Déjà, il est question de « la plus grande manifestation jamais recensée en France » dans de nombreux quotidiens —en référence à la « Marche républicaine » — un événement qui se voulait être une démonstration de force et de solidarité face au terrorisme. Les qualificatifs pour décrire la « bande à Charlie » n’en finissent pas : courageux, valeureux, héroïques. « Ils ne sont pas morts pour rien », scandent journalistes, caricacturistes, politiques, célébrités avec leur affiche « Je suis Charlie » bien en vu pour les caméras. Très rapidement, Charlie Hebdo devient synonyme de liberté d’expression et, par extension, de l’Occident. Le Nigéria et ses 2 000 victimes, cela attendra. Dans les médias, on expose le corps du « civilisé », on le glorifie dans ses gestes, le coup de crayon devient le coup d’épée, c’est Cortés contre les sauvages.
Au final, on résume l’Histoire en un « calcul historique » : la mort du Blanc = la fin de la Civilisation, de l’Histoire. Dès lors, on ne peut être surpris de voir que dans ces circonstances, devant cette menace planant au dessus de la Civilisation et de l’Histoire, l’« Autre », c’est-à-dire l’homme et la femme de couleur, passe au second plan, ou ne passe pas du tout. Cortés aura donc sa statue, son histoire, son empire de sang. Les milliers d’Aztèques seront tout simplement oubliéEs, reléguéEs dans la cale de l’Histoire.
S’il est évident que les récentes attaques sur le sol français marquent un moment « historique » en France, que pouvons-nous dire des 2 000 NigérianEs ? Des 1 900 hommes, femmes et enfants victimes des obus et des tirs israéliens à Gaza ?
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la question de la liberté d’expression ou du terrorisme, c’est que cette fois-ci les cadavres sont dans nos rues. Tant que cela se passe ailleurs, cela ne nous concerne pas ou très peu. On s’émoit, on crie des « Plus jamais! » après des génocides, et on se ferme les yeux. Les massacres se poursuivent. En silence.