Les Invalides
À la fin du XVIIème siècle, fut édifié sur la plaine de Grenelle, proche du lieu-dit du "Gros Caillou" (alors une zone champêtre en dehors de Paris), l'Hôtel des Invalides, vaste ensemble monumental occupant une superficie de 13 hectares.
Voulu en 1670 par le roi Louis XIV, afin d'accueillir les soldats de son armée retraités ou estropiés, ce complexe fut conçu par l'architecte Libéral Bruant, s'inspirant du palais-monastère royal de l'Escurial, à Madrid: une cour d'honneur centrale (menant à une vaste "église aux soldats"), desservant plusieurs casernes, infirmeries et ateliers, organisés autour de quatre cours secondaires. À la fois hôpital et hospice, cette institution commença à accueillir ses premiers pensionnaires dès 1674, ses travaux colossaux ayant pu être menés à bien très rapidement grâce à l'intercession du marquis de Louvois, alors secrétaire d'État français de la Guerre. Devenus musée depuis, les combles de sa cour nord-est accueillent dès 1777 les plans-reliefs militaires de cités et places-fortes, transférés du Louvre. Ceux-ci servirent notamment à la poliorcétique, à savoir l'art du siège militaire. Également siège du gouvernement militaire de Paris, l'Hôtel des Invalides se fera piller par les premiers émeutiers du 14 juillet 1789, réquisitionnant au passage près de 32000 fusils et 27 canons, avant de se diriger vers la prison de la Bastille... Après une réutilisation politique avisée sous le Premier Empire (nous y reviendrons), l'institution des Invalides poursuivit sa vocation d'asile militaire tout au long du XIXème siècle, les soldats se faisant cependant de moins en moins nombreux à y loger. Les parties désaffectées des casernes furent ainsi réattribuées sous la IIIème République, accueillant le musée d'artillerie en 1872, puis le musée historique des armées en 1896, fusionnant en 1905 afin de former le Musée de l'Armée. Conservant des artefacts archéologiques militaires courant de la Préhistoire à l'époque contemporaine, ce monumental musée, le cinquième de France par sa fréquentation (environ 1,2 million de visiteurs par an, sauf ces deux dernières années...), abrite une abondante collection d'armures médiévales et de la Renaissance, d'armes blanches et à feu de l'époque moderne, des guerres révolutionnaires et de l'Empire... Auxquelles s'adjoignent, au fil des conflits, de nombreuses pièces de la guerre franco-prussienne de 1870/71, ainsi que des deux guerres mondiales. On peut notamment y voir un des "taxis de la Marne", ces fameux taxis parisiens réquisitionnés par le général Gallieni, gouverneur militaire de Paris durant la Première Guerre Mondiale. Partis des Invalides les 6 & 7 septembre 1914, ces taxis permirent d'acheminer une brigade d'infanterie sur le site de la première bataille de la Marne. Visible plus loin dans le parcours chronologique, un des chars de la 2ème D.B. du général Leclerc, ayant participé aux combats pour la libération de Paris, dont un âpre fut mené ici le 25 août 1944. En 1918, deux infirmières de l'institution nationale des Invalides y créèrent le "Bleuet de France", en soutien moral et financier aux victimes militaires de la Grande Guerre, embryon de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre, administré ici depuis 1934. Les souterrains de communication des Invalides abritent sous l'Occupation (de 1942 à la Libération) un réseau de résistance ayant permis à de nombreux pilotes de reconnaissance alliés de s'abriter avant d'être exfiltrés. C'est afin de commémorer la mémoire de la Résistance française que fut inauguré en 1970 un nouveau musée, de l'Ordre de la Libération, à l'instigation de Charles de Gaulle, fondateur de cet ordre en 1940. Un lieu dédié à sa mémoire fut finalement créé ici en sous-sol en 2008. Cet "historial" Charles-de-Gaulle présente, en un espace multimédia de 2500m2, la vie et l'œuvre du général libérateur puis président de la République.
En parlant des présidents, ceux-ci sont officiellement intronisés, depuis de Gaulle, par une cérémonie de revue aux Invalides (le président de la République assumant également le rôle de chef des armées), les canons de bronze surplombant les douves (trophées pris aux Ottomans au XVIIème siècle, aux Autrichiens le siècle suivant, puis aux Chinois) tirant alors 21 salves à blanc, détonations d'investiture... Dirigées vers l'Élysée, les bouches de ces canons rappellent symboliquement que le pouvoir véritable revient au peuple, qui pourrait à tout moment s'insurger contre le pouvoir exécutif (comme ce fut souvent le cas depuis la Révolution française). Cette symbolique fut notamment reprise lors des manifestations des gilets jaunes...
Si nous empruntons l'Axe républicain partant de l'Elysée, traversant les Champs-Elysées, passant entre les Petit et Grand Palais, traversant la Seine sur le Pont Alexandre-III, nous arrivons sur une large esplanade herbeuse (inconstructible depuis l'Exposition universelle de 1900, où de nombreux pavillons des nations furent érigés temporairement), dévolu officieusement aux rassemblements festifs, surplombant une vaste gare RER souterraine (de la ligne C, ayant remplacé en partie la ligne de chemin de fer des Moulineaux) ainsi qu'un pôle d'échanges du métropolitain. Parvis précédant donc les Invalides, lieu entré dans l'inconscient collectif comme lieu d'hommages nationaux, de la Vème République à ses "héros", militaires ou populaires, morts pour la nation ou malgré elle, aux soldats tués lors de missions de maintien de la paix à l'étranger, aux victimes d'attentats (comme ceux, tragiques, du 13 novembre 2015), ainsi qu'aux personnalités, politiques ou médiatiques, ayant permis au blason français de briller toujours un peu plus, par tous les biais possibles: du Commandant Cousteau à Jacques Chirac, de Jacques Chaban-Delmas à Simone Veil, de Jean d'Ormesson à Charles Aznavour... Ou encore à Jean-Paul Belmondo, l'an dernier, dont l'une de ses fameuses cascades eut pour écrin cette cour d'honneur des Invalides, dans l'épilogue du film Le Guignolo. Cette même cour qui vit la conclusion d'un autre succès cinématographique français, Les Aventures de Rabbi Jacob, mettant en scène les tribulations d'un autre monument français, Louis de Funès. Ce même de Funès qui y reçut la Légion d'honneur en 1973. En effet, c'est en l'Hôtel national des Invalides que les récipiendaires de la Légion d'honneur y reçoivent la fameuse décoration, et ce depuis un certain Napoléon Bonaparte...
Ce même Napoléon Ier, figure des Invalides, est représenté ici (première photo), statufié en point d'orgue de la cour d'honneur, avec son fameux bicorne, la main gauche passée entre les pans de sa redingote grise, la main droite tenant une lunette télescopique (ces trois "icônes" de l'empereur étant exposées au Musée de l'Armée, avec son fidèle cheval Vizir), devant des boulets de canons, rappelant sa vocation d'artilleur. Cette statue en elle-même a une histoire intéressante. Surmontant la colonne Vendôme en 1833, elle fut déposée en 1867, sous le Second Empire, son neveu Napoléon III lui préférant une nouvelle représentation glorifiante, d'un Napoléon en tenue d'empereur romain, auréolé des lauriers de la victoire... Cette statue "à l'uniforme des grenadiers", bien plus représentative, fut alors installée au carrefour de Courbevoie, au bout de l'axe monumental de l'ouest parisien (courant du Louvre à l'actuel quartier de La Défense). À l'issue de la guerre de 1870, les prussiens songeant, après le siège et la capitulation de la capitale, à traîner cette statue impériale derrière un char, sur les pavés de Paris, quelques fervents défenseurs bonapartistes la déboulonnèrent de son socle, la couvrirent, puis la juchèrent sur une barge voguant sur la Seine. Tombée à l'eau lors d'une manœuvre accidentelle (?), elle ne fut repêchée qu'en 1876, puis abritée dans les réserves des Invalides, avant d'être restaurée dans les ateliers des soldats invalides et placée en son arcade perspective en 1911. Le carrefour de Courbevoie accueille, quant à lui, depuis 1883, une statue de La Défense de Paris, ayant donné son nom au quartier... Napoléon et les Invalides, toute une histoire ! Il y fonda en effet l'ordre de la Légion d'honneur le 15 juillet 1804, procédant à la première remise de médailles en la chapelle aux soldats, sous le chœur de l'église dite alors "du dôme".
Achevée en 1709 par l'architecte royal Jules-Hardouin Mansart (près de trente ans après la pose de sa première pierre !), cette église monumentale complète les Invalides, point d'orgue de ce complexe. Cette église, dédiée à Saint-Louis, édifiée sur un plan carré incluant une croix grecque, à la façade présentant une juxtaposition de trois ordres, est surmontée d'un dôme, d'une conception architecturale unique à l'époque : deux caissons formant deux coupoles superposées, entourées d'un tambour inspiré par la basilique Saint-Pierre de Rome, sur lequel repose un dôme aux panneaux extérieurs de plomb doré à la feuille d'or (restaurés cinq fois par le passé, la dernière campagne de réchampissage ayant eu lieu en 1989); lequel dôme étant lui-même surmonté d'un lanternon aux quatre figures de vertus (également d'or), pointant vers les quatre points cardinaux, surélevé d'un obélisque couronné d'une croix catholique portant son altitude à 107 mètres au-dessus du sol, ayant fait de cette église le plus haut édifice de Paris 180 années durant, avant l'érection de la Tour Eiffel en 1889. C'est sous ce dôme, donc, que Napoléon Ier délivra ses premières médailles de la Légion d'honneur. Il fit également de ce choeur une nécropole militaire, nouveau panthéon post-révolutionnaire dédié à la gloire militaire passée, au croisement de la ferveur religieuse et du prestige guerrier, en y transférant le cercueil de Turenne, aux faits d'armes glorieux sous le règne du Roi-Soleil, le coeur du maréchal Vauban, aux fortifications devenues proverbiales, le coeur de La Tour d'Auvergne, héros des guerres de la Révolution, ainsi que les dépouilles du général Marceau et de Rouget de Lisle, l'auteur de La Marseillaise. Dans sa nef, il fait suspendre les drapeaux des nations défaites par la France (auxquels viendront s'ajouter, bien plus tard, les étendards "bleu-blanc-rouge", de part et d'autre de l'autel, faisant de Saint-Louis-des-Invalides le seul établissement religieux arborant des drapeaux nationaux). De par l'implication de l'empereur dans l'évolution de cette église, il semblait naturel pour le roi des français Louis-Philippe Ier (et dernier) de transférer le corps de Napoléon Bonaparte en l'église Saint-Louis-des-Invalides (depuis la si distante île de Sainte-Hélène où il succomba près de 20 ans auparavant), en une vaste opération, dite du "retour des cendres", en 1840, s'attirant ainsi la sympathie des bonapartistes. Une crypte circulaire non couverte fut alors excavée sous la marqueterie de marbre tapissant le sol du chœur sous le dôme, afin d'y installer le tombeau du défunt empereur, créé par l'architecte Louis Visconti, en quartzite rouge reposant sur un socle de granit vert, au sein duquel s'imbrique une succession de cinq sarcophages, à la manière des pharaons de l'Égypte ancienne, si chère à Napoléon. L'y rejoignit son "Aiglon" (son fils unique), dans une urne cinéraire, cent ans plus tard, sur la proposition d'un certain... Adolf Hitler. De nombreux généraux des deux guerres mondiales ont depuis été inhumés sous le dôme des Invalides, comme Foch, Lyautey, Juin, Leclerc de Hautecloque... Séparant le chœur de la nef depuis 1873, une haute verrière dissocie définitivement la nécropole militaire de l'église dédiée aux soldats, devenue cathédrale du diocèse aux armées françaises en 1986.
La grille royale, au portail marquant l'entrée principale des visiteurs des Invalides, fut restaurée par des ferronniers d'art en 2019, retrouvant son éclatant bleu roi, ainsi que ses dorures rehaussant le blason sommital de l'Ancien Régime, aux trois fleurs de lys encadrées par les colliers de l'ordre de Saint-Michel, surmontée de la couronne du Royaume de France, symbolisant la fondation d'origine des Invalides par le Roi-Soleil.
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Crédits : ALM’s










