JALIE - AH ILS ONT BIEN JOUE LES GOSSES
Ah, ils ont bien joué les gosses.
D’abord, ils ne vont plus Ă l’école,Â
Ensuite, ils peuvent rester 24 h sur 24 h à la maison, pour jouer, bouffer des gâteaux, et rendre fous leurs parents.
Même pas la peine d’essayer de les faire sortir un peu « pour prendre l’air ».
Ah non, maman, papa, n’oublie pas : si je croise un vieux ou une vieille - Paf je le tue.
On reste bien tranquille Ă la maison, disent les gosses. A regarder autant de films qu’on veut …Â
 Ah, ils me font bien flipper les gosses.
A Paris, hier, j’ai fait ma promenade .Â
Dans mon sac, je m’étais attestée sur l’honneur à moi-même que j’irais marcher autour de mon pavé de maison, il en allait de mon « honneur », je n’allais pas me trahir moi-même, j’ai donc marché. Soudain, j’ai eu comme une angoisse : « Et si j’avais de la fièvre ? »
Je me suis arrêtée. Sur le mur d’une boutique fermée, il y avait un un miroir .
J’ai commencé à détailler mon visage, en me demandant, si je n’étais pas plus pâle que d’habitude
Qu’on se rassure, j’ai juste repĂ©rĂ© un minuscule bouton sur le bord de mon nez Ă gauche, pas de quoi s’affoler. Mais alors que j’auscultais ce bouton, j’ai entendu la voix d’une adolescente (13-14 ans) je dirais, qui venait de l’ immeuble d’en face :Â
« C’est pas la peine de te regarder dans la glace, tu es moche ».
Je me suis retournĂ©e, en souriant, l’air de dire : « je suis bien au-dessus de ça, je m’en fous » - (Mais au fond, j’l’avoue, j’étais vexĂ©e comme un pou.) Je n’ai pas vu sa tĂŞte. Aucune adolescente en vue, Ă aucun balcon. Je me suis mise Ă paniquer.Â
Si au bout d’une seule journée de confinement, cette ado s’ennuie à tel point qu’elle balance des vannes (totalement infondées, je précise) aux inconnues qui passent…
Dans 15 jours, c’est pas des vannes qu’elle va nous balancer, mais des lance-roquettes.
Alors, les amis, surveillez vos gosses, Â
Certains aiguisent leurs armes, et s’apprĂŞtent Ă rĂ©vĂ©ler leur vraie personnalitĂ© de psychopathe.Â
Mais en fait, pourquoi n’ai-je pas vue sa tête à cette sale gosse ?
Le soir, je raconte cette histoire Ă une copine psychologue. Elle instille le doute dans mon esprit.
Et si cette ado n’existait pas ailleurs que dans ta tête ?
Et si c’était une hallucination auditive ?
Et si c’était cette fameuse petite voix méchante, qui bien souvent nous censure, nous paralyse, nous effraie ?
« C’est pas la peine de te regarder dans la glace, tu es moche ».
Oh my God, et si, au cours de cette quarantaine, je dĂ©couvre qu’en fait, … je suis paranoĂŻaque ?Â
Ah ! Moi j’ai toujours adoré les gosses.
Avec mon cousin Samson, 10 ans, CM1, j’ai lancĂ© le projet d’écrire un roman pendant les 45 prochains jours.Â
Samson est tout content de ma proposition. Moi aussi.Â
Je lui souffle quelques idĂ©es, les titres des chapitres, les actions possibles. Lui il invente et rĂ©dige. Il Ă©crit très bien, il Ă©crit comme il est : spontanĂ©, sĂ»r de ses idĂ©es, avec beaucoup d’humour et d’énergie.Â
On a décidé de raconter l’histoire de Nathan, 14 ans, un looser qui va découvrir que son père est un super-héros. Mais qu’il est devenu moins performants côté pouvoirs. Il lance moins bien les Gels qui Glacent,  il tombe des parois auxquelles il s’agrippe, même les super-héros ont droit à la retraite, mince, mais lui il continue, prenant des risques, tant et si bien que les Super-Méchants l’ont kidnappé. Nathan le Looser va devoir apprendre à se servir de ses supers-pouvoirs…
Samson s’inquiète de savoir si on va se faire du fric avec notre roman, je lui dis « de ne pas trop y compter » , mais franchement, il est tellement calé en recette pour faire un best-seller (les ingrédients selon lui : l’humour, l’aventure, un peu d’amour, de l’action - mais bon, je vais pas tout vous dire, on a bien l’intention de cartonner), qu’à mon avis, dans 45 jours, on est riches. (Tant mieux, vu la cata qui s’annonce sur mon compte en banque. ))
Bon, bref ! Hier, avant qu’on se lance dans la rĂ©daction de notre best-seller, il fait ses devoirs.Â
« Duke Ellington est nĂ© le 29 avril 1899 et il est mort le 24 mai 1974 ».Â
Samson doit repérer le participe passé de cette phrase. Il nous demande : est-ce que « mort » est un adjectif ou un participe passé ?
Son père répond vite et par réflexe :
 «NON- MORT ne vient pas d’un VERBE, donc ça ne peut être un Adjectif.
Â
Et puis, non, il se ravise. Et vite, nous rétablissons cette vérité grammaticale :  « Mort » ici n’est pas un adjectif, ici « Mort » est le participe passé de « Mourir », car Mourir c’est un verbe ». Duke Ellington est d’abord né, et ensuite, il est mort.
Et soudain, dans ce moment de famille très heureux, je me demande :
Pourquoi « mourir » est-il un verbe » ?
Après tout, les « verbes servent Ă marquer des actions. »Â
Mourir est-il une action ?Â
Mourir n’est - ce pas la fin de toutes les actions ?Â
Mourir, n’est-ce pas la fin des Verbes ?
Mourir, n’est-ce pas la fin des romans qu’on écrit à 4 mains avec les gosses ?
J’ai une grande famille. Dans les familles nombreuses, on a de quoi se rĂ©jouir souvent Et d’avoir peur souvent. LĂ , avec cette Ă©pidĂ©mie, j’oscille chaque minute, j’ai peur, je ris, j’ai peur, je ris.Â
Je ne veux pas que meurent ceux que j’aime.Â
Je me suis toujours promenée entre le rire et les larmes
Entre la peur et la joieÂ
J’ai toujours écrit pour faire des ponts
Entre mes vivants et mes morts.
LĂ j’écris, avec mon cousin, avec mes amis de la FĂ©mis, et toute seule aussi.Â
Ecrire pour ne pas mourir - Comme le chante Anne Sylvestre.
A vos histoires les gosses !
Il y a quinze jours, on a commencé à écrire un numéro de clown avec une jeune femme qui s’appelle Cécile. Elle avait inventé un personnage, une femme habillée tout en noir qui écoute du Barbara. C’était la Mort qui vivait chez elle et qui s’ennuyait, car ces deniers temps, les grèves des bus, des métros, et des trains, avait diminué le nombre de morts accidentelles.
 Hélas, je crois que la Mort n’est pas confinée bien au chaud, à écouter du Barbara. Elle ne s’ennuie pas en ce moment.
Mais écoute-nous bien. Pour pas que tu nous fauches nos amis malades, nos parents âgés, et nos proches fragiles, pour supporter les quatre murs, on va inventer des histoires.
Comme ça s’est toujours fait, en temps de guerre, dans les camps, pour ne pas devenir fou, pour rester reliés, pour ne pas perdre le sens des choses, de l’amitié et de l’amour.
Ce petit message pour l’adolescente qui balance des vannes. La prochaine fois, je te laisse mon numéro. On s’appelle. Et on invente une histoire d’adolescente-sniper. Histoire que tu ne le deviennes pas… pour de vrai.
A vos histoires les gosses ! Ensemble, devenons des super-héros du stylo, et sans bouger mais inventifs, faisons notre maximum pour te faire la nique, Madame la Mort.