Le 23 FĂ©vrier 1919. Dimanche    L'orgue de Barbarie, fidĂšle Ă mon enfance, ne vient pas.    Les premiers perce-neige doivent effriter de leurs tĂȘtes blanches le sentier. Et dĂ©jĂ mon Ăąme triste en guise d'espĂ©rance vogue vers des plages, de grands promontoires avancĂ©s sur la mer, oĂč la solitude imprenable des mouettes au ventre d'hiver tournoie et s'entrelace sur les crĂȘtes des vagues, comme un printemps plus maritime que soulĂšve le mauvais temps.    à visage fermĂ© de ma solitude, j'attends, ma jeunesse s'Ă©coule, traĂźnĂ©e de sable, vers la mystĂ©rieuse mort. Je m'en vais dans le silence dorĂ© de mon adolescence vers la mystĂ©rieuse mort, son port oĂč se balancent nos esquifs, nos galĂšres, nos radeaux d'espĂ©rance, et le pĂąle sourire oĂč s'Ă©ternise une violette printaniĂšre du suicidĂ©, couchĂ© au fond des ondes terrestres.    Toute la tristesse de la saison nouvelle se trame en moi, se trame et m'entraĂźne Ă la recherche de la peine et de l'amour, et de la peine qui en vient toujours.    Le seul contact, dans ma main refermĂ©e, de l'enveloppe lise et qui contient la lettre attendue, Ă travers la nuit lourde et son matin, me rendrait toute la gloire du monde, le soleil cachĂ© sous les nuages m'apparaĂźtrait Ă moi seule, et je serais fiĂšre de vivre, mĂȘme.    Mais elle se garde bien d'Ă©crire. Elle se garde bien, lointaine, fuyante, d'Ă©tablir entre nous le lien voyageur et secret de la correspondance.    Elle connait le danger d'Ă©crire et de mettre son cĆur dans l'encre et le papier, d'envelopper dans une enveloppe qui arrive toujours, et que l'on ouvre, dĂ©jĂ bouleversĂ©e, que, pour un peu, on ne lirait mĂȘme pas, tant la joie, la sĂ©rĂ©nitĂ© que donne dans la main le frĂŽlement du papier suffit Ă combler l'angoisse de l'amour, et rĂ©pare l'absence par toute l'Ă©vocation du souvenir mĂȘlĂ© Ă l'Ă©criture.    Elle n'Ă©crira pas !    Et moi fidĂšle, et moi naĂŻve, touchĂ©e en plein cĆur, j'aime sans pouvoir me dĂ©livrer, aveugle et sourde dans le printemps, obstinĂ©e, butĂ©e Ă son seul visage. J'attends, avec l'Ă©ternel, le dĂ©chirant espoir qui n'ose pas s'avouer déçu, toute la comĂ©die de l'imagination, tout le drame de la pensĂ©e.    Je suis si triste que je n'ose pas ĂȘtre moi-mĂȘme pour satisfaire mon orgueil. Je joue Ă la confiance et Ă la joie, et je maintiens par un miracle d'Ă©nervement mon visage, afin qu'il ne me trahisse pas, et que je garde, sans qu'on me questionne, mon chagrin bien enfoui dans mon cĆur.    Ah ! mon Amie, que de tendresse perdue, que d'Ă©lans brisĂ©s par votre simple volontĂ© nĂ©gative, que de jeunesse en moi, que d'amour, dont vous n'avez pas voulu. Vous m'avez renvoyĂ©e et cependant je vis encore et votre visage hallucine le mien.    Je suis seule et je pleure, dans mes mains. Je pleure autant que quand Jean est mort Ă la guerre. Je pleure, sans crainte d'ĂȘtre consolĂ©e, pour la seule joie amĂšre, pour la seule libertĂ© des larmes d'amour.    Vous ĂȘtes loin de moi, vous ne viendrez jamais. Je vous verrai un jour et vous dirai : madame, afin d'ĂȘtre selon votre dĂ©sir, votre cruautĂ© Ă©goĂŻste qui dit "je ne veux pas qu'on me dĂ©range", Ă peu prĂšs comme l'enfant qui joue auquel on apporte un cerceau quand il pleut ; mais cette fois-ci c'Ă©tait un cĆur, c'Ă©tait l'amour...    Allez, mon amie, on ne vous dĂ©rangera plus, je saurai bien ĂȘtre sage, ne rien demander, ne rien dire. Vous serez un rĂȘve... ces larmes en moi, cette peine, cette douleur oĂč je me sens vieillir, c'est tout.    Mon Dieu, on est un enfant, on vous Ă©lĂšve avec soin et tendresse, on vous Ă©vite toutes les maladies avec angoisse, on vous protĂšge contre le froid et la faim, et puis, une fois libre, une fois grand, on vous laisse en face de la vie afin que l'on jouisse de ses paysages, de sa beautĂ©, et alors, traĂźtre, soudain, l'amour vient et met Ă bas vingt annĂ©es d'apprentissage, dĂ©figurant votre Ăąme et votre jeunesse mieux qu'aucune fiĂšvre ne l'aurait fait !







