Hands II
Il tient toujours sa main dans la sienne. Ou est-ce l’inverse ?
Garde-t-elle sa main dans la sienne ?
Qu’importe.
Elles sont liées.
Il la serre, mais pas trop fort. Juste ce qu’il faut pour la rassurer. Pour l’ancrer dans ce moment qu’elle pourrait penser avoir rêvé. S’il n’était pas là, devant elle, à courir presque, dans ces marches qu’elle a monté contrainte, il y a huit ans et qu’elle a descendu déjà deux fois en moins de vingt-quatre heures.
Parce qu’il est là.
Parce qu’il est revenu.
Parce qu’ils sont ensemble.
Elle voudrait sourire mais sa joie reste contre sa poitrine. Au même endroit que la couronne de fleurs qu’elle presse encore contre elle, de sa main libre. Celle qui n’est pas emprisonnée de son plein gré, dans celle calleuse et forte de son époux.
Ex-époux.
Futur-ex-époux ?
Elle ne sait plus.
Ne veut pas savoir.
Ne veut pas se perdre dans des pensées obscures et pesantes, alors qu’elle sent encore contre ses lèvres la chaleur de ce baiser attendu pendant vingt-cinq ans.
Elle rougit dans l’obscurité.
Ces baisers devrait-elle dire.
Combien de fois leurs lèvres sont-elles venues se chercher ? Deux fois ? Trois ? Quatre ?
Elle secoue la tête, se souvient des gémissements qu’elle a laissé échapper alors que la main d’Arthur venait se perdre contre sa joue, dans la courbe de sa nuque puis sur sa hanche.
Et de leurs langues qui dansaient ensemble.
Inlassablement.
Indéfiniment.
Le froid de la nuit la surprend. Elle hoquete et resserre son emprise sur la main de son sauveur.
L’ancien Roi grimace. Elle s’arrête.
-Qu’y a-t-il ? Elle demande.
-Rien, il répond avant de presser le pas de nouveau.
-Vous vous êtes fait mal ? Elle questionne encore, tirant vers elle la main d’Arthur.
-C’est rien, j’vous dis.
Il est têtu.
Mais elle aussi, on ne tient pas tête à un prétendant fou pendant presque dix ans sans affirmer son caractère.
La lune est haute, c’est sa chance. Avec douceur, elle retourne la main de son compagnon dans les siennes, la fameuse couronne de fleurs effleurant leurs doigts, puis elle se penche un peu pour mieux voir dans la nuit qui les entoure.
Elles sont plus abimées que jadis, portent les traces d’ampoules mal guéries, de travail répété, de climat sec et de paysages rocailleux.
Mais elles sont belles, élégantes.
Elles ne lui font pas peur, contrastant ainsi avec celles de Lancelot. Ces mains de faux roi et de faux amour. Ces mains qui l’ont trainée, brusquée, bousculée, amochée certaines fois.
Rares fois.
Mais tout de même.
Les faits sont là.
Les mains d’Arthur, même endurcies, dégagent une douceur, une sérénité qui l’apaise déjà. Encore. Toujours.
-Ce sont juste des égratignures, il insiste, la sortant de sa rêverie.
Des égratignures, en effet. Plein de petites plaies qui ne saignent déjà plus depuis longtemps, mais qui doivent drôlement piquer, brûler, puis re-piquer derrière.
-C’est ce qui arrive quand on grimpe une tour à l’aide de ronces à moitié crevées. Il dit sans venin.
Elle le regarde, sourit, puis doucement vient poser un baiser sur sa main droite, au milieu de la paume.
-Merci, elle dit simplement, en relâchant sa main.
Il fronce les sourcils, vient croiser ses bras sur sa poitrine.
-Merci de quoi ?
-Merci d’avoir accompli vôtre quête, elle continue en passant devant lui pour reprendre leur marche vers la Carmélide.
Un instant il reste interdit, avant de courir après elle.
-Est-ce que vous venez de m’adouber ?
-Peut-être bien…
Il sourit mais elle ne le voit pas, il continue.
-Va falloir que vous soyez Reine pour que ça fonctionne…
-Pour que quoi fonctionne ?
-Mon adoubement, ma quête, vous ne pouvez pas valider mes exploits si vous n’êtes pas Reine. Il explique.
-Ah pour ça… Elle répond, toujours le pas sûr vers le chemin du retour.
-Comment ça « pour ça », ça veut dire quoi « pour ça » ?
-Non mais c’est juste que si vous voulez que j’sois Reine c’est pas la peine de vous inventer une quête, hein, il suffit juste que demandiez…
-Mais c’est vous qui m’avez remercié pour… Oh… Il s’arrête, elle aussi. Elle lève un sourcil, a presque un sourire en coin mais il n’est pas entièrement dessiné.
-Vous êtes devenue sacrément douée. Il dit seulement.
-Douée ?
-Pour obtenir ce que vous voulez…
Cette fois elle rit, mais sans joie.
-Si vous saviez le nombre de fois où j’ai supplié Lancelot pour qu’il me laisse partir au cours des huit dernières années, vous ne diriez pas ça !
-Je voulais dire avec moi. Il précise s’avançant vers elle. Sacrément douée pour obtenir ce que vous voulez avec moi.
-Ah bon ?
Il acquiesce.
Puis sa main vient de nouveau se poser contre sa joue froide de cette marche nocturne aux allures d’expiation.
Il voudrait lui sourire, comme il lui a souri quand ils se sont retrouvés, la première fois, juste après qu’il a défoncé la porte de sa prison miteuse. Mais c’est trop sérieux, trop important, l’anxiété, les frissons qui l’habitent, surpassent l’exaltation nichée près de son cœur.
Son pouce vient caresser la commissure de ses lèvres tandis qu’il se penche déjà vers elle, ses cheveux venant chatouiller le bas du visage de Guenièvre.
-Voulez-vous devenir Reine de Bretagne ? Il murmure déjà près à sceller ses lèvres aux siennes.
-Redevenir, vous voulez dire ? Demande Guenièvre, s’éloignant juste assez pour retarder la rencontre de leurs deux souffles.
Arthur se recule à son tour.
-C’est-à-dire que, comme je pensais faire les choses un peu différemment cette fois… Il s’explique.
-Différemment ?
-Bah oui, plus vous et moi, ensemble, plutôt que moi, des maitresses, des paysannes, des femmes de chevaliers, et vous…
Le sourire de Guenièvre s’agrandit.
-Je vois, elle dit simplement, en se rapprochant d’Arthur. Un Roi et sa Reine…
-Ou une Reine et son Roi. Il acquiesce.
Elle est de nouveau tout près de lui. D’un geste doux et gracieux, elle vient poser la couronne de fleurs juste un peu froissée sur sa tête. Puis dans un même mouvement elle laisse ses bras encercler son cou, ses mains se perdant contre sa nuque, prisonnières de sa chevelure.
-D’accord, elle murmure.
Il sourit, se penche, l’embrasse.
Elle fait de même.
Puis rit.
-Vous me prêterez Excalibur pour votre adoubement ?
Il secoue la tête, saisit l’une de ses mains, la serre, puis se presse de reprendre leur route vers leur futur.
Une couronne de fleurs sur la tête.
Fin
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