La musique à Joe
2018, et bien vieillir dans le rap reste une énigme. Joe Lucazz, son statut d’éternel rookie assumé aidant peut-être, semble pourtant apporter un semblant de réponse en livrant la suite de son premier véritable effort solo sorti il y a trois ans. Visite guidées des chiottes pailletées de la capitale.
Quand Lucazzi rappe, on imagine le cadavre du Che, amputée des deux mains, occupé à jongler avec une grenade dégoupillé : la rime se veut asymétrique, imprévisible, profondément singulière. Une esthétique du chaos érodée par le temps et construites autour de références sans cesses réaffirmées : treize pistes claires-obscures, durant lesquelles James Gandolfini rallume son cigare. Ici, le bitume récite Audiard et porte sa casquette de prolo à l’envers. Écrire la nuit pour y voir plus clair, telle est le crédo de Joe, ce « pauvre devenu riche puis pauvre à nouveau », produit du commerce triangulaire désormais faune suburbain. Les séquelles de cette trajectoire millénaire et distordue hante sa musique depuis toujours, une plaie faite fondation d’un univers né entre l’Ouest de l’Afrique, L’Est du New Jersey, et une France fantasmée, dont la synthèse n’a jamais été si maitrisée que sur le dytique No Name : un rap arrivé à maturation mais bien vivant, politique en ayant l’air de ne pas y penser, que l’on doit sans doute beaucoup à la rencontre avec Pandemik Muzik, duo de producteurs chargé de tempéré un lyrics parfois frigorifique en esquissant les contours d’un cabaret enfumé où résonne des sonorités qui nous rappelle à un passé glorieux. No Name version 2.0 apparaît dès lors comme la jonction entre une musique noir américaine révérée et une identité nourrie d’influences multiples, à la fois chant du cygne et renaissance, fin de piste et décollage imminent, en témoigne les featurings du disque, qui par leurs présence retracent ce qui ressemble davantage à 20 ans d’une errance sereine qu’à une carrière dans ce microcosme injuste et schizophrène qu’est le rap français.
En ayant trop vu pour douter de son style, Joe choisit le corner d’en face pour faire sa place. Le respect qu’il accorde à ses mots comme auréole, il livre ici treize titres d’une musique devenue adulte, loin d’un jeu tombé pour délinquance juvénile. No Name 2.0, c’est Slim Charles qui descends Method. Spoiler.







