L’Homme est souvent Thésée et la femme Ariane, une anti-Ulysse. Thésée ressemble à Moïse comme à un frère. Or Patrie présente, par Plus-Je et Si-Je, ce qui aurait pu et pourrait encore être entre le Je masculin et le Je féminin, non en deux êtres séparés, mais dans la femme ou dans l’homme. Alors l’union de Plus-Je et de Si-Je reprend le problème de l’altérité (l’un ne doit pas être automatiquement en rapport de force ou de “meurtre” quant à l’autre), et reprend aussi la problématique de la “bisexualité”. Ce point sera élucidé dans le chapitre de la femme.
En décrivant la situation actuelle des rapports entre l’homme et la femme, Hélène Cixous y voit donc une inégalité évidente qui est reflétée historiquement dans toute la culture. L’homme, lui, a pris l’habitude de développer son individuation, alors que la société ne s’attend pas à ce que la femme développe la sienne. Quand le sujet se met en quête de son rapport à la dialectique, c’est une dialectique masculine qui se fait jour. Il y a donc clivage pour la femme qui se trouve rejetée en dehors de cette loi qui est us et coutume. De plus, le sujet n’a aucune désir de rentrer dans ce système codifié et légiféré, dans son effroyable “banalité quotidienne”:
Rien de plus effrayant, de plus courant que le fonctionnement de la Société, tel qu’il est déployé avec la lisseur parfaite de la machinerie hégélienne dans le mouvement ou par trois moments on passe de la famille à l’Etat. 5J.N., p.144)
Pourtant le sujet y est aussi plongé, malgré son aversion pour tout ce système : Ambivalence ici encore. Le sujet ne peut aspirer qu’a un mouvement qui s’écarte du propre, de l’appropriation, de “cette histoire du phallocentrisme”.
Cette histoire au masculin que Cixous met en valeur dans la plupart des écrits de notre héritage culturel a des répercussions dans tous les domaines, et particulièrement chez la femme et dans sa vision qu’elle a d’elle-même. L’écriture a aussi une action directe sur la vie. Pendant très longtemps la femme n’a pas écrit. Point final. Elle ne le pouvait pas à moins qu’elle ne souscrive à une écriture et une vision masculines. Ou si par hasard elle écrit, elle est reléguée dans une sphère inférieure de la littérature, dans un ton féminin qui ne trouvera d’échos que dans un public de femmes. Cela a longtemps été le cas de Colette dont l’écriture est revalorisée depuis ces dernières années.
La démarche d’une femme qui s’ouvre à l’écriture est bien analysée dans l’essai de l’auteur La Venue à l’Ecriture. L’écriture de la femme s’ouvre à “l’amour-autre”, car elle ne trouve pas son origine dans une économie restreinte, mais dans une économie générale. Quelques hommes sont capables de cette écriture d’économie générale, et ce sont les auteurs qu’aime Cixous, de Genet à Bataille, des romantiques allemands à Shakespeare. Pour comprendre la signification des deux “économies” en écriture, du point de vue Cixousien, il est bon de se tourner encore vers Hegel, mais pas seulement vers lui. Hélène Cixous, maîtresse de l’art du glissement, transforme Hegel par le prisme de Bataille sur Hegel. Dans l’Ecriture et la Différence, Derrida analyse l’écriture de Bataille et y voit une économie restreinte et une économie générale, ou pour mieux dire une écriture logique qui appartient au domaine du discours, puis une écriture qui se dépense sans compter, qui n’a pas de réserve et qui pourrait s’appeler violente. Hélène Cixous considère que l’écriture de la femme tend à aller vers l’économie générale car elle est un don d’amour tourné vers l’autre :
Alors l’écriture fit l’amour autre. Elle est elle-même cet amour. L’amour-autre c’est le prénom de l’écriture.
Aux commencements de l’Amour-Autre sont les différences, le nouvel amour ose l’autre, le veut, semble en vol entre connaissance et invention. Elle l’arrivante de toujours, elle ne reste pas, elle va partout, elle échange, elle est le désir-qui-donne. (J.N., pp. 184-185)
tout le corps historique montre bien que l’histoire de la femme n’y est pas inscrit et même l’écriture, pat culturelle de cette histoire, ne lui trouve pas une grande place, par le fait même de cette différence dans l’économie libidinale, l’économie restreinte et l’économie générale.
- Claudine Guégan Fisher - La cosmogonie d'Hélène Cixous p.209-211