Isabelle d’Aragon (1470-1498)
Ou celle qui a failli être reine de Portugal, reine de Castille et reine d’Aragon !
Les personnages historiques oubliés sont ma passion. Les femmes oubliées sont ma passion. Les destinées tragiques touchent mon coeur et font que mon cerveau demande d’écrire des histoires alternatives.
Isabelle d’Aragon combine tout cela.
Isabelle est née le 02 octobre 1470. Elle est le premier enfant d’Isabelle de Castille (1451-1504) et de son époux, Ferdinand II d’Aragon (1452-1516). Lorsqu’elle naît, son oncle, Henri IV de Castille (1425-1474), le demi-frère de sa mère, règne et surtout, ses parents sont plus ou moins en disgrâce.
Je vous explique !
En Castille, la loi salique n’existe pas véritablement : si un héritier mâle est bien sûr préféré pour succéder au roi et prendra le pas sur une sœur aînée, si le roi n’a que des filles, cela ne pose pas de difficultés, l’aînée des filles prendra la couronne.
Henri IV a été longtemps sans héritier, au point qu’on a cru qu’il resterait sans enfant. Sauf que par miracle, par l’ancêtre de la fécondation in vitro ou par passion adultérine, sa femme, Jeanne de Portugal (1439-1475), donne naissance une petite fille prénommée Jeanne (1462-1530). Oui, comme sa mère mais sachez que notre Isabelle a été prénommée Isabelle comme sa maman, laquelle est prénommée comme sa propre mère : Isabelle de Portugal, laquelle est nommée comme sa mère : Isabelle de Bragance ! Oui, on recycle les prénoms.
Bref, Jeanne naît sauf que très vite, des questions se posent sur la paternité de cette fillette à la naissance inespérée, tant et si bien qu’on finit par la surnommer Jeanne la Beltraneja, d’après son supposé père biologique qui était un favori de la reine : Beltran de la Cueva (1443-1472). Une cabale se monte autour de la reine, laquelle commet de nombreux faux pas, d’autant que durant son exil, car elle a été bannie de la cour, elle tombe amoureuse du fils de son gardien et donne naissance, en 1468, à des jumeaux. La reine qui met au monde deux enfants si peu de temps après Jeanne, cela en ajoute aux soupçons d’illégitimité pour sa fille aînée et Henri, sous la pression des nobles, doit reconnaître sa sœur Isabelle (la mère de notre Isabelle) comme Princesse des Asturies : c’est-à-dire son héritière légitime. Isabelle obtient le droit d’épouser qui elle veut si elle a l’aval du gouvernement.
Et vous vous en doutez, son mariage à son cousin Ferdinand n’a pas été approuvé, de sorte qu’au moment de la naissance de sa fille, la petite famille est en froid avec le roi et quatre ans plus tard, une terrible guerre de succession entre Isabelle de Castille et sa nièce va éclater. Spoiler alert : Isabelle gagne la guerre et Jeanne, elle, finit sa vie dans un couvent, épargnée par sa tante.
L’enfance d’Isabelle va donc être marquée par cette guerre de succession puis par la Reconquista.
Pour vous situer, en 722, une bonne partie de ce que l’on appelle l’Espagne aujourd’hui a été conquise par les musulmans. C’est pourquoi, dans certaines régions espagnoles, vous avez des beautés architecturales très inspirées de l’art musulman, comme la ville de Grenade. Les chrétiens veulent reconquérir les terres prises par les musulmans et la Reconquista commence bien avant la naissance de notre Isabelle mais c’est sous le règne de ses parents que cela s’accélère. L’événement le plus célèbre et qui en marque la fin est la prise de Grenade, en 1492, qui force alors Boabdil (c.1476-1533), le dernier émir de Grenade, à s’exiler, laissant la ville aux mains des catholiques.
C’est aussi durant son enfance que Christophe Colomb (1451-1506) entre au service de ses parents.
Enfin, elle assiste aussi à la naissance de son petit frère, Jean (1478-1497) qui devient prince des Asturies, de sa sœur Jeanne (1479-1555) dite Jeanne la Folle et qui sera la mère de Charles Quint, de Marie (1482-1517) qui sera reine de Portugal et mère d’Isabelle de Portugal (l’épouse bien aimée de Charles Quint) et de la célébrissime Catherine d’Aragon (1485-1536), reine d’Angleterre, première épouse d’Henri VIII et mère de Marie I.
Fait rare : les parents de notre Isabelle s’aiment et sa mère est une mère relativement proche de ses enfants pour l’époque et elle se soucie véritablement d’eux. Elle surnomme Jean « Mi angel » (mon ange en espagnol) et elle est très impliquée dans l’éducation de son infant et de ses infantes.
Malgré cela, la politique et la raison d’état prennent le pas sur le reste et notre Isabelle est fiancée au prince Alphonse de Portugal, fils du roi Jean II (1455-1495). La Castille, l’Aragon et le Portugal ont toujours eu des liens assez étroits, notamment parce que la maison de Trastamare (la maison d’Isabelle I) et la maison d’Aviz (la maison de Jean II) s’épousent régulièrement dans des cousinades, sans savoir les dangers de la consanguinité.
En 1490, à Séville, Isabelle, 19 ans, épouse Alphonse par procuration avant de le rejoindre au Portugal le 22 novembre.
L’union s’avère heureuse, les deux jeunes gens tombant amoureux l’un de l’autre. De plus, Isabelle est très appréciée des portugais : elle a passé quelques années au Portugal étant enfant, de ce fait elle connaît déjà leurs us et coutumes. Son beau-père la fait princesse de Portugal.
Hélas, le bonheur est de courte durée : le 14 juillet 1491, Alphonse décède d’une chute de cheval.
Isabelle a 20 ans, elle est veuve et elle ne se remettra jamais véritablement du décès de son premier amour.
Isabelle rentre en Castille en tant que princesse douairière de Portugal. Profondément éprouvée par le décès d’Alphonse et persuadée que Dieu la punit car ses parents laissent les juifs (ironiquement, les juifs seront chassés du royaume plus tard) se réfugier en Castille, elle qui était déjà pieuse tombe dans une dévotion proche du fanatisme : elle jeûne à en devenir famélique, elle se flagelle. Elle refuse de se remarier et chose étonnante : ses parents respectent sa décision.
Quand Jean II de Portugal meurt le 25 octobre 1495, son cousin Manuel (1469-1521) lui succède et demande la main d’Isabelle aux Rois Catholiques (Isabelle et Ferdinand ont été surnommés ainsi). Le couple refuse, connaissant le souhait de leur fille, et lui propose, à la place, la main de sa petite sœur Marie. Manuel refuse : c’est Isabelle ou personne.
Les raisons sont évidentes : Isabelle a gardé son titre de princesse de Portugal malgré le décès d’Alphonse. S’il avait vécu, il serait monté sur le trône sous le nom d’Alphonse VI et Isabelle aurait été reine. Elle est un signe de continuité. La jeune femme reste très populaire au Portugal et surtout, elle a 25 ans. Maria n’en a que 13. Peut-être se dit-il que l’accouchement serait plus facile pour une femme adulte que pour une enfant qui entre dans l’adolescence. Enfin, d’un point de vue purement pragmatique, Isabelle a un autre avantage : son frère Jean est un jeune homme maladif et s’il meurt, c’est elle qui devient l’héritière de la Castille et de l’Aragon, ce qui unirait alors les trois royaumes.
Isabelle résiste dans un premier temps puis accepte d’épouser Manuel à une condition : qu’il expulse les juifs de son royaume.
Ce qu’Isabelle veut, Isabelle obtient et le couple se marie en septembre 1497.
Le destin s’accélère dès lors pour Isabelle : son frère Jean meurt le 04 octobre 1497, à 19 ans, d’épuisement, d’une tuberculose ou peut-être de la variole. A sa mort, son épouse, Marguerite d’Autriche (1480-1530), la tante du futur Charles Quint, est enceinte et tous les regards se portent sur son ventre grandissant.
Hélas, le 02 avril 1498, elle accouche prématurément d’une fille morte-née.
Isabelle est désormais princesse des Asturies et future reine de Castille et d’Aragon en plus d’être reine de Portugal.
Isabelle rentre en Castille afin de prêter serment auprès des Cortes : l’assemblée des états des royaumes.
Pour le plus grand bonheur de tous, la jeune femme est enceinte et tous espèrent un fils qui porterait alors les couronnes de trois royaumes, unifiant une bonne partie des royaumes de la péninsule ibérique.
Sauf que la grossesse est dangereuse : malgré son état, Isabelle continue son jeûne, ses flagellations. De plus, avec la succession à régler, elle est contrainte de faire énormément de déplacements qui la fatiguent.
Le 23 août 1498, elle accouche d’un petit garçon : Michel de la Paix.
Mais il est évident pour tous qu’Isabelle ne survivra pas : affaiblie par ses privations, elle meurt une heure après avoir mis au monde son enfant.
Elle allait avoir 28 ans.
Son fils ne ceindra jamais la couronne de son père et de ses grands-parents : il meurt à presque deux ans, le 19 juillet 1500, dans les bras de sa grand-mère : Isabelle de Castille, emportant avec lui les espoirs des Rois Catholiques.
Leur héritière est désormais Jeanne, à propos de laquelle des rumeurs de folie commencent déjà à se propager. Les regards se tournent dès lors sur son fils, Charles, le futur Charles Quint qui, de par ses héritages maternels (la Castille et l’Aragon) et paternels (le duché de Bourgogne) va étendre le royaume et fonder ainsi l’Empire des Habsbourg.
Manuel, quant à lui, se remarie peu après le décès de son fils et épouse, le 30 octobre 1500… Marie. Dont il avait refusé la main en faveur d’Isabelle trois ans plus tôt.
Isabelle a eu une vie riche, a grandi dans une période historique complexe et sa propre histoire mérite d’être connue de tous.
- Marina Ka-Fai
Si toi aussi tu veux en lire plus sur Isabelle, tu peux aller regarder ces sources :
Kirsten Downey, Isabella: the Warrior Queen
Manuel Fernández Álvarez, Isabel la Católica
Ana Rodrigues Oliveira, Rainhas medievais de Portugal. Dezassete mulheres, duas dinastias, quatro séculos de História
Isabel, série télévisée espagnole retraçant assez fidèlement l’histoire d’Isabelle de Castille et de ses enfants










