Rêverie. crayon pastel sur papier. 1892?-1894?. S.b.g.: Jeanne JACQUEMIN (Française)
Révue de Remy de Gourmont d'une éxposition par Jeanne Jacquemin
Publiée dans Mercure de France nº 29, tome V, mai 1892:
«Mme Jeanne Jacquemin. - Exilée de la Rose + Croix, où les femmes ne furent admises (quoique cela foisonne d'œuvres peu viriles), Mme Jacquemin s'est réfugiée chez M. Le Barc de Boutteville, où elle expose quelques pastels. A première (ou à seconde) vue, on imagine (plutôt que l'on ne découvre) en les œuvres singulières de cette jeune femme la double influence de Gustave Moreau et d'Odilon Redon ; - mais c'est du Moreau bien moins pacifique et du Redon bien plus hautement mystique : de sorte que, si l'originalité n'est pas stricte, l'effet produit est cependant de pleine et pure nouveauté, d'un réel inattendu, - tant il y a de rêve dans ces verdâtres luminosités, - tant il y a d'ingéniosité en ces hardies symbolisations qui se résument toutes en une figure humaine, une tête.
Mélange de catholicisme et de perversité ; son œuvre semble faite pour illustrer Baudelaire et Barbey d'Aurevilly, et j'y sens quelque chose d'encore plus maladif, une exquise putréfaction qui va jusqu'à devenir somptueuse, une immoralité charmante qui se préoccupe très peu de préciser les sexes et qui laisse le doute des androgynats flotter comme une buée de désirs malsains et adorable autour des têtes infiniment lasses de vivre qu'elle précise en des pastels d'une science technique très rare chez une femme.
On peut regretter un peu de monotonie, mais il s'agit (je crois) d'un début, et nous verrons de la même main, non plus uniquement des têtes, mais des êtres entiers, des groupes, des compositions : si ses doigts ne s'ornent pas encore de multiples joailleries, mais d'une bague unique, c'est bien celle alléguée en un vers exquis par Charles Coran :
Je n'ai pour bague au doigt qu'une couleuvre d'or,
Et couleuvre aux yeux pâlement et chimériquement verts !
Les pastels exposés sont : L'Exil : l'enfant glauque tombée sous les eaux glauques ; tête de cadavre idéalisée par la douleur, penchée sous la pression des injustices ; Le Calice : un calice, et en émerge la tête sanglante de Jésus...
Salve, caput cruentatum,
Totum spinis coronatum,
Conquassatum, vulneratum,
Arundine verberatum,
Facie sputis illita...
... Tête si ravagée par la souffrance que sa hideur devient extra-humaine, - et divinement adorable ; La Fin d'un Jour : une tête lumineusement triste aux yeux de bleu lapis (I) ; L'Enfant prodigue, qu'auréole l'ennui de toutes les joies, - aux yeux morts à tout désir, - à la bouche vitupératrice de tout baiser ; Séraphitus Séraphita, être inquiétant, sans âge ni sexe, laid, étrange, à la main une fleur inconnue, signe de son impossible amour, vêtu de violet pâle, les yeux mélancoliques de ne pas vivre ; L'Ami : derrière des barreaux, se meurt l'intangible ami aux yeux clos par le désespoir ; Le Cantique, une femme dont .toute la face et les lèvres chantent le chant de l'extase attristée vers l'au-delà... Ces pastels ont dit cela et bien d'autres choses.
(I) C'est d'après ce pastel de Mme Jeanne Jacquemin que M. A.-M. Lauzet a gravé l'eau-forte aujourd'hui offerte par le Mercure de France à ses abonnés (V. feuille d'annonces en tête du présent “