Alors, ça y est, je l’ai lu et je l’ai vraiment aimé ce roman insolite.
Une septuagénaire est la seule survivante (son mari et le pilote meurent) d’un crash d’un petit avion au-dessus des montagnes du Montana. On sait qu’elle survivra à son errance dans la forêt et les montagnes inhospitalières car elle fait son récit vingt ans après, depuis la maison de retraite où elle vit désormais. Et pourtant...! Que d’épreuves, que de souffrances.
Néanmoins, la narration est faite donc par Coris qui veut faire un récit au plus près de ce qu’elle a vécu et ressenti, elle ne veut rien nous épargner ; et justement, cette crudité dans la description de ses difficultés, les plus triviales parfois, sont source, en même temps, de burlesque et de grandes questions humanistes. Le ton de Cloris est unique. C’est une femme très comme il faut, catholique méthodiste pratiquante, qui a traversé le siècle (le crash a lieu en 1986) avec sidération et philosophie ; elle délivre ses considérations et des bribes de son passé avec un mélange de sagesse, d’humour décapant et de modestie totale. Selon elle, ce crash et ce qu’elle a vécu dans les semaines qui ont suivi ont mis à plat tout ce qu’elle pensait avoir compris sur elle-même et les autres. Elle veut se garder de tout jugement étant allée au bout de tous les sentiments. Et c’est ce qui émeut grandement dans son récit. Elle raconte l’incroyable, une rencontre extraordinaire, le doute, la solitude, l’épuisement, le désespoir, l’émerveillement, l’affection, avec une égale justesse, sans perdre humour et un œil vif.
En contrepoint, nous avons le récit axé sur Debra Lewis, garde-forestière de la zone du crash, intimement convaincue que Coris est encore en vie alors que les preuves sont faibles et qu’elle est la seule à s’en soucier. Et pourtant, on pourrait douter de la clairvoyance de Debra, vu qu’elle passe son temps à boire du merlot et à le vomir un peu partout, tranquillement tout en menant ses rondes un peu dénuées de sens. Ce personnage est sacrément étrange. Elle ne sait pas faire une phrase sans utiliser l’adjectif « foutu », et prend un malin plaisir à ne pas être aimable. Elle est complètement détraquée, mais ne manque pas d’un certain bon sens et d’une placidité à toute épreuve (le merlot doit aider). Quand même, même si son enquête piétine, elle aussi découvrira des choses sur elle-même, et fera aussi son chemin vers l’acceptation.
Tous les autres personnages sont déglingués, bizarres, à moitié fous. De guingois. On peut sûrement ressentir un malaise dans cet univers étrange et décalé, brutal, parfois laid ou dégoûtant. Moi je m’y suis sentie assez bien, jusqu’au dénouement assez audacieux qui pose la question du jugement, du bien, du mal, et qui se garde bien de trancher. J’ai éprouvé de l’affection et de l’intérêt pour ces êtres imparfaits, foutus, de traviole (c’est un peu la cour des miracles quand même !), et j’ai beaucoup aimé qu’un jeune homme, ce jeune auteur, ait eu le cran de se mettre dans la peau de ces deux femmes si différentes. Ça fait plaisir, ça rassure, je ne sais comment l’expliquer.
Je trouve que c’est un livre fort, extrêmement original, courageux, drôle et touchant.








