Eva, Confinement J-2
Je me retrouve tout d’un coup devant une unité de temps difforme et fluide que je ne sais pas encore apprivoiser. Des minutes, heures, semaines entre deux pièces, un fragment de temps que je pourrais sculpter à ma guise, en avançant sur l’écriture de mes projets, en regardant les films que je voulais voir depuis longtemps sans jamais trouver le temps, en reprenant la lecture des livres poussiéreux, éparpillés autour du lit… Mais depuis deux jours, rien de tout ça. Le temps se tord et file d’une façon imprévisible, incontrôlable, je plane entre ces possibilités sans pouvoir faire des choix. Enfermée entre des murs de temps.
Cette sensation de flottement sans direction précise m’amène, imperceptiblement mais assurément, à un visage éloigné – Mo, 17 ans, cheveux courts ébouriffés cadrant un visage long et délicat. Le décor – Bucarest, 2002, une ville en changement, comme nous d’ailleurs, car c’était l’année du bac, du questionnement et de l’effervescence. Et tout d’un coup, ma meilleure amie a décidé de se confiner chez soi. De ne plus traverser les quelques rues trouées et tordues pour aller au lycée. De ne plus sortir dans la cour de la vieille demeure familiale, une cour arborée en plein centre-ville. De ne plus traverser le couloir même de la maison, pour aller dans le salon ou dans la cuisine. Se renfermer entre les quatre murs de sa chambre. Pour des semaines. Pour des mois. Après l’école, je frappais souvent à sa fenêtre. La plupart de temps, aucun bruit, aucun mouvement de l’intérieur – je continuais alors ma promenade. Mais de temps en temps la fenêtre s’ouvrait. Un visage pal, encore plus fin, souvent emmitouflé dans les poils gris de son chat. Le regard flue, divaguant entre les antidépresseurs prescrit par son médecin et la kétamine que son amoureux lui apportait. Sa housse d’oreiller dentelée par les cigarettes qui tombaient de sa bouche, quand elle s’endormait en fumant.
Lorsqu’elle me laissait enjamber la fenêtre et pénétrer dans la pénombre de sa chambre, on pouvait passer des heures à parler du sens de la vie de la hauteur de nos 17 ans. Alors que la parole nous fatiguait, je faisais son portrait. J’aimais scruter son visage jeune et mélancolique, tourné toujours vers un ailleurs. J’essayais chaque fois de trouver des méthodes de la faire sortir, rien que dans le jardin, rien que pour cinq minutes, sans succès.
Des années plus tard, elle est devenue le personnage de plusieurs scénarios, ensuite on a commencé à écrire ensemble « Trois murs et demi » - un projet jamais abouti, autour de son enfermement, où le quatrième mur de la pièce s’ouvrait chaque fois vers un autre décor – un voyage intérieur dans une chambre qui change de forme.
Lors des premiers jours de confinement, en divaguant dans ces souvenirs lointains, j’imagine la sortie de notre quarantaine comme cette nuit d’avril 2003 : « Alo, peux-tu venir dans le parc Icoanei dans une demie heure ? Il y a une surprise pour toi ! » L’odeur d’un parc nocturne, un tourniquet vide, le bonheur printanier de serrer dans ses bras, sous le ciel léger et doux, un ami cher, revenu à la vie.












