« Mon pauvre ami! ». Le général De Gaulle c’est « levons nous et marchez » . Les bras du tire bouchon en plus là! Ses mémés aux chapeaux chinois sur la vieille photo qui avait tournée sépia . Son aïeul qui s’appelait Amant. Son arrière grand-mère qui avait passé sa vie à faire de la couture pour les riches de Dordogne. De la couture? De la dentelle oui! Un vrai savoir-faire perdu! Ses gaufres elles étaient pareil: de la dentelle dure et fine et craquante! Et quand elle avait annoncé qu’elle allait être grand mère à ses patrons, de Dordogne, comme elle, et quand ils lui lui ont demandé: « comment va-t-elle s’appeller? » « Véronique » « c’est bien trop bourgeois pour vous, vous devriez l’appeler Niquette ». Légende familiale ou non, qui emploie le conditionnel à l’oral pour réduire les autres au silence? Son arrière grand père métayer mort saoul et que son âne avait remonté depuis le village de Saint-Cyprien jusqu’à sa cahutte. Vrai? Faux? L’autre, anarchiste, qui avait fui à pied la mobilisation de 14, se cachant dans les bois, pour être repris et se faire réformer grâce à une malformation de la hanche qui l’avait toujours fait boiter et qui avait été ouvrier à la poudrerie de Bergerac, chef de gare, chef d’orchestre de cinéma muet… Son arrière grand-mère édentée qui mâchouillait des mouillettes de pain trempées de soupe épaisse et qui répétait « le plus beau métier du monde c’est rrrrrrrrentier » alors qu’elle aussi était anarchiste jusqu’au bout de ses gencives nues. Vous ne l’entendez pas la musique de l’accent? Vous n’entendez rien. Vous n’entendez que votre vie qui vous parait être un métier, ce dont vous avez besoin, le besoin que les autres vous imposent, vous croyez. A la fin, forcément, il n’y a plus de musique. Tous les sons doux ou bruts, le froissement du déplacement des autres, qui n’est parfois qu’un souffle, le commencement d’un son. Mais si tu ne l’entends pas? Alors, où est l’orchestre du monde? Si personne ne perçoit dans la discrète apnée de celui qui se laisse mourir sans rien dire, la conscience qu’il a de gêner les autres, même en se laissant crever, comment mais comment le monde peut compter jusqu’à dix? NONNONONONONONONON AD LIB enculé, je suis sûr que tu les as comptés pour savoir si y’en avait 10 des NON.
Un livre dont vous êtes le héros.
Ce qui ressemblait à son grand-père spectral lui avait dit tout à l’heure: « il faudrait pas qu’elle traine trop. ». Sa grand-mère. 104 ans. Un bout de bois dur, comme le bois roulé par l’Atlantique, pour finir échoué dans un mouroir. Sa grand mère au corps rabougri et à la peau qui desquamait de vieillesse.
Sa dernière carte postale: trois lignes. Trois lignes écrites d’une écriture fine aux lettres qu’une vie d’institutrice de la république avait rendues… hmmm… parfaites? Trois lignes:
« j’espère que tu vas bien.
Ca fait un petit moment que je n’ai pas de tes nouvelles.
Moi j’ai failli mourir. »
Elle n’avait pas failli mourir, elle s’était cassé la gueule, en jardinant, sur un tuteur de pied de tomates et s’était écorché la joue. Mais il avait compris, bien sûr, la demande. Chez lui, c’est comme ça qu’on demandait. Et on restait attentif aux froissements subtils de ceux qui, comme eux, ne disaient pas ce qu’ils voulaient et aux autres, qui ne disaient même rien. Les lèvres serrées. Les visages bas. Les sourire à l’envers. Wesh! Comment ne pas les voir.
Sa grand mère gardait les chiens de vieux mecs qui les laissaient dans leurs camions. Elle était allé les voir. Elle leur avait dit: « moi, je vous les garde. Pourquoi vous les laissez dans le camion? » Sans intérêt. Sans jugement. Elle était là. Les chiens étaient là. Les connos qui laissaient leurs chiens dans leurs camions pendant qu’ils bossaient étaient là. Le bruissement du monde. Le monde c’était simple. Il suffisait d’écouter. De parler. De donner. De rendre. Sans attendre la petite monnaie de la course. Tu te rappelles de la course? :« Dédé, va me chercher du saucisson à l’ail! » « t’en veux combien? » Qu’il répond l’autre, mètre jaune déplié à la main. Ma grand-mère le regarde en feignant d’être surprise et excédée. « Mon pauvre ami! ». Fin de l’histoire. Bien sûr qu’il y est pas allé le chercher le saucisson à l’ail, ça devait l’emmerder ce jour là d’y aller. Et il avait joué avec sa femme la comédie du couple qui s’arrange de tout en riant et qui s’aime je crois. Je sais ce que tu veux. Je sais ce que tu veux. Je sais que tu sais que ce qui est important c’est que tu sais que j’ai compris ce que tu voulais. On s’aime. Pour la vie! Pas une entourloupe à l’horizon. Pas un seul corbeau à noircir ce ciel blanc-bleu sans nuage. Non. Une entente. Comme si… Comme si le monde était entendu comme étant le monde. Et nous, je tu il elle mon cul, c’est après. Dedans. Dans le monde absorbé ensemble. Mais quel amour!
Kaya l’album entier en boucle au Walkman à cassette dans la vieille Ritmo qui sentait l’odeur du tabac froid qui le faisait dégueuler enfant Dans la bagnole. Faiblesse. Honte.
« Oh mocking bird have you ever heard
Words that I have never heard. ».
Sorti subitement de ce mesclun de souvenirs par son chien qui jappait contre le vide et les hypothétiques dangers qui l’habitaient, il regarda autour de lui. De la mélasse noire partout de la mélasse. Comme si son chien et lui erraient dans un paysage qu’un enfant aurait raturé rageusement à l’aide d’un vieux bic fatigué. Plus de rue, plus de bâtiments. D’encre gluante les alentours recouverts. Il n’y avait plus d’amour perdu. Il n’y avait plus personne. Il n’y avait plus rien. Lui et son chien. Et l’encre épaisse qui les collait à l’absence de sol.