CHAPITRE 9 (ON EST PRESQU’A 10): presqu’à 10
J’en étais là avec mon chien. Du son plein la tête. Du son plein la tête, ce son qui m’avait libéré quand j’étais enfant en Dordogne. Cyril Gouyou, le grand frère de ma copine qui l’avait chargée à l’anniversaire de mes 10 ans de m’offrir trois cassettes enregistrées: AUTHENTIK, KING OF BONGO, DE LA PLANETE MARS. Ah! Tiens! J’étais passé de « il » à « je » pour le récit. Tout était tellement flou. Géraldine Gouyou. Sans le savoir elle avait changé ma vie. Oui, le son, ça change la vie. Ensuite j’avais volé pour la première fois de ma vie, au Leclerc de Sarlat. Je ne volais que des magazines de musique. Je lisais L’Affiche, Rage, des trucs de métal dont j’ai oublié le nom. L’Affiche, c’est des potes de Paris qui m’avaient fait connaitre. L’époque Big Cheese Records, Lazoo, les prémices du rap: Dee Nasty, Lionel D, Démocrates D… Putain. J’étais qui? Il était qui, lui, qui parlait là?
A Sarlat, il n’y avait qu’un disquaire. Le mec on allait le voir pour lui demander un skeud de Minister AMER ou de Downset, il nous répondait qu’il avait une exclusivité avec EMI et qu’il était sûr que ça n’existait pas. Nique! On l’savait que ça existait nous! On avait lu les chroniques dans des magazines pointus. Du coup on envoyait des « grands », ceux qui montaient à Bordeaux échanger la rachacha et l’héro contre du shit, avec notre argent de poche pour qu’ils nous achètent des CD à la FNAC. A l’aveugle, enfin… en nous basant uniquement sur les dires d’articles écrits par des journalistes musicaux qui, et nous ne voulions que ça, n’avaient jamais foutu les pieds en Dordogne, mais qui nous semblaient tout connaître de ce qu’il fallait écouter. Pas REM, pas SIMPLY RED, pas PHIL COLLINS. Même pas SCORPION ou IRON MAIDEN. Si ça se trouve il gardaient une partie de notre fraiche pour de payer de la came…
Ainsi un des premiers CD qu’on m’avait ramené fut BESTIAL DEVASTATION/MORBID VISION de SEPULTURA. Deux EP sur un CD. Ben je te raconte pas comment j’ai pas aimé. Je me suis forcé pourtant! J’ai compris après. Avec BENEATH THE REMAIN, ARISE, CHAOS AD et ROOTS. J’ai compris que c’était juste pas le bon opus de ce groupe. Que c’était le premier. J’ai compris après ce que c’était qu’un groupe.
J’étais tout seul à écouter les DEAD KENNEDYS en cinquième. Et ensuite à écouter DOGGYSTYLE. Et j’en retirais pour moi même une sorte de fierté. La fierté d’être à part. Pas d’être incompris. J’écoutais les Dead K, je ne me prenais pour un poète maudit, loin de là, ça aurait été ne rien comprendre au Punk américain. Le vrai hein! Black Flag, Bad Brains, Minor Threat, les Melvins… ET le punk, c’était comme le rap. Juste: je savais que ça me plaisait. Rien à foutre si les autres connaissaient pas. J’étais tout seul. J’avais raison!
Bon bon bon. Je te la fais pas 10 fois. On s’éloigne du sujet. On continuait à marcher avec le chien, et… Je me disais… Oui, le monde ici correspondait à mes fantasmes d’enfant: plus rien, plus personne. Mais je n’étais plus un enfant et… Je me disais… Mais putain, ok, ça ressemble à la Liberté. Mais tout seul? Ca n’a aucun sens la liberté tout seul! Plus je marchais vers chez Lorna… Ah. Ouais… En fait… je me rappelais bien de son immeuble, de l’avenue en face de la fin de la rue des Rosiers qui n’était plus la rue des Rosiers. Mais je ne connaissais pas le numéro, ni le code, et comme il n’y avait même plus de rue des Rosiers… Alors le code…
« Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour, oui tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
J'aimerais m'inviter mais je n'ai pas pris d'clé
J't'ai fais de la peine donc t'as pas insisté
Ça fait des mois entre elle et moi, ah yeah
Ouais, j'le connaissais, l'code était compliqué
J't'avais fait la promesse de n'pas l'oublier
On le sait, on ne sait plus, eh
Un pied dans l'love, l'autre pied dans l'hall
J'essaye d'm'en rappeler, d'mettre les chiffres dans l'ordre
Un pied dans l'love, l'autre pied dans l'hall
J'essaye d'm'en rappeler, d'mettre les chiffres dans l'ordre
Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour oui, tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
Y a ceux qui sont lég', ceux qui sont lourds
Peut-on se toucher jusqu'à en devenir sourd
Y a ceux qui sont contre, ceux qui sont pour
Et ceux qui s'en sortent, c'est ceux qui sont sourds
Tu veux mon code, tu veux ma clé
Tu veux mon password, tu veux monter, hey
Cœur de pierre, j'ai perdu l'ouïe
Cœur de pierre, j'ai perdu l'ouïe
Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour oui, tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour oui, tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
Laisse-moi rêver que tu meures
Afin que personne d'autre ne tombe sous tes charmes
Laisse-moi rêver que tu pleures
Pour que jamais personne ne danse sur ton corps
Toi et moi on s'aime, toi et moi on saigne
Toi et moi on s'aime, mais toi et moi on saigne
Perds-moi dans les airs, même si toi et moi on sait déjà que les fleurs fanent
Fais ta douce discrète, je promets de jamais me lasser de tes charmes
Toi et moi on s'aime, mais toi et moi on saigne
Toi et moi on s'aime, mais toi et moi on saigne
Tu vas réveiller mes voisins, baisse le ton
On s'est dit au revoir, pourtant pour de bon
C'est bizarre, quand je me penche
Ça coule mieux, c'est étrange
Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour oui, tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
Allô mon amour, je suis dans votre cour
Donnez-moi le code du bâtiment, mon amour
J'te ferai la cour oui, tous les jours
J'te ferai l'amour, mon amour, mon amour
Tu me suis chaque nuit, tu ne sais qui je suis
Je te fuis chaque nuit, j'ai perdu l'ouïe
Tu me suis chaque nuit, tu ne sais qui je suis
Je te fuis chaque nuit ».
Et allez… Un son de plus venu du fond de son cerveau malade. Comment allait-il pouvoir la retrouver. Sans le code. Sans la rue des Rosiers qui n’était plus… Bref, vous avez compris depuis. Et, tiens… On était revenu à la narration à la troisième personne. Qui était-il en fait? Il regarda son chien. Intensément. Son chien le regarda. Avec son regard de chien. Avec un air qui semblait lui dire: « mon pauvre ami… ».