Il y a des moments. Epais assez. On sait leur texture impermĂ©able au mot. Un vĂȘtement technique, dĂ©perlant, la pluie, tout, glisse. Comme le silence de demeures mortes, sâil sâamplifie des bruits du bois qui gonfle lâautomne, de la porte qui grince, de la fenĂȘtre Ă moitiĂ© dĂ©gondĂ©e qui claque sous le vent, ne dit rien de ceux qui les ont habitĂ©es Ă part quâils ne sont plus lĂ , les mots qui restent en tĂȘte alors ne servent au mieux quâĂ dĂ©couvrir un Ă peu prĂšs, un si seulement. Entre lieux communs, inventions idoines, expressions idiomatiques, peut-ĂȘtre, pourtant, dans lâacharnement quâon met Ă se coller contre le monde, Ă se mettre loin de lâexpĂ©rience, dans la recherche de lâinterstice lĂ©ger qui sĂ©pare et rĂ©unit les quelques fragments dâune rĂ©alitĂ© que le mot a pu saisir, un paysage se fait jour. En un Ă©clair, le temps dâun entrebĂąillement sur le souvenir, et encore⊠Sâil ne se tient que dans notre langueâŠQuel jour est-ce? Pas celui quâil nous faut. Un jour de nĂ©ons vieillissants qui clignotent au dessus dâune piĂšce carrelĂ©e. LumiĂšres de ces vieilles salles de classes, celles oĂč on Ă©tait dĂ©jĂ assez grands pour sâimbiber les manches de nos vieux pulls dâeau Ă©carlate, pour les sniffer toute la matinĂ©e, pour nous oublier, nous, et lâendroit, et cette lumiĂšre blanche qui vacillait sur les mots quâon nous obligeait de rĂ©pĂ©ter, de servir. Ce jour qui tombe du mot pour nous fait croire quâil n'est quâĂ nous alors quâon ne lâentend parler quâune langue pĂ©rimĂ©e. Ce jour, sur tous les autres, il se lĂšve et dit : « sans les autres ». Ce jour qui nous aveugle et oublie nos vies. Pas celui-ci. Pas ce jour. Car sinon la vie.. Bref⊠câest quoi, des rĂȘves d'hĂ©licoptĂšres et des pierres prĂ©cieuses? Des promesses de futur sans toi? Le son du dĂ©samour, des cliquetis de peur et de dĂ©dain? Jamais, dans ce monde, ni la lumiĂšre du monde nây luit, ni le son du monde nây retentit.
Alors alors la mer seule sans avoir attendu nos yeux pour dĂ©rouler avaler dĂ©truire laver nous dit mieux le jour que tous les mots. Fi de la lumiĂšre. Sous nos yeux regardĂ©e, elle meurt. Ses mots avec elle. Les mots qui gisent, ramassĂ©s, enlevĂ©s, par une vague, ou une autre, dĂ©partie de volontĂ©. Polis Ă la race. SalĂ©s Ă la mort. Sans couleur tu sais? Enfin! Sans couleur Ă force de se faire rouler dans le bleu, du plus clair des bleus au plus profond, quand il va devenir noir. Verts! De la menthe cristal Ă la forĂȘt de chĂȘnes verts. Noirs, de ce noir quand il a passĂ© le bleu profond, un peu plus, noirs dâabysses, et blancs, dâĂ©cume Ă la crĂȘte, ou dâun blanc sale dâĂ©cume algueuse sur le sable. VĂȘtus de couleurs inconnues, vĂȘtus de couleurs invisibles mais qui crissent ces couleurs, pliĂ©es, brisĂ©es, repliĂ©es, pĂąte de peinture Ă©paisse, qui crissent plus que des crabes dans lâeau bouillante. Sous nos yeux, tous ces mots, quand la mer les a bien fait crisser et les rend, vidĂ©s, Ă©reintĂ©s, nouveaux et libres, sur une plage aride ou remplie de corps Ă demi-nus, entre deux rochers, sur les digues ou dans un estuaire vaseux, lĂ seulement, sans effort, je peux entendre, je peux, avant de le dire, entendre ce quâil reste du mot que, pour moi, la mer a mĂąchĂ© sept fois. jâentends le mot « jour ». Je lâentends sept fois diffĂ©rent. Je lâentends dans la bouche de ceux qui nâont pas dormi. Je lâentends dans celle de ceux qui se lĂšvent tĂŽt. Jâentends la dĂ©testation, le plaisir, lâangoisse, lâespoir. Je le vois presque recouvrir de lumiĂšre les matins nouveaux de tous les jours de tous les siĂšcles. Câest ce quâil reste du mot, et de lâautre, et de lâautre, comme en tas, une pĂąte, qui colle aux choses. Ce quâil reste, enfin, je ne le dis pas. Ce qu'il reste je le garde pour toi.