SEEG : le sabotage comme cache-misère
Pendant qu’Oligui Nguema discourait devant le Congrès le 15 juin 2026, le système EDAN de la SEEG s’effondrait. Trois informaticiens ont été arrêtés. Le mot "sabotage"a été lâché. La justice est saisie. Mais la vraie question, celle que la presse aux ordres ne pose pas, est ailleurs : où sont les résultats de l’affaire Supprima Gate, deux ans après ? Et si le premier saboteur de la SEEG portait un costume et siégeait aux premières loges du pouvoir ? ENQUÊTE • DB NEWS • GABON • 19 JUIN 2026 L’annonce et ses zones d’ombre Le calendrier de cette crise a quelque chose de trop propre pour être anodin. Le 15 juin 2026, Brice Clotaire Oligui Nguema prend la parole devant les deux chambres réunies en Congrès au Palais Léon Mba. Il y annonce la grande réforme structurelle de la SEEG : séparer l’eau de l’électricité, dissocier la production, la distribution et la commercialisation. "La SEEG doit être réformée si nous voulons régler de manière durable le problème", proclame-t-il. Quelques heures après, le système EDAN tombe. La coïncidence est spectaculaire. Le 17 juin, l’administrateur-directeur général Steeve Saurel Legnongo rompt enfin le silence. Il présente "les excuses les plus sincères" de l’entreprise, promet le remboursement intégral des transactions débitées sans transfert d’unités, et annonce des mesures compensatoires dont les modalités restent, à ce stade, indiscernées. Puis vient le mot qui fait tout basculer : "actes de malveillance assimilables à un sabotage". La justice est saisie, les éléments techniques "réunis en interne" transmis aux enquêteurs. Le 19 juin, le système retombe. "Des voix évoquaient des actes délictueux. Des personnes ont déjà été entendue". - L’Union / Sonapresse, 17 juin 2026 Trois agents du département informatique sont placés en garde à vue. Leurs visages, soigneusement floutés, défilent sur les écrans des médias proches du pouvoir avant tout verdict, avant tout jugement. La présomption d’innocence ? Une notion manifestement étrangère à la mise en scène médiatique en vigueur. La méthode est connue : taper fort, taper vite, taper visible. Accuser sans prouver. Et surtout, ne pas regarder là où la lumière gêne. Une entreprise à bout de souffle Pour saisir la portée réelle de l’accusation de sabotage, il faut remonter à la structure profonde de la SEEG elle-même. L’entreprise, fondée en 1950, nationalisée, puis concession-née au groupe français Veolia en 1997 pour une durée de vingt ans, s’est progressivement transformée en un organisme grippé, bien avant que le premier informaticien soit mis en cause. Le diagnostic est implacable. En 2022, c’est le président du conseil d’administration de la SEEG lui-même, Christophe Jocktane Lawson, qui dresse le tableau devant le gouvernement : "hypertrophie de l’organigramme, état vétuste des ouvrages, fonds propres nuls". Ce n’est pas un opposant. C’est l’homme nommé par le régime pour piloter l’entreprise. Quand le conseil d’administration reconnaît lui-même n’avoir "plus de fonds propres", le sabotage ne peut plus être la variable explicative principale. Les chiffres confirment l’état de délabrement. Fin octobre 2025, la dette totale des particuliers et de l’État envers la SEEG atteint 97,4 milliards FCFA. En 2024, le directeur général Joël Lehman Sandoungout dévoile publiquement que l’État gabonais doit lui seul 72 milliards, soit près de 74 % de la créance totale. Cette dette n’est pas nouvelle : en 2016, elle atteignait déjà 125 milliards, contraignant l’entreprise à suspendre ses investissements. En 2017, un remboursement partiel de 31 milliards sur 44 dus avait été présenté comme "une bouffée d’oxygène". L’équilibre financier de la SEEG n’a jamais été restauré. Sur le plan technique, les infrastructures de production d’électricité datent pour l’essentiel de plusieurs décennies. Les centrales thermiques vieillissent sans remplacement programmé. Le réseau de distribution accumule les pertes en ligne. Les délestages tournants frappent Libreville, Owendo et Port-Gentil avec une régularité que la population a fini par accepter comme une fatalité. L’eau potable manque y compris dans les zones urbaines : les ruptures d’approvisionnement ne sont plus l’exception, elles sont la norme. La compétition pour l’accès à un robinet qui fonctionne divise les quartiers de Libreville en deux mondes irréconciliables. Le départ de Veolia : une plaie non cicatricée L’angle que la presse locale continue d’ignorer est pourtant l’un des plus décisifs. En février 2018, le ministre Patrick Eyogo Edzang procède à la réquisition de la SEEG. Il parle d’une "décision mûrement réfléchie", invoque vingt ans de griefs contractuels, dénonce des investissements insuffisants. La convention de concession avait pourtant expiré en juin 2017. Elle n’avait été que prorogée faute de négociation aboutie sur un passage en régime d’affermage. Veolia, de son côté, crie à l’expropriation brutale et annonce un recours juridique international. Le gouvernement gabonais répond par des accusations environnementales : des expertises réalisées en 2018 font état de pollution aux hydrocarbures sur "quasi la totalité" des sites exploités. Ces accusations n’ont jamais fait l’objet d’une publication contradictoire ni d’un bilan patrimonial officiel et indépendant. La reprise en main publique s’est effectuée sans état des lieux validé. Depuis 2019, les recettes du segment eau ont chuté de 4,8 % dès la première année de gestion entièrement publique. En 2023, le directeur général par intérim Sylvère Biteghe expose aux partenaires sociaux une situation sans équivoque : deux options seulement, "faillite ou réduction des salaires". Cinq ans après le départ de Veolia, la SEEG peine encore à garantir vingt-quatre heures continues d’électricité dans sa propre capitale. Ailleurs en Afrique, la Côte d’Ivoire a porté son taux d’accès à l’électricité de 33 % en 2011 à plus de 70 % en 2024, en séparant production et distribution et en intégrant des financements privés pérennes. Le Gabon, lui, cherche encore son modèle. Supprima Gate : et Khalil Rihan ? Le 7 août 2024, des agents du CTRI (Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions) procèdent à une opération "coup de poing" dans les locaux de la SEEG à Libreville. Le nouveau directeur général Joël Lehman Sandoungout avait alerté les autorités : un serveur baptisé SUPPRIMA 3, officiellement désactivé, continuait de fonctionner en coulisses. Ce que les enquêteurs découvrent dépasse la simple anomalie technique. Sigma Technologie, filiale du groupe TLDC, émettait des tickets EDAN en parallèle de la SEEG, via une liaison interconnectée dite "Bel Air". Les deux entités partageaient les mêmes licences, les mêmes capacités opérationnelles. Sigma pouvait débloquer des compteurs électriques à son seul profit. Les pertes estimées : environ 50 milliards FCFA par an, selon plusieurs sources concordantes. Si ce rythme a été maintenu plusieurs années, le pillage cumulé dépasse potentiellement les 200 milliards FCFA. "Au cours d’un interrogatoire, les agents incriminés auraient cité la société Sigma Technologie, filiale du groupe TLDC". Or, derrière le groupe TLDC, un nom revient : Khalil Rihan. Un Franco-Libanais de 55 ans, décrit, selon Africa Intelligence, comme le "conseiller spécial informel" du président Oligui Nguema : il "n’apparaît dans aucun organigramme officiel", doté d’un passeport diplomatique, il agit comme le "factotum" du chef de l’État dans le monde des affaires. Depuis 2023, il aurait bâti un système mêlant affaires publiques et intérêts personnels dans des secteurs aussi variés que le BTP, l’immobilier de luxe et les mines d’or. Des plaintes ont été déposées le 9 août 2024. Des arrestations ont eu lieu. Le 23 août 2024, Oligui Nguema ordonne un audit rigoureux. Une task-force est désignée, avec pour mission d’"éclaircir les dysfonctionnements, les violations de sécurité informatique et les suspicions de fraudes". Deux ans ont passé. Aucun résultat public. Aucun verdict. Aucun bilan chiffré officiellement validé de cet audit. Maître Ange Kévin Nzikou, avocat de la SEEG, instruisait le dossier. La procédure reste opaque. Khalil Rihan n’a pas été ni mis en examen, ni convoqué nulle part. L’État : le premier mauvais payeur C’est ici que la narration officielle commence à sentir le soufre. Un gouvernement qui fonde sa légitimité sur la rupture avec la corruption bongoïste, et qui laisse s’évanouir dans le silence le plus grand scandale financier de la SEEG depuis sa création, doit des explications. Non pas à l’opposition. Aux usagers qui paient leurs factures. Il faut regarder ce paradoxe en face : l’État gabonais, principal actionnaire de la SEEG et premier décideur du secteur, est aussi son principal débiteur. En novembre 2025, la SEEG a lancé un ultimatum invitant ses clients à régler leurs arriérés avant le 6 décembre. La dette totale s’élevait alors à 97,4 milliards de FCFA, dont près de 72 milliards à la charge de l’État, soit près des trois quarts du montant. Jamais démentie par les autorités, cette dette prive l’entreprise des ressources nécessaires à la maintenance, à l’investissement et à la continuité du service. Cette situation n’est pas nouvelle. Dès 2016, les créances accumulées atteignaient 125 milliards de FCFA, contraignant la SEEG à suspendre plusieurs investissements. En 2017, un paiement de 31 milliards sur les 44 milliards dus avait été présenté comme une avancée significative, sans pour autant résoudre le problème. La dette a continué de croître et, selon Jeune Afrique, elle dépassait 250 milliards de FCFA fin 2023. Les gouvernements se succèdent, mais les arriérés de l’État persistent. Cette situation révèle une contradiction profonde. L’État exige des citoyens qu’ils règlent leurs factures, condamne les impayés et sanctionne les actes de sabotage. Pourtant, il demeure lui-même le principal facteur de fragilisation financière de l’opérateur. La SEEG peine à investir faute de ressources, et ces ressources lui manquent parce que son principal client ne s’acquitte pas de ses obligations : l’État. NOMMER L’ÉCHEC "Un gouvernement qui se dit réformateur mais refuse de rendre publics les résultats de ses propres audits ne se réforme pas. Il se déguise". Devant le Congrès, Oligui Nguema a annoncé la restructuration de la SEEG. Séparer l’eau de l’électricité, dissocier la production, la distribution et la commercialisation : l’orientation est pertinente. Des pays comme le Maroc, la Tanzanie ou la Côte d’Ivoire ont engagé des réformes similaires avec des résultats mesurables. Mais une annonce ne constitue pas un plan de redressement. Ce que les citoyens attendent désormais, ce sont des actes : la publication des conclusions chiffrées de l’audit lancé en août 2024 ; des clarifications sur l’affaire Supprima Gate et le rôle exact de Khalil Rihan ; la transparence sur la dette de l’État envers la SEEG, accompagnée d’un calendrier de règlement ; un programme d’investissement chiffré pour moderniser les infrastructures ; ainsi qu’une véritable stratégie de cybersécurité pour protéger les systèmes d’information des services publics essentiels. Tant que ces questions resteront sans réponse, le terme "sabotage" continuera de servir d’écran de fumée à un échec structurel que les autorités refusent de nommer. Mauvaise gestion, impayés de l’État, infrastructures vieillissantes, effectifs surdimensionnés, gouvernance opaque : voilà les causes profondes de la crise. L’eau et l’électricité demeureront des biens rares au Gabon tant que le diagnostic réel ne sera ni assumé, ni publié, ni traité. Avec des noms. Avec des chiffres. Avec des échéances. DB News, votre source d’actualité en Afrique et dans le monde — 18 ans d’information libre et indépendante. DB News Sources : - Kongossa News, 17 juin 2026 — Perturbations des unités EDAN : la SEEG présente ses excuses, promet des compensations et saisit la justice - L’Union / Sonapresse, 17 juin 2026 — SEEG : la piste du sabotage interne confirmée, des agents auditionnés - Africtelegraph, 19 juin 2026 — Gabon : trois informaticiens de la SEEG arrêtés pour piratage interne - Le Confidentiel du Gabon, 3 avril 2026 — Khalil Rihan : l’éminence grise du nouveau pouvoir ? (citant Africa Intelligence) - Le Confidentiel du Gabon, 16 août 2024 — Fraude à la SEEG : l’homme d’affaires Khalil Rihan est-il impliqué ? - Gabon Media Time, 14 août 2024 — SEEG : démantèlement d’un système de fraude via le serveur Supprima 3 - Gabon Media Time, 23 août 2024 — Fraude à la SEEG : Oligui Nguema ordonne un audit - Jeune Afrique, 21 juin 2024 — Entre la SEEG et l’État gabonais, la tension monte sur fond d’impayés - L’Union / Sonapresse, oct. 2025 — Assainissement financier : la SEEG mise sur le recouvrement et l’anti-fraude - Gabon Review, fév. 2022 — SEEG : les explications de Patrick Eyogo Edzang © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article













