Martin Eden - 14
Un après-midi, vers la fin de l'automne, ils allèrent faire un tour à bicyclette du côté des collines. C'était la seconde fois qu'il sortait seul avec elle et, tandis qu'ils roulaient ensemble, éventés par une brise tiède au goût salin, il se dit que vraiment le monde était beau et bien ordonné et qu'il faisait bon vivre et aimer.
Ils descendirent de leurs vélos sur le bas-côté de la route et grimpèrent au sommet d'un tertre où l'herbe brûlée par le soleil avait une odeur délicieuse et reposante de moisson mûre.
-Sa tâche est achevée, dit Martin, quand ils se furent installés, elle sur son chandail, lui, étendu sur la terre tiède, aspirant voluptueusement la senteur douce de gazon. Elle n'a plus sa raison d'être et dès lors, a cessé d'exister, poursuivit-il en caressant amicalement l'herbe fanée. Pleine d'ambition, elle a poussé sous les longues averses de l'hiver dernier, a lutté contre le violent printemps, a fleuri l'été, séduisant abeilles et insectes, a confié au vent sa semence, s'est mesurée avec la vie et...
-Pourquoi analysez-vous toujours tout d'un œil aussi froid ? interrompit-elle.
-Parce que j'ai étudié l'évolution de la matière, je suppose. Il y a peu de temps que j'ai des yeux, en somme.
-Mais il me semble que vous perdez le sens de la beauté, de cette façon-là, que vous la détruisez comme les enfants qui attrapent des papillons et abîment le velours de leurs ailes brillantes.
Il secoua la tête.
-Jusqu'à présent j'ignorais la signification de la beauté. Elle s'imposait à moi, voila tout, sans rime ni raison. Maintenant je commence à savoir. Cette herbe - à présent que je sais pourquoi c'est de l'herbe et comment elle l'est devenue - me paraît plus belle. Mais c'est tout un roman, que l'histoire du moindre brin d'herbe et un roman d'aventures ! Cette seule idée m'émeut. Quand je réfléchis à tout ce drame de la force et de la matière et à leur formidable lutte, j'ai envie d'écrire l'épopée du brin d'herbe !











