Qui cela ? Lily ? — demanda Jack Stepney, des profondeurs d’un fauteuil voisin. — Vraiment, vous savez, je ne suis pas prude, mais quand une jeune fille en arrive à se montrer comme si elle se mettait aux enchères… Sérieusement, j’ai songé à en parler à ma cousine Julia.
— Vous ne saviez pas que Jack était devenu notre censeur mondain ? — dit Mrs. Fisher à Selden, en riant.
Et Stepney bredouilla, au milieu de la risée générale :
— Mais elle est ma cousine, que diable, et… quand un homme est marié… Town Talk ne parlait que d’elle, ce matin.
— Oui, et c’était amusant à lire, dit M. Ned Van Alstyne, caressant sa moustache pour y dissimuler un sourire.
— Acheter ce sale journal, moi ? non pas : quelqu’un me l’a montré… Mais j’avais déjà entendu raconter ces histoires… Quand une jeune fille est aussi jolie que cela, il vaut mieux qu’elle se marie : alors on ne pose plus de questions. Dans notre société imparfaitement organisée, on n’a pas encore pris de dispositions en faveur de la jeune femme qui réclame les privilèges du mariage sans en assumer les charges.
— Eh bien, mais… si je ne me trompe… Lily est sur le point de les assumer en la personne de M. Rosedale ! — dit Mrs. Fisher en riant.
— Rosedale… juste ciel ! — s’écria Van Alstyne, laissant tomber son lorgnon. — Stepney, ça, c’est votre faute : c’est vous qui nous avez imposé cette brute !
— Ah ! que le diable vous emporte ! nous n’épousons pas Rosedale, dans notre famille ! — protesta faiblement Stepney.
Mais sa femme, qui était assise, dans une magnifique et accablante toilette nuptiale, à l’autre bout de la pièce, l’arrêta net, d’une réflexion judicieuse :
— Dans la situation de Lily, c’est une erreur que d’avoir des ambitions trop hautes.
— J’ai ouï dire que Rosedale lui-même avait été effarouché dernièrement par tous ces bavardages, — répliqua Mrs. Fisher. — Mais, en la voyant hier soir, il a perdu la tête. Qu’est-ce que vous croyez qu’il m’a dit après le tableau ? « Bon Dieu ! Mrs. Fisher, si Paul Morpeth consentait à me la peindre ainsi, le tableau monterait de cent pour cent dans dix ans. »
— Mais, sacrebleu, n’est-elle pas là quelque part ? — s’écria Van Alstyne, remettant son lorgnon avec un coup d’œil inquiet.
— Non : elle s’est sauvée pendant que vous étiez tous en bas à faire le punch… Où allait-elle, à propos ?… Qu’est-ce qu’il y a, ce soir ? Je n’ai entendu parler de rien.
— Oh ! pas à une soirée, — dit un jeune Farish inexpérimenté, qui était arrivé tard. — Je l’ai mise en voiture avant d’entrer : elle a donné au cocher l’adresse des Trenor.
— Des Trenor ? s’écria Mrs. Jack Stepney. — Mais la maison est fermée : Judy m’a téléphoné de Bellomont, ce soir.
— Vraiment ?… C’est bizarre… Je suis sûr de ne pas m’être trompé… Eh bien, mais, dans tous les cas, Trenor est là… Je… Le fait est que je ne me rappelle jamais les numéros ! — dit-il brusquement, averti par la pression d’un pied voisin et par le sourire qui faisait le tour de la pièce.
Sous la lumière déplaisante qui l’inondait, Selden s’était levé et serrait la main de son hôtesse. L’atmosphère de cette maison l’étouffait, il se demandait pourquoi il y était resté si longtemps.