L’art de la fuite : À L’ORIGINE D’UN CRI de Robin Aubert
Dans le cadre du cycle L'art de la fuite, le film À l'origine d'un cri est présenté ce vendredi 29 mars à 21 h à la Cinémathèque québécoise.
En 2010, j’ai eu la chance d’interviewer Robin Aubert, Patrick Hivon et Jean Lapointe à propos de ce puissant long métrage. Voici l’article qui en avait résulté à l’époque :
À L’ORIGINE D’UN CRI : LA RAGE AU POING
Dans À l’origine d’un cri de Robin Aubert, trois générations d’hommes tentent de faire la paix avec leur passé.
Noir comme le fond d’un cendrier, dur comme un poing sur la gueule, amer comme un lendemain de veille, douloureux comme un coeur brisé, À l’origine d’un cri n’est pas un film facile à regarder, mais on devine qu’il a été encore plus dur à écrire et réaliser. Surtout que bien qu’il s’agisse d’une oeuvre de fiction, Robin Aubert y a inclus beaucoup d’éléments de son propre vécu.
"C’est sûr qu’il y a des scènes personnelles pour moi là-dedans. Je me suis basé sur des gens que je connais, des gens que j’aime", concède le cinéaste. "Mon père a perdu sa deuxième femme, oui, mais à partir du moment où il creuse le trou pour la déterrer, ce n’est plus mon père, c’est un personnage."
Drame familial sur fond de road movie, le film d’Aubert raconte l’histoire d’un jeune homme (Patrick Hivon) qui, en compagnie de son grand-père (Jean Lapointe), arpente les motels et tavernes du Québec à la recherche de son père (Michel Barrette), parti en cavale avec le cadavre de sa femme récemment décédée (Véronique Beaudet).
Bien que les horreurs qu’on y retrouve ne soient pas de nature fantastique comme dans Saints-Martyrs-des-Damnés, le premier long métrage d’Aubert, À l’origine d’un cri n’est pas un film terre-à-terre pour autant. "J’aime toujours mettre une touche onirique dans mes films… Oui, j’ai fait un film réaliste, mais ce n’est pas réaliste-réaliste comme un film de Ken Loach ou des frères Dardenne. J’aime ça qu’il y ait de quoi de décalé un peu", explique le réalisateur, qui cite notamment les toiles de Riopelle et les chansons de Fred Fortin comme exemples d’oeuvres d’art qui "dérapent" pour parvenir à mieux toucher.
Alter ego
Déjà en 1999, Robin Aubert confiait à Voir: "Je suis enragé, mais je sais pas pourquoi. C’est pour ça qu’il faut que je fasse des films, que je cherche." On croirait entendre Hugo, le protagoniste d’À l’origine d’un cri, qui est aux prises avec un profond mal de vivre, qu’il évacue maladroitement en multipliant les beuveries, les bagarres et les baises sans lendemain.
Pour incarner son alter ego dans le film, Aubert n’aurait pas pu trouver mieux que Patrick Hivon, un acteur qui lui ressemble non seulement physiquement, mais aussi dans l’attitude. D’ailleurs, la première fois qu’ils se sont rencontrés, dans un bar en 1997, ils se sont battus…
"Je me suis souvent fait comparer à Robin, on me disait que j’avais une énergie comme lui, des idées comme lui. Bizarrement, le monde avait vu juste parce qu’il y a plein de similarités dans nos vies. On est comme deux frères spirituels", confie le comédien qui, mis à part le court métrage Le Pont de Guy Édoin, n’avait joué qu’au petit écran et au théâtre précédemment. "Je ne pouvais pas mieux commencer ma carrière au cinéma qu’avec ce film-là", assure Hivon. "Robin ne m’a pas demandé d’être bon, il m’a demandé d’être vrai. Il me demandait d’aller au fond de moi, par rapport à mes expériences, mon parcours."
Jamais sans Lapointe
Tout comme Hivon, Michel Barrette et Jean Lapointe n’ont pas eu de difficulté à se glisser dans la peau de leurs personnages. "Pour ce film-là, il est arrivé quelque chose qui se passe rarement: une véritable rencontre entre les acteurs et les personnages. Les acteurs comprenaient les émotions de ces personnages-là parce qu’ils les avaient vécues, de manière différente", explique Aubert.
Lapointe, que le cinéaste tenait tant à avoir dans son film qu’il menaçait de ne pas le tourner du tout s’il n’acceptait pas le rôle, abonde dans le même sens: "Le personnage de Cébald, je l’avais déjà en moi. Robin m’a dit: "C’est incroyable, mon grand-père, c’était ça!" Je lui ai répondu: "C’est parce que tu me l’as bien décrit. Tu me l’as donné, je l’ai pris en moi, puis ça finit là.""
Avant d’accepter de jouer dans À l’origine d’un cri, le vétéran comédien, qui aura 75 ans en décembre, a toutefois fait connaître ses conditions. "J’ai dit à Robin: "Écoute, je peux te faire des journées de 10 heures, ça me dérange pas, à condition que le midi, j’aie une heure pour dormir." Parce que moi, que je sois chez nous ou au Sénat, le midi, je fais toujours une sieste. Aucun problème, il m’a accordé ça. Robin a été très respectueux de moi, et je lui ai donné tout ce que je pouvais."
"Robin Aubert, c’est un des plus grands cinéastes avec qui j’ai tourné, poursuit Lapointe. De la jeune génération, c’est sûrement le plus grand. Très brillant, très lucide… C’est un grand réalisateur, comme j’en ai pas rencontré beaucoup."














