le reste. Tu peux partir à présent. Je suis sûr que tu-
- Mes parents sont morts. »
Il fit volte-face, son ample tunique manquant de peu la verrerie que l’autre avait failli lui-même renverser il y a peu. Le ton de sa voix se voulait neutre, mais ses yeux cherchaient ceux du plus jeune :
« Je te demande p- ?
- Mes parents sont morts. » Répéta Tyli, dont le visage encore rebondi sous ses vertes feuilles ne trahissait pourtant aucune tristesse. « Lors de l’attaque du Grand Nox – vous connaissez ? L’horloger fou ? » Il lui sourit. « Et vous n’avez pas besoin d’me demander pardon tout le temps, vous savez ? »
Qilby n’avait pas les mots.
« Donc… je sais ce que ça fait. » L’enfant baissa légèrement la tête. « La réunion qu’vous avez faite… C’est à cause de M’sire Phaéris, pas vrai ? Du fait qu’il n’est pas revenu ? J’ai entendu que… Enfin, les adultes disaient l’autre jour qu’il… »
Il est mort.
.
Encore.
.
.
Et c’est TA faute !
Il s’était assis à même le sol, l’une de ses jambes repliée contre son torse dont le souffle était devenu presque inaudible. Son regard n’avait pas quitté le petit Sadida, mais il était difficile de savoir s’il le voyait véritablement tant celui-ci semblait perdu dans quelque chose de plus lointain… plus profond.
« O-oh, donc c’est… » Tyli ne finit pas sa phrase : la réaction du scientifique était un constat en soi. « Je suis désolé… Ça doit pas être facile, hein ?
- Non. » Lui répondit l’Éliatrope, laconique. « Ce n’est pas facile… Ça ne l’a jamais été en réalité. »
Il ne s’en était peut-être pas rendu compte, mais le savant avait besoin de parler. Car si la mort de ses frères et sœurs ne lui était pas étrangère, cette situation était des plus uniques en son genre. En effet, après tant de millénaires passés à élever pour enterrer, étreindre pour ensuite pleurer… il s’agissait du premier dans lequel il n’avait personne avec qui porter son deuil.
« Oui, et puis… c’est encore plus difficile quand on est tout seul, pas vrai … ? » Releva sagement l’enfant. « Je l’sais car… bah à part Papa et Maman, je… je n’avais personne. » Il sursauta. « E-enfin ! Il y avait C-ciarel bien entendu ! Et puis M-monsieur et Madame Plumargent !
- Hum… Ton amie, c’est cela ?
- Ciarel était ma meilleure amie…
- Était ? » Releva le scientifique, les sourcils hésitant entre incompréhension et inquiétude.
« Oui, car… Ciarel est ma sœur à présent ! » Haussement d’épaules. « Enfin pas vraiment, m-mais vous savez… ! C’est un peu pareil, non ? Ce n’est pas grave si jamais elle et moi, on n’est pas frère et sœur de sang : on n’en pas besoin, car le plus important c’est que l’on soit toujours ensemble… Vous voyez ce que j’veux dire ? »
.
Qilby,
je sais que tu t’inquiètes pour eux,
et pour ce que nos parents nous ont réservé.
Mais…
Je suis là, d’accord ?
.
« Humpf, héhé, hé… Oui, je comprends. » La bonne humeur de l’enfant, malgré le thème sérieux si ce n’est macabre de leur discussion, était infectieux.
« Je me disais aussi ! » Rayonna Tyli. « Vous et M’sire Yugo ne vous ressemblez pas trop – à part pour votre chapeau je veux dire. Mais on voit tout de suite que cela fait longtemps qu’vous vous connaissez ! Et ça doit être pareil pour les autres donc : M’sire Adamaï, M’sire Phaéris, et… Au fait, vous avez combien de frères et sœurs ?
- Oh… beaucoup. Pour dire vrai, je… je ne sais pas exactement combien. Notre famille a toujours été relativement étendue, mais… Si jamais je ne devais que parler de ceux desquels j’ai été le plus proche alors. » Il sourit. « Onze… Douze avec moi donc. »
… Les Douze Primordiaux.
« Waaah ! Ça fait beaucoup ! » S’exclama le plus jeune, le regard empli d’excitation. « Vous devez avoir du mal à trouver de nouveaux cadeaux pour tous ces anniversaires, non ?
- Haha, ha ! » Il riait à présent. « Tu n’imagines même pas ! »
Il y eut alors comme un blanc, un silence que savoura le scientifique tandis que le Sadida en profita pour récupérer une petite coupelle de dates séchées. Il en prit quelques-unes pour lui, ayant visiblement compris que l’homme qu’il était censé servir ne lui tiendrait pas rigueur de sa faim, avant de lui en offrir également.
« Mais… Cela ne vous le fait pas à vous aussi… des fois ?
- Quoi donc ? » Lui demanda Qilby, mâchonnant un des fruits séchés.
« Vous n’avez pas l’impression que parfois… même si vous êtes entouré de gens que vous aimez bien… » Tyli pencha la tête comme indécis de ses prochains mots. « … c’est comme si vous… Vous ne faisiez pas vraiment parti du même groupe qu’eux. Que vous étiez… à part ? »
Le scientifique dévisagea l’enfant un instant. Décidément, pour son âge – qui ne devait, au bas mot, ne pas dépasser l’équivalent d’un dixième de cycle selon la mesure éliatrope -, celui-ci était particulièrement perspicace.
« Quand Papa n’est pas tout de suite revenu après la bataille contre Nox, Maman est partie le chercher… Les gardes m’ont dit qu’ils ne savaient pas vraiment comment c’était arrivé, mais ils les ont retrouvés… enfin, vous savez. » Son menton trembla légèrement. « C’est là que M’sieur et Madame Plumargent m’ont proposé de venir habiter avec eux. Ciarel et moi, on jouait tout le temps ensemble, donc on se connaissait bien ! Les premiers mois, j’avais l’impression d’être comme dans une longue soirée pyjama : on faisait la fête tous les soirs, on mangeait pleins d’gâteaux et on pouvait rester tard pour jouer ! Et puis… » Soupir étranglé. « Et puis un matin, quand j’ai vu C-Ciarel faire un câlin à-à… à son p-père… J-J’ai compris. »
Qilby n’eut pas besoin de relever cette dernière phrase. Lui aussi savait.
« Depuis, d-de temps en temps – pas tous les jours, h-hein !? Mais… »
Pour la première fois depuis le début de cet étrange entretient, Tyli perdit de son éclat. Sans vraiment y songer, l’Éliatrope se rapprocha, son coude frôlant à présent celui du plus jeune.
« C’est juste q-que… que… !
- Que ce n’est pas juste… ? »
L’enfant leva alors vers lui des yeux emplis de larmes. Avant que le scientifique n’ait le temps d’esquisser le moindre geste, il reçut de plein fouet la tête du Sadida contre son torse. Et à mesure que sa tunique crème épongeait des larmes presque muettes, il se surprit à passer sa main dans la touffe de lianes recouvrant le crâne de cette petite créature, si étrangère à lui mais au comportement pourtant si familier… C’était Glip, déçu de ne pas avoir su se faire d’amis après sa première rentrée des classes ; c’était Nora, en colère que les garçons ne l’aient pas acceptée dans leurs jeux ; c’était Mina, inquiète à l’idée de tout ce qui pouvait blesser leur famille… C’était Yugo, qui ne savait pas comment gérer toutes les responsabilités qui incombaient au « protecteur » qu’il était appelé à devenir, c’était même… Chibi. Chibi qui, malgré tous ses démentis arrivés à l’âge adulte, a également su occuper cette même place… Chibi qui ne parvenait pas accepter qu’il ne pouvait pas contrôler des forces qui le dépassaient, que leurs prétendus « parents » ne seraient pas toujours là pour les sauver.
Je me demande à quel point il a grandi
depuis la dernière fois que…
Cette pensée le surprit. Cela allait bientôt faire deux à trois mois qu’il avait quitté sa prison pour retrouver cette dimension, et voilà qu’il venait seulement de penser au plus jeune réincarné de leur fratrie. Il ne doutait pas qu’Alibert, avec qui il avait eu l’occasion d’échanger à plusieurs reprises lors de sa première visite, avait les compétences nécessaires à l’éducation de son frère – voire le mental requis pour faire face aux élans caractériels du dragon noir, Grougaloragran, qui l’accompagnait. Seulement… Depuis quand avait-il cessé de considérer ses frères et sœurs autrement que comme des individus à part entière ?
Notre famille.
Les Douzes Primordiaux.
Notre peuple.
.
Vous devez avoir du mal à trouver de nouveaux cadeaux
pour tous ces anniversaires, non ?
.
.
Qu’est-ce que…
Qu’est-ce que je pourrais leur offrir ?
C’est ainsi que les deux âmes passèrent plusieurs longues minutes, assises contre la rude écorce de l’Arbre-Palais. L’un finissant d’écouler une tristesse trop longtemps réprimée pour un cœur si jeune, l’autre… devant faire face à ses propres doutes. Des questions qu’il avait préféré reléguer au second plan pendant des siècles, obnubilé qu’il était par… par tout autre chose que sa famille. Il y avait eu l’arrivée des Méchasmes, Aroh, les tensions, Dérélyan, la Grande Guerre, l’Exil, la survie à travers le Krosmoz, cette nouvelle planète, la double-jeu de Chibi, la corruption du Conseil, la menace d’Orgonax, la… la « trahison ».
Qu’ai-je donc à leur offrir ?
Et lui, Qilby… qui n’avait pas encore pu éponger la rage de son bannissement, pas su abandonner la fausse fierté d’être « celui qui réparerait toutes les erreurs » de leur famille, pas su oublier la douceur des jours « d’avant »… Qilby, avec plusieurs millénaires au compteur, qui était toujours terrorisé à l’idée de ne pas pouvoir protéger les siens, comme à l’époque où lui et Shinonomé habitaient cette bicoque perchée sur la falaise. Qilby qui désirait montrer qu’il pouvait être encore utile malgré ses frères et sœurs accumulant les réincarnations.
« C’est vraiment p-pas juste…
- Je sais, petit, je sais… » Lui répondit lentement l’Éliatrope.
« M-mais… ! » L’enfant renifla bruyamment. « Mais c’est vraiment encore m-moins juste pour vous !
- Que- ? »
Tyli se dégagea alors aussi brusquement de l’étreinte qu’il ne s’y était jeté, surprenant le scientifique au passage qui dut s’appuyer sur sa mauvaise épaule pour rester droit. Devant lui, le jeune Sadida se tenait droit à présent, un doigt accusateur en direction de l’homme encore à moitié avachi sur le sol.
« C’est pas juste, car… ! C-car vous… ! » Inspiration tremblante. « V-vous vous êtes tout seul ! »
Qilby sentit sa gorge se serrer.
Parce que tu vas finir tout seul Qilby…
.
.
et c’est ta plus grande peur.
« M’sire Yugo a Adamaï, m-mais j’ai bien vu, moi… ! T-tout le monde a-au Palais dit qu’vous êtes m-méchant, qu’il faut p-pas venir vous parler, m-mais… ! » L’enfant sembla se calmer. « Mais v-vous nous avez aidé avec Ciarel, vous… E-et même si vous avez fait des choses pas très… pas très bien, hum… Ce n’est pas une raison p-pour… pour que vous soyez t-tout seul dans des moments c-comme ça. »
Il en était presque certain à présent.
« Non, c’est v-vraiment pas juste ! C-car après tout, c’était votre frère à vous aussi, non ? M’sire Phaéris ? »
Une larme lui avait échappée…
« Il… Il doit vous manquer. » La petite touffe de feuilles se rapprocha, s’asseyant juste devant lui. « E-et c’est… c’est vraiment pas juste q-que vous deviez affronter ça t-tout seul. C-car moi, j’ai Ciarel, j’ai M-madame et Monsieur Plumargent, j’ai les c-copains et m-même les autres au Palais… ! Mais vous-
- Moi… » Il déglutit. « Yugo est jeune, pareil pour Adamaï. Moi, je n’ai pas besoin de tout ça. Héhé, ne t’en fais donc pas, petit… J’ai l’habitu-
- Et c’est encore plus grave ! » Cria l’autre de sa voix perçante. « C’est normal que la douleur s’en aille à un moment, m-mais parfois, c’est notre tête qui décide à la place d’notre cœur si on a mal ou pas : ça arrive quand on est tout seul. On veut plus avoir mal, mais comme on n’a personne pour nous aider, alors on essaye de gérer ça tout seul, car on pense qu’on est assez fort, que c’est pas si difficile après tout ! Alors on serre, on serre , et là… Paf ! »
Comme pour accompagner son histoire, le Sadida leva dramatiquement les bras au ciel, faisant voler quelques lianes de sa tignasse au passage.
« Paf… ? » S’enquit la scientifique, l’ombre d’un rictus en coin.
- Paf. » Appuya l’autre, un air bien trop sérieux pour être pris comme tel. « Ça explose. On n’est plus capable de se maîtriser… Et on peut faire ou m-même… même d-dire des choses que l’on regretterait.
- Oh ? Tu en sais quelque chose, j’imagine… ? » Le ton était doux, le sarcasme abandonné depuis longtemps.
« Oui… Le m-même jour où j’ai vu Ciarel a-avec… avec son père, on… on s’est disputés. Je l-lui ai dit des choses…
- Des choses… que tu regrettes ?
- B-beaucoup, oui. » Il secoua alors la tête. « M-mais on a fait la paix depuis. On s’est parlé, et maintenant, s-si j’ai besoin, elle m’a dit que je pourrai toujours compter sur elle… et ses parents aussi, bien sûr. B-bref ! Ce que je voulais v-vous dire au départ, c’est que… ! »
Deux iris chocolat plongèrent dans ceux ambrés du savant :
« Vous n’avez pas à faire tout, tout seul ! Peut-être qu’les gens ici ne vous aiment pas beaucoup, et peut-être que M’sire Yugo et Adamaï n’ont pas encore fait la paix avec vous, mais moi je vois bien qu’vous, hum… Vous faites des efforts ? Bon, vous êtes pas toujours a-aimable quand on vous croise dans les couloirs, c’est vrai... M-mais ça peut s’arranger, hein ? E-et puis vous nous avez aidé avec C-ciarel, e-et vous aussi vous combattez le monstre avec les autres, l-le… C’était quoi déjà… ? Néfi…Néfél… ? »
Alors que le plus jeune s’évertuait à rassembler ses souvenirs, le plus âgé revivait les siens :
.
Tu sais, tu n’es pas obligé de prendre toutes les responsabilités
pour la simple raison que nous sommes nés les premiers…
.
Tu n’es pas seul, Qilby.
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Shin’…
.
D’un revers de manche, il essuya la trace laissée sur son visage.
« Tyli ?
- H-hum, oui Messire ? » Bégaya l’enfant, interrompu dans son monologue.
« Je te remercie. Je crois… Je crois que je vais bien… » Il fronça les sourcils. « Mieux… tout du moins. Et j’ai également réfléchi à quelque chose.
- Ah bon ? » S’excita l’enfant, visiblement ravi d’avoir pu mener sa mission à bien. « Vous voulez faire quoi ? Vous avez un plan ?!
- Héhé, hé… Oui, on peut dire ça… » Lui sourit l’Éliatrope. « Cependant, je vais peut-être avoir besoin d’un coup de main. Tu crois que tu- ? »
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que le Sadida était déjà debout, visiblement déterminé.
« Bien sûr, Messire ! Qu’est-ce qu’on fait ?!
- Ha, ha ! Eh bien tout d’abord, il va falloir ranger un peu : avec tout ça, ce laboratoire n’a plus que son nom pour se défendre. Ensuite… » Il se leva à son tour, jetant un regard à la table d’expérimentation laissée en l’état.
… que dirais-tu de changer un peu de formule ?
« Hey… »
Adamaï se releva, étirant ses ailes encore juvéniles restées bien trop longtemps écrasées par son propre poids contre le matelas royal. Sur le lit voisin, une touffe de cheveux blonds émit un grognement sourd.
Cela allait bien faire une semaine que Yugo et son frère dragon n’avaient pas quitté leurs appartements, préférant faire appel aux soins des petites mains du Palais pour quérir leur nourriture. Adamaï avait bien tenté de les faire sortir à plusieurs reprises, ne serait-ce que pour aller se dégourdir les membres ; le ciel lui manquait. Mais le petit Éliatrope n’était pas de cet avis : la douce obscurité, à mi-chemin entre l’aube et le crépuscule, était bien trop agréable. Sortir, c’était s’exposer à la lumière, à ses couleurs, ses parfums, ses musiques, ses visages…
Sorti, c’était s’exposer à la réalité.
J’ai… J’avais tors sur toute la ligne.
Phaéris, Balthazar, peut-être même Grougal’…
L’ancien… « Moi »…
À ses côtés, les draps remuèrent. Une masse écailleuse venait de s’assoir, étendant une main griffue vers son bras nu pour le secouer. Lui gardait les yeux rivés sur le plafond.
N-nous avions tort… !
Qilby ne nous a jamais « trahi », du moins… pas dans la
mesure qu’on se l’imaginait.
Il voulait juste nous prévenir, et nous… Moi… !
Derrière ses paupières se rejouaient inlassablement les mêmes images : celles de ses cauchemars de la veille… qu’il savait désormais être ceux de son aîné il y a des siècles de cela.
« C’est vous qui m’avez trahi,
Et non l’inverse…
.
.
Frères indignes ! »
Il resserra un peu plus sa paume contre le tissu comme s’il pouvait étouffer cette voix et les remords qui l’accompagnaient.
« Hey, Yugo… » Adamaï reprit, plus bas. « Frérot, tu penses tellement fort que je peux t’entendre d’ici. On en a déjà discuté, pas vrai ? Ça va faire cinq jours que tu-«
Son frère tourna brusquement la tête, ses boucles dorées, crasses et emmêlées, laissant entrapercevoir un regard noisette vidé.
« Nous l’avons envoyé dans le Dimension Blanche parce qu’il voulait nous protéger Adamaï… Il a fini comme il est aujourd’hui à cause de n- !
- Oui, c’est vrai. » Répliqua le dragonnet, un soupir au coin des lèvres. « Mais il n’y a pas que ça. Qilby a toujours eu une personnalité… disons, « particulière ». Qui nous dit qu’il n’aurait pas fini par- ?
- Encore avec cet argument ?! » Yugo s’était redressé lui aussi, faisant face à l’autre. « C’est lui qui a voulu une relation pacifique avec les Méchasmes ! C’est lui qui a tenté de nous dissuader de les attaquer ! C’est lui qui nous a sauvé du Krosmoz ! C’est encore LUI qui a quand même voulu nous prévenir de l’arrivée d’Orgonax ! » Inspiration. Larmes de rage étouffées « Et même APRÈS TOUT ÇA – Shinonomé ! La Dimension, la trahison !-, IL-
- Il a tenté de nous sauver des dirigeants du Monde des Douze… »
Yugo s’affala contre le mur adjacent, ramenant la couverture à lui, comme pris d’une soudaine envie de plonger à nouveau dans les bras de la léthargie.
Lui et moi…
Nous voulions la même chose.
Il était juste plus clairvoyant.
Plus désespéré.
« Je sais, Yugo, je sais… » Adamaï également semblait perdu. « Mais… Ce n’est pas toi qui… Enfin, pas vraiment « toi » qui a-
- Ne sommes-nous pas les mêmes Ad’ ? Nos anciennes vies et nous ? Après tout, c’est parce qu’il nous connaissait aussi bien avant que Qilby a presque gagné la dernière fois que nous l’avons affronté.
- Mais nous ne pouvons pas être exactement comme eux ! Sinon, il aurait vraiment gagné. »
Il n’y eut que le silence pour répondre au dragon ivoire.
« Ce n’est pas d’ta faute Yugo. » Tenta-t-il une dernière fois. « Ou alors si c’est de ta faute, c’est aussi la nôtre. Aussi la mienne…
- Mais vous vous n’étiez pas « le Roi » ! » Ricana l’autre, dépréciateur.
« Et toi tu n’étais qu’un enfant… »
Au fond de lui, Yugo savait que son frère avait partiellement raison. À y regarder à présent, leur histoire de famille lui apparaissait comme une longue liste de reproches inavoués, d’incompréhension réciproques, et de tentatives de réconciliation maladroites. Il avait toujours su, avec Phaéris, qu’il y avait ces « tabous » à ne jamais aborder sous peine de recevoir un regard sévère, empli tout autant d’interdits que de peines. Il n’avait toutefois pas songé à l’éventualité que ces zones d’ombres soient plus vastes et puissantes que celles qu’on avait bien voulu lui éclairer… Il avait été un roi fantôche dans sa dernière vie, et voilà qu’il avait récidivé : il avait jugé sur la base d’une figure menaçante, à ce qui s’apparentait à une seconde trahison et n’avait pas cherché plus loin. Plus profond…
« Frérot, je sais qu’on a… que je n’ai pas assuré non plus ces derniers jours. Moi aussi après tout, je suis parti tête baissée en entendant ce qui était arrivé à… à P-phaéris. » Le dragonnet ravala. « J’ai accusé Qilby d’nous avoir trahi et j’avais tort, moi aussi. »
Yugo ne put s’empêcher de relever un sourcil à cette déclaration. Il était rare que son frère reconnaisse ses erreurs de manière aussi franche. Encore plus quand celle-ci concernait une personne qu’il appréciait peu…
« Mais on a fait ce qui nous paraissait le mieux à ce moment-là : après tout ce qu’on avait enduré, tu peux pas me dire qu’il n’y avait pas des raisons de s’inquiéter ! Pareil pour les « nous » du passé : ils ne savaient pas tout ce que l’on sait aujourd’hui et ont pris la décision qui leur paraissait la plus… enfin la moins… Tu comprends ?
- Oui je vois… Je vois… » Mais ! « Mais… Mais nous n’avons même pas essayé de… de parler avec lui alors que…
- Parce que tu penses que lui, il l’aurait fait, hum ? »
Son frère marquait un point. Encore. Cela le soulageait autant que l’agaçait. Malgré ses récents efforts, Yugo n’avait jamais été le plus fin observateur ni même le meilleur des confidents, mais force était d’admettre que le scientifique n’était pas des plus bavards non plus sur ses émotions. De ce qu’il avait pu être témoin, Qilby ne s’était jamais tourné vers autre que sa sœur jumelle, Shinonomé, dans ces situations de crises, si ce n’est peut-être Mina et ce « Aroh » dont il avait entraperçu de brefs éclats. Et que dire de ces derniers mois ! Chaque fois qu’il était parvenu à recueillir quelques confidences de la part de son aîné, il avait eu l’impression que l’exercice lui était douloureux, au point où ce qui devait être un partage de souvenirs ressemblait davantage à de l’extorsion d’informations… Adamaï avait raison : jamais l’Éliatrope ne se serait confié sur un tel sujet.
D’autant plus que…
« C’est tout de même étrange… » Souligna la coiffe turquoise.
- Oui. » Appuya l’autre. « Mais je pense sincèrement que si on a pu faire différemment cette fois, c’est parce qu’on a su comment-
- Non, pas ça, enfin -oui, je suis d’accord, simplement…
- Hum… ?
- Tu ne trouves pas ça bizarre ?
- Il va falloir qu’tu sois plus précis, frangin. » Répliqua Adamaï, une moue fatiguée.
« Pourquoi… ? Pourquoi nous cacher la vérité ? » S’enquit Yugo. « Je veux dire : on a clairement pu voir que nous avions tous… hum, nos « responsabilités »… Pourquoi ne pas avoir tenté de nous l’expliquer ? Tout simplement ? Ou même ! Pourquoi ne pas avoir utilisé ces souvenirs pour nous accabler, toi et moi ?
- Parce qu’il… n’y a pas pensé ? » Le dragon afficha un air dubitatif face à sa propre réponse. « Ou qu’il craignait que l’on ne se focalise que sur son rôle à lui ? On a tous eu notre part d’erreurs, mais lui était… plus sur le devant de la scène ? Du moins, c’est lui qui a toujours dû prendre les décisions, hum…
- Décisives ?
- Une décision, c’est pas toujours décisif ?! »
Les jumeaux ne purent s’empêcher de pouffer de rire à cette réflexion. L’ambiance s’était allégée, comme si un courant d’air était parvenu à braver les fenêtres closes depuis des jours pour emporter l’air chargé de remords et de questions
« Bon, en tous cas… ! » S’exclama finalement Adamaï en s’étirant lascivement. « Ce n’est pas en restant ici que l’on fera avancer quoi que ce soit. Pointant une griffe accusatrice vers son frère : « J’l’ai déjà dit, mais peu importe c’que tu décideras de faire, je te soutiendrai Yugo…
- … et pour me soutenir il faut d’abord que je fasse quelque chose. » Compléta l’Éliatrope, la réflexion comme une rengaine. « Mais par où commencer, Ad’ ?
- On avisera ! » Enchaîna le dragonnet, essayant tant bien que mal de tirer l’autre du lit par la manche. « Mais c’est clairement pas en restant ici qu’on le découvrira ! »
Il fallait sortir, n’est-ce pas ? Il fallait se confronter à cette réalité…
« Imagine te lever un jour pour découvrir un monde identique à celui de la veille, et pourtant, rien n’est pareil…
Car la seule chose qui n’est plus la même…
C’est toi. »
Yugo esquissa un sourire partagé entre la peine et la fatigue : celui qu’ils avaient pris pour un vieux fou était peut-être bien plus sage qu’il n’y paraissait.
Bien qu’un peu trop amer malgré tout.
Enfin,
je ne peux pas vraiment lui reprocher…
« Bon, très bien : j’vais faire un tour dans la salle de bain et je reviens.
- Ouaip ! Profites-en pour te rendre un peu présentable : tes cheveux pourraient servir de nid à Az’ ! »
Le souvenir de son précieux Tofu, laissé à la garde d’Alibert, raviva une lueur nostalgique dans le cœur du jeune garçon : à la première occasion, il faudra que lui et Adamaï partent pour les terres d’Amakna rendre visite à son père adoptif ainsi qu’à leurs frères, Chibi et Grougal’. Comme ils devaient avoir grandi depuis la dernière fois qu’ils les avaient vu ! Et encore, ce n’était rien à côté de- !
Il s’arrêta alors, la main sur la poignée de cuivre soudée à l’écorce.
« Yugo ? » S’enquit son frère, inquiet à l’idée de devoir calmer un nouvel orage de ressentiments.
« Hey, Ad’… Tu crois que… Tu crois que cela lui ferait plaisir ? » Sa voix tremblait, mais le regard qu’il lui lança alors était déterminé. « D’aller voir Chibi et Grougal’, chez Papa avec nous… ? Tu crois que cela lui plairait ? »
Adamaï n’eut pas besoin de demander davantage de précision.
« Faudra voir ça avec lui ! » Lui répondit-il avec un rictus en coin. « Pas sûr que Grougal’ soit très content d’le retrouver au début mais… »
Il finira par s’y habituer.
Il finira par comprendre.
.
.
Comme nous…
« Bon, allez ! Reste pas planté là comme un Cwabotteur à son rocher : on n’a pas toute la journée non plus !
- Haha, j’y vais, j’y vais ! » Rétorqua Yugo, une serviette sur l’épaule. « Mais c’est pas comme si l’on était attendu quelque part !
- Tu ne sais pas ! L’aventure attend quiconque accepte de lui ouvrir la- ! »
On frappa à la porte.
Les deux frères se regardèrent, à la fois ébahis par cette synchronicité – si ce n’est sortilège… qu’angoissés par qui pouvait bien se trouver derrière. Les deux se jetaient des regards implorant l’autre de faire le premier pas, quand le son se fit à nouveau retentir dans la chambrée, plus insistant cette fois-ci.
« Ra-huum, Raaah-hum ! » Une voix fluette s’éclaira la gorge de l’autre côté. « Messire Yugo ? Messire Adamaï ?..... Il y a quelqu’un ? »
Les concernés soupirèrent de soulagement : ce n’était qu’un membre du Palais Royal : pas besoin de se préparer à affronter dès l’aube une discussion qu’ils évitaient depuis une semaine. Adamaï, plus proche de l’entrée, se dévoua alors à ouvrir au malheureux. C’est là qu’il tomba nez à nez avec une touffe de mousse frétillante :
« Ah ! Messire Adamaï : Bonjour à vous, Sire ! » Tyli se mit sur la pointe des pieds avant d’agiter vigoureusement son bras en apercevant une coiffe turquoise par-dessus l’épaule de son frère. « Et bonjour à vous aussi Messire Yugo !! »
Tandis que l’Éliatrope rendait son salut au Sadida par un timide mouvement de la tête, devenu conscient de l’état dans lequel il se présentait, le dragonnet ivoire préféra s’enquérir directement du motif de cette visite bien matinale par, qui plus est, un serviteur bien peu ordinaire :
« C’est Maître Joris qui- ?
- Pas du tout ! » Le devança la jeune pousse, visiblement peu embarrassée de couper la parole à un invité royal. « Enfin, Messire Joris s’ra là, lui aussi, mais c’est pas lui qui vous invite ! Faut qu’vous vous prépariez le plus vite possible : les autres sont déjà tous en train de se rassembler dans la cour ! »
- Quoi, i-invités ?! Et comment ça, dans la cour ? » Interrogea Adamaï, plus que perplexe. « Et pour quoi faire d’abord ?
- Bah enfin, c’est évident, non ? » S’écria Tyli, un large sourire sur le visage. « Pour faire la fête voyons ! »
~ Fin de la partie 1/2 du Chapitre 11
WAKFU SEASON 3 tribute
Tristepin- Yugo vs Adamai - Eva & Flopiin - Elely
Me thinking Evangeline being all grown up and meets Fenrys since she was like a young tyrant while he was sort of cocky and a bit arrogant I guess... I can only imagine the possibilities if these 2 characters will clash that I’m already shipping them. I’ve gone too far. lol
i love my wakfu waifus
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