* Jorrdee (FRA) / Lyonzon (FRA) / 9T5 (FRA) / Insolent Lab (FRA) @ Villa Arson, le 11.05.18
AprĂšs un Festival de la Mode - de haute tenue Ă©videmment - Ă HyĂšres, il y a quelque temps (voir notre rĂ©cent reportage), il faut bien se rĂ©soudre Ă retrouver Nice-lâa-culturelle : rentrer, sortir, dĂ©jĂ renoncer Ă aller plus loin, donc rentrer, dĂ©primer⊠Trop de âloungeâ trop de lourds, trop de âhouseâ trop de mousses, trop de âbars Ă âŠâ mais pas de baraka ni de rades, trop de barbes, trop de terrasses piĂštres empiĂ©tant sur « lâespace public » et, dessus, plus de murs de verre que de mĂ»re dans ton verre, trop de vins naturels dans des lieux vains dĂ©naturĂ©s, trop de schlagues, de cafards en jet-lag, trop de con.n.e.s, trop de codes qui tournent Ă vide genre âsans Avicii câest trop comme Da Vinci CodeâŠâ Je ne te dis pas « trop de touristes » car câest grĂące Ă eux si on est pas trop tristes.
ArrivĂ©s en bout de course, donc, sur ce pont du 8 mai, on place nos espoirs dâun soir dans lâunderground de la Villa Arson. Un moment quâon nâest pas venu - oh oui, ça remonte - et aprĂšs les dĂ©ferlantes varoises de sympathiques top-models qui ont Ă©bloui mon week-end du 27 avril, place aux poupĂ©es Ă©quivoques et lunatiques de notre cĂ©lĂšbre Ăcole dâArt - et surtout place aux copains dâabord, en cette soirĂ©e trap qui va re-situer Nissa et son fameux aigle MĂšfi sur lâĂ©chiquier hexagonal : bien au centre mais sans ĂȘtre centriste.
« Les sept samouraĂŻs + Le Club des cinq + un = Les 13 Assassins » - Câest le dernier dĂ©lire dâAlhura, qui a fait convoyer jusque Nice-Nord treize (oui, 13, faudrait voir Ă pas manquer) rappeurs lyonnais rassemblĂ©s sous la banniĂšre de Lyonzon (rien Ă voir avec la ZonmĂ© ni la « Pascal good vibe ») avec en vedette le petit gĂ©nie Jorrdee (rien Ă voir avec lâinterprĂšte de « Dur-dur dâĂȘtre un bĂ©bé »). Pour cette affiche underground et ambitieuse quâil ne fallait pas manquer, Arson a imposĂ© un changement de disposition, avec une scĂšne incongrument placĂ©e en bas du grand hall, sur la droite, et non plus dans lâaxe. Lâespace semble dissymĂ©trique et rĂ©verbĂ©rant au possible,  avec les rampes dâaccĂšs en bĂ©ton Ă lâopposĂ© de la scĂšne, mais contre toute attente lâingĂ©nieur du son a fait des miracles en parvenant Ă un rendu tout Ă fait correct, ce qui est une premiĂšre remarquable dans ce lieu oĂč lâacoustique est dâordinaire aussi chaotique que lâĂ©tat du public. Câest trĂšs agrĂ©able, en prime, de se dĂ©placer pour participer de prĂšs ou de loin aux concerts, comme dans une vraie salle avec balcon. Jâajoute que le terme « miracles » est Ă peine exagĂ©rĂ©, car jâai cru comprendre que les balances en fin dâaprĂšs-midi furent Ă©prouvant(abl)es, avec une Lyonzon ravagĂ©e dont les simagrĂ©es dâestrasses ont failli envoyer lâingĂ©' son passer le week-end Ă Ste-Marie. En attendant, je ne sais pas qui mixe, mais il passe Mercury, le tube de lâoutre-monde signĂ© GHOSTEMANE, et le rendu surpuissant de la sono nous ravit, Julien, Manu et moi. Karyn aussi, qui dĂ©crĂšte une fois de plus que le rap câest le nouveau rockânâroll + lâesprit fin-de-siĂšcle + Thomas de Quincey (Jones) + Paul Morand. JâexagĂšre sans doute.    Â
 Et Claire, dans tout ça ? Elle est plus « jâsuis dark » que Tsui Hark / mais plus Fuon Coda quâĂ fond codĂ©ine : car non, Claire ne vient pas, pour cause dâentraĂźnement dâarts martiaux dans la salle de lâĂ©cole Fuon Coda⊠DrĂŽle dâidĂ©e, surtout quâau final elle va sây blesser - en rejouant avec des bĂątons, je prĂ©sume, la scĂšne lĂ©gendaire du bol de nouilles de LâAuberge du dragon. Et donc, je me rĂ©pĂšte, elle est plus Fuon Coda quâĂ fond codĂ©ine. Or, elle lâignore probablement : « La meilleure dĂ©fonce câest la trap ».
 - Mais quâest-ce que la trap, interrogerez-vous enfin avec timiditĂ©, les sourcils en dĂ©tresse ? - Eh bien, si vous nâavez pas suivi Alt_Riviera, la trap câest LA VAGUE qui balaie actuellement le rap mondial de ses sonoritĂ©s dĂ©cadentes, droguĂ©es, planantes, psychĂ©dĂ©liques, sur des rythmes ralentis que les (t)rappeurs mettent Ă profit pour ressasser leurs paroles nĂ©buleuses. Parfois lâon devine quâelles se veulent arrogantes, ou alors touchantes - idĂ©alement les deux. Puis, assez vite, on subodore quâelles entretiennent un lien fidĂšle avec lâindustrie pharmaceutique. Elles sont enfin aussi rĂ©pĂ©titives que les discours que tâadresse ton pĂšre, lâauto-tune en plus - le mien faisait dĂ©jĂ de la trap vers 91, totalement incompris, sans mĂȘme avoir besoin dâun verre de mĂ©doc. De nos jours, les Migos, la famille A$AP, 21 Savage, Lil Pump et autres Rae Sremmurd (mes prĂ©fĂ©rĂ©s) sont les princes du genre, juchĂ©s Ă des hauteurs trĂšs diverses sur des trĂŽnes comme les MC europĂ©ens (du style Booba) rĂȘveraient dâen avoir chez eux - et câest en assez bonne voie avec toute cette Ă©cole franco-belge (et suisse aussi) qui tente de suivre lâAmerica tout en innovant.
 « Moi je trouve quâon fait vraiment une bonne Ă©quipe pour ce qui est de prendre des produits » (rires) - Cela dit, quand on en arrive Ă fasciner dĂ©jĂ deux gĂ©nĂ©rations avec des vers libres du style « Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace Versace etc » ou encore « Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang, Gucci gang etc » ou le trĂšs racinien « pute, pute, pute, pute, pute, pute, pute, pute, salope salope, salope salope, pute, pute, pute, pute etc » (ciselĂ© par Vald et Alkpote), câest quâon allie un vrai sens du dĂ©cadentisme Ă une hygiĂšne de vie pas top. Et comme le dit mon pĂšre : « La santĂ© fiston tâen as quâuneâŠÂ » Ce Ă quoi je rĂ©ponds que les trappeurs ont Ă peine vingt ans (parfois beaucoup moins pour Lil Pump) ; ce Ă quoi il ajoute : « Je sârai pas lĂ pour le voir, mais jâsârais curieux de voir dans quel Ă©tat ils seront Ă mon Ăąge⊠sâils arrivent Ă la retraite ! » Et lĂ jâabonderai dans son sens : Lil Peep non plus ne sera pas lĂ pour le voir : il a optĂ© pour une retraite radicale dĂšs ses 21 ans. Mais la longĂ©vitĂ© biologique, vous lâaurez compris, est le cadet des soucis du trappeur, qui commande en ligne tous les flacons et comprimĂ©s nĂ©cessaires Ă la pĂ©rennitĂ© de son activitĂ©, quâil espĂšre lucrative Ă dĂ©faut dâĂȘtre dĂ©purative.  Â
Revenons Ă Jorrdee, un des Ă©pigones les plus singuliers de la mouvance trap, avec son flow acide et nasillard, ses paroles qui suivent une ligne clair(e)-obscur(e) et ses productions puissantes, entre anesthĂ©sie et franche noirceur. On est trĂšs curieux de le voir sur scĂšne, et lâon nâest pas déçu, tant il parvient Ă trancher avec le tout-venant dâune scĂšne trĂšs concurrentielle. Le seul rĂ©el souci incombe Ă la voix, pas assez maĂźtrisĂ©e. Je me demande dâailleurs combien de (t)rappeurs ont frĂ©quentĂ© des cours de chant. Jâai ainsi un souvenir assez tristounet dâOrelsan, sur la scĂšne de Marsatac, il y a quelques annĂ©es : un Ă©tranger nâaurait pas compris lâaccueil dĂ©lirant fait Ă un quidam aussi insignifiant. Bien sĂ»r, ce nâest pas propre au rap : câest le cas de 95% au moins (peut-ĂȘtre mĂȘme 97,3) des chanteurs français, mais je trouve quâen rap lâexercice du live - assez proche au fond de la boxe - est plus ingrat, surtout quand on nâest pas une bĂȘte de scĂšne⊠En mĂȘme temps, depuis NTM on nâa pas eu moult animaux sauvages, et ce nâest pas la classe Camif des Nekfeu et Lomepal qui fera le poids face aux Ricains. Le mieux serait donc dĂ©jĂ dâacquĂ©rir de la puissance vocale, Ă dĂ©faut de puissance physique. En attendant, pour me punir une bonne fois de toutes mes critiques, quelquâun me renverse sur la nuque, depuis lâĂ©tage du dessus, une Tourtel (la seule boisson sans alcool disponible au bar) : fraĂźcheur pas dĂ©sagrĂ©able, mais son odeur fadasse imprĂšgne mon t-shirt Trap Lord jusquâalors immaculĂ©. Â
 A priori, les Lyonzon ont une solution Ă proposer Ă lâun des problĂšmes prĂ©cĂ©dents (je ne parle pas de la Tourtel, boisson quâils ignorent de toute façon) : Ă dĂ©faut dâĂȘtre des bĂȘtes de scĂšne, soyons treize Ă avoir lâair bĂȘte sur scĂšne. Cela dit je suis surpris : ça chante bien, les paroles sont mĂȘme audibles. Explication de mon voisin : « playback ». Ah ? Ben oui, câest vrai, ne reste quâĂ placer quelques chĆurs et cris divers en brandissant des cigarettes, des tĂ©lĂ©phones et des bouteilles aux trois-quarts vides. De son cĂŽtĂ©, Guillaume semble un peu rassurĂ© concernant lâaffluence - la jauge est atteinte - mais moins concernant la petite scĂšne qui supporte un poids inusitĂ© dâacolytes lyonnais. Hicham, quant Ă lui, est serein, aussi imperturbable que Janya, et il faut avouer que le gang Alhura dans son ensemble a de lâallureâŠ
 Dehors, on fait le point avec le crew Villani et ses satellites trĂšs en verve : dâabord la mercurienne Fanny Moser, qui peut disserter des sujets les plus variĂ©s sans jamais lasser son auditeur : BrĂ©sil, vins, brocante, littĂ©rature corse⊠Notre sommeliĂšre possĂšde un flow et une culture qui en remontrent Ă la Lyonzon. Toutefois, son Ă©picurisme joyeux et son souci de lâinterlocuteur cachent en rĂ©alitĂ© un redoutable storytelling, et lâon devine chez Fanny une solide aptitude au « bouffage de crĂąne ». Pareil pour Maya, qui sous ses dehors sages raconte avoir mis au pas puis congĂ©diĂ© tous les Lyonnais, quâelle avait surpris Ă errer sans autorisation dans la Villa cet aprĂšs-midi. Son talent de « bouffeuse de crĂąne » est confirmĂ© par Maud, et je me dis quâentre Maya et Fanny il y aurait matiĂšre Ă un grand match verbal. Puis on me complimente enfin sur ma tenue de Trap Lord : outre Hugo VallĂ©e, câest Lucas qui est fan, il dit que je porte le t-shirt ample comme son pĂšre, bien rentrĂ© dans le pantalon, la grande classe. Je savoure. De son cĂŽtĂ©, Bambo est trĂšs, trĂšs calme, presque inquiĂ©tant. Arrive le cĂ©lĂšbre Gustave, toujours attachant et nanti de sa casquette de titi. Discours sur lâĂ©volution sinistre du monde. Il voit bien que je suis incrĂ©dule, malgrĂ© mon besoin de douter, moi aussi. Il recourt donc au procĂ©dĂ© incontournable de la trap et de lâĂ©ducation : la rĂ©pĂ©tition. Il nâira pas jusquâĂ psalmodier ad libitum, non, mais il en ressort que « le but de ceux qui nous dirigent câest dâĂ©liminer lâargent liquide et de contrĂŽler la baise » (Gustave). OK, on y rĂ©flĂ©chira.
A propos, que disent les Arsoniennes ce soir ? - Eh bien : Ă©gales Ă elles-mĂȘmes + une bonne louche dâadhĂ©sion Ă la trap. Telle ThĂ©rĂšse dâAvila (Arson), il fallait bien quâelles sâabandonnent au pĂ©chĂ© mortel de la musique actuelle pour ensuite espĂ©rer connaĂźtre lâextase⊠Niveau looks, tout est possible : depuis le tailleur-pantalon noir de RenĂ©e-Claire jusquâaux imprimĂ©s les plus incongrus⊠La coupe afro fait un retour remarquĂ© chez les pĂąles brunettes. A part ça, difficile de dresser une sociologie du nombreux public : plein de jolies physionomies fort diverses, plein de jeunes quâon nâa pas lâhabitude de voir, ce qui confirme que Nice regorge de mĂ©lomanes qui ne demandent quâĂ sortir de chez eux. En tout cas câest rĂ©jouissant, et lâon bĂ©nit une fois de plus la dĂ©termination dâAlhura, qui aura fait de la Villa, ce soir, un Ă©quivalent des OM-PSG en ligue trap. Au passage, ils surclassent sans difficultĂ© la Villa Schweppes de Cannes, mieux pourvue en âsoftsâ Ă tous points de vue⊠Aussi pertinente et prometteuse que le Festival du Film sans Netflix.
Conclusion : une belle plongĂ©e dans lâunderground lyonnais, avec atterrissage dans le chaos habituel. La sĂ©curitĂ© peine Ă faire Ă©vacuer les lieux et câest bientĂŽt un bel attroupement dehors, avec quelques contestations passionnelles et puĂ©riles qui illustrent Ă merveille les vertus de lâalcool et de la fatigue. Le toujours fluet et amusant BĂ©bert veut absolument aller se battre car, rĂ©pĂšte-t-il, « voir quelquâun saigner ça mâfait dâla peine alors il faut que jây aille aussi ». Charles cherche Alice, puis la trouve. ThĂ©odora quitte a priori bientĂŽt Nice. Lina et ZoĂ© veulent continuer la soirĂ©e mais la mention de La Friche me fait fuir. Cela tombe bien, car Pauline se sent un peu faible pour rentrer seule, aprĂšs les deux gardes quâelle a enchaĂźnĂ©es : je me propose de lâaccompagner dans la jungle de Nice-Nord. Nous retrouvons BĂ©bert deux rues plus loin, par hasard : toujours croquignole, il nous explique un truc : « quelquâun qui se bat ça me fait de la peine, du coup il faut que jây aille aussi »⊠Encore un Trap Lord !Â