[...] Dans le monde de la vie, nous pouvons demander, et nous demandons : pourquoi… ? ou : qu’est-ce que… ? La réponse est souvent incertaine. Qu’est-ce que cet objet blanc, là-bas ? C’est le fils de Cléon, dit Aristote, «… il se trouve que cet objet blanc soit le fils de Cléon ». Mais nous ne demandons pas ce qu’Aristote demande : qu’est-ce que voir, qu’est-ce que ce que l’on voit, qu’est-ce que celui qui voit? Encore moins : qu’est-ce que cette question même, et la question? Dès que nous demandons cela, la contrée change. Nous ne sommes plus dans le monde de la vie, dans le paysage stable et en repos, fût-il en proie au mouvement le plus violent, où nous pouvions promener notre regard selon un avant-après ordonné. La lumière de la plaine a disparu, les montagnes qui la délimitaient ne sont plus là, le rire innombrable de la mer grecque est désormais inaudible. Rien n’est simplement juxtaposé, le plus proche est le plus lointain, les bifurcations ne sont pas successives, elles sont simultanées et s’interpénètrent. L’entrée du Labyrinthe est immédiatement un de ses centres, ou plutôt nous ne savons plus s’il est un centre, ce qu’est un centre. De tous les côtés, les galeries obscures filent, elles s’enchevêtrent avec d’autres venant on ne sait d’où, n’allant peut-être nulle part. Il ne fallait pas franchir ce pas, il fallait rester dehors. Mais nous ne sommes même plus certains que nous ne l’ayons pas franchi depuis toujours, que les taches jaunes et blanches des asphodèles qui reviennent par moments nous troubler aient jamais existé ailleurs que sur la face interne de nos paupières. Seul choix qui nous reste, nous enfoncer dans cette galerie plutôt que dans cette autre, sans savoir où elles pourront nous mener, ni si elles ne nous ramèneront pas éternellement à ce même carrefour, à un autre qui serait exactement pareil...[...]
Cornelius Castoriadis - Les Carrefours du Labyrinthe - 1978 - Les Éditions du Seuil
Ce passage constitue à mes yeux le texte le plus important de l’histoire de l’humanité, tout simplement. Il m’a inspiré le nom de mon blog.















