La Stasi s'installe à Paris
Marlène Schiappa a exigé cette semaine, à deux reprises, la publication de la liste des contributeurs à la désormais fameuse « cagnotte du boxeur ». La cagnotte en question a été créée par des proches de l’ex-boxeur professionnel Christophe Dettinger pour l’aider à régler ses frais d’avocat, lui qui est mis en examen pour avoir frappé des CRS lors d’une manifestation de gilets jaunes. La cagnotte a connu un succès fulgurant, récoltant près de 120 000€ en quelques heures, sans doute trop pour madame Schiappa qui veut savoir « qui finance les violences, qui finance les casseurs… » Il est de la plus haute importance de savoir « si oui ou non, il y a des puissances étrangères qui financent les casseurs et les violences urbaines dans Paris, c’est intéressant, notamment eu égard aux positions de certains responsables italiens. »
Relisez-bien cette phrase tant elle est hallucinante et témoigne de la fange dans laquelle les ministres de la République nous plongent. Fervents européistes, ils n’hésitent pas à taxer l’Italie de « puissance étrangère » dès lors que son gouvernement leur déplaît ; fervents pourfendeurs des discriminations, ils n’hésitent pas plus à refuser à un citoyen français le droit de se défendre quand celui-ci à le malheur de leur déplaire. Car la fameuse cagnotte, fermée en panique par la plateforme Leetchi, est bien évidemment légale et même un peu plus que cela. Il s’agit d’aider un concitoyen à se défendre face à la justice. Il ne s’agit pas de financer la violence ou de gagner de l’argent en tapant sur des policiers comme assène Mounir Mahjoubi, autre turbulent secrétaire d’État, cette fois au numérique.
Leetchi a immédiatement précisé qu’ils avaient l’habitude de ces situations : l’argent ne sera versé qu’aux avocats sur présentation de leurs factures. Monsieur Dettinger ne verra jamais un centime de cette somme. C’est une situation banale… Personne n’a cherché à savoir si « des puissances étrangères » avaient financé les viols dont est accusé Tarik Ramadan, dont la cagnotte dépasse également les 100 000€… Et là, on ne parle pas de l’Italie. Que fait la secrétaire d’État à l’égalité des femmes et des hommes ?
Mais Tarik Ramadan a le droit de se défendre tout comme Christophe Dettinger. Il s’agit d’un droit fondamental, un de ceux, peu nombreux, qui permet de faire la différence entre une démocratie et une dictature.
C’est d’ailleurs pour cela que si vous n’avez pas les moyens de vous adjoindre les services d’un avocat, le tribunal en désignera un commis d’office qui sera payé par le contribuable.
Ainsi, l’État se doit d’assurer à M. Dettinger une défense, mais ses soutiens eux ne devraient pas le faire ? Mounir Mahjoubi et Marlène Schiappa auraient été mieux inspirés de se féliciter que cette cagnotte évite à l’État de payer la défense de ce violent boxeur (par ailleurs agent de voirie qui n’a pas de quoi se payer un procès tel que celui qui l’attend). Comprenez bien que je ne suis pas en train de juger de l’acte de Monsieur Dettinger qui prétend s’être portée au secours d’une femme à terre en train d’être tabassée par des policiers : comme disent nos chers ministres quand cela les arrange, il faut laisser la justice faire son travail.
Mounir Mahjoubi et Marlène Schiappa devraient présenter leur démission immédiatement après de telles déclarations. Pourtant tout le monde s'en fout... Les journalistes ne bronchent même pas. Ivan Rioufol du Figaro s’est contenté de trouver la déclaration de Madame Schiappa d’une stupidité invraisemblable.
Mais il se trompe lourdement. ce n’est pas parce que tout est faux, fangeux même, dans sa déclaration que celle-ci est stupide.
Ce n’est pas le dérapage d’une interview trop matinale. La déclaration est préparée, elle s’y reprend à deux fois avant de réussir à placer sa petite phrase.
Il faut s’intéresser aux compositions des cabinets ministériels. Madame Schiappa a pour directrice de cabinet Anne Rubinstein qui est une proche parmi les proches d’Emmanuel Macron dont elle était cheffe de cabinet lorsque celui-ci était ministre de l’économie (avant cela, elle avait été cheffe de cabinet de Najat Vallau-Belkacem). Elle n’a pas été placée là par hasard, c’est une proche d’Emmanuel Macron dotée d’une grande expérience. Les Schiappa et Mahjouni sont des rouages essentiels dans la communication gouvernementale.
Ils font le sale boulot. Ils ont réussi à casser Christophe Dettinger qui est apparu en larme à son audience. Ils instillent la terreur, ils imposent leur seule et unique règle : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous et l’enfer s’abattra sur vos têtes.
Ils disent ce que les ténors ne peuvent pas encore se permettre : Ils vous donnent comme seule alternative la soumission ou la guerre.
Madame Schiappa et son cabinet savent très bien que s’il y avait le moindre mouvement suspect dans la cagnotte, versements important ou de l’étranger, Leetchi aurait immédiatement envoyé une déclaration de soupçon à Tracfin et s’ils ne l’avaient pas fait, Tracfin aurait pu regarder directement sur simple requête administrative.
Ce n’est pas à l’Italie que Madame Schiappa s’adresse en exigeant la publication de la liste des contributeurs de la cagnotte de Christophe Dettinger… mais à vous mon cher lecteur. Vous devez savoir que vous êtes épiés Il faut dorénavant que vous sachiez que vous êtes épiés. Ils veulent que vous vous en souveniez la prochaine qu’il vous prendra l’envie de soutenir une cause qui n’a pas l’approbation du gouvernement. Ils veulent casser d’avance tout acte d’opposition démocratique qui ne serait pas mis en scène ou contrôlé par eux.
Pour quelle autre raison madame Schiappa aurait-elle agi de la sorte ?
C’est une manœuvre d’intimidation, un acte de guerre psychologique qui permet d’amplifier la portée de la surveillance de Tracfin, la cellule de renseignement dédiée au Traitement du Renseignement et Action contre les Circuits FINanciers clandestins.
En 2017 (derniers chiffres publics), Tracfin a reçu près de 70 000 « déclarations de soupçons », essentiellement de la part des banques et émis 30 000 requêtes d’information en sens inverse. Cela fait 100 000 échanges de données en tout, chiffre qui explose littéralement ces dernières années. En 2010 ces déclarations étaient au nombre de 10 000.
Cette explosion a été provoquée par les nouvelles lois et mesures contre le terrorisme. Elle ont bien entendu une fonction dans ce cadre mais il est intéressant de noter que « le législateur français a en outre fait le choix de la généralité ».
Une plaquette publiée par Tracfin sur la lutte contre le blanchiment avoue au lecteur consciencieux que « le blanchiment porte sur les biens, revenus ou produits provenant de tous les crimes et délits prévus par le code pénal ou par d’autres textes répressifs, y compris notamment le financement du terrorisme et la fraude fiscale. »
Quelle maladresse d’accoler ainsi terrorisme et fraude fiscale ! Mais c’est bien cela : tout l’arsenal législatif anti-terroriste a été prévu pour s’appliquer aussi à vous.
Dois-je rappeler d’ailleurs que depuis le 1er janvier, la notion d’abus de droit, très utilisée par le fisc pour redresser les fraudeurs fiscaux vient d’être élargie en un concept vague et fourre-tout permettant de faire d’à peu près tout le monde un fraudeur en puissance que l’administration aura tout loisir de traiter comme un terroriste.
Mais cela fait beaucoup plus de « fraudeurs » potentiels que de terroristes présumés… Alors 100 000 échanges d’information, c’est encore peu quand il y a des millions de personnes à surveiller. Il est en outre compliqué et coûteux de faire croître un service d’enquêtes tel que Tracfin rapidement : il faut recruter, former, encadrer des équipes à des tâches d’une grande complexité dans un secteur où l’administration rémunère ses agents une fraction de ce qu’ils touchent dans le privé. La peur du gendarme est bien plus efficace que le gendarme lui-même et ils le savent très bien.
Dorénavant vos transactions sont épiées et surveillées.
Ils se permettent un tel coup de massue, maintenant qu’ils savent que l’accès à l’argent liquide devient de plus en plus restreint et qu’il aura bientôt complètement disparu.
Mais là, ils s’avancent à mon avis, ils mettent la charrue avant les bœufs car les gilets jaunes ne leur pas bien laissé le choix. Il y a un espace, un flottement que révèle la déclaration de Madame Schiappa : eux-aussi paniquent.
Il n’empêche, la manœuvre de Madame Schiappa est peut-être fangeuse mais son utilité est évidente. D’ailleurs quelle a été votre première réaction, dans cette affaire ? N’avez-vous pas eu un peu peur, un léger serrement au cœur ?
Oui c’est bien cela qu’ils recherchent : Ayez peur.
Je ne sais pas vous, mais je ne compte pas me laisser faire.