Le changement à pleines mains
Texte et Photos Laura Courbe / Illustration Fabien Roché
Il y a les convaincus : les militants de la première heure, les engagés. Il y a les sceptiques : les « réalistes » ou défaitistes sur le fait qu’on ne peut pas changer le monde et que de toute façon il est trop tard. Et puis, il y a les « je ne me sens pas très concerné par tout ça ». Dans tous les cas, je ne suis pas certaine que ce qui changera vraiment les choses soit un cadre juridique étatique international et des engagements – respectées à moitié – par des pays comme la COP 21 par exemple. Ne nous mentons pas, ont-ils réellement encore la main mise sur la quantité de pétrole consommée par les grosses firmes (seules à régir le rapport de domination entre pays) ? Et sur notre façon de consommer au quotidien dictée par ces mêmes entreprises ?
Mais alors, qu’est-ce qui peut vraiment changer les choses ? Les projets qui proposent de manières alternatives et très concrètes de vivre : acheter, manger, produire, vivre ensemble. Que ce soit en créant des ateliers de conservations d’aliments gratuits, de partage de techniques d’agriculture urbaine, en créant sa ferme bio-intensive, en organisant des conférences sur la fonte des glaces dans le grand nord ou en imaginant des produits de conservations des aliments ! Que l’on soit ruraux ou citadins convaincus : plus les initiatives seront variées, plus les profils des gens seront hétéroclites et plus il y aura un élan général de convaincus. C’est ça qui provoquera le vrai changement, les États ensuite emboiteront le pas.
Une grande toile de propositions de « transition » apparaît alors. C’est un fait tangible et c’est extrêmement enthousiasmant. Elle crée ainsi petit à petit une société aux multiples visages fonctionnant avec une économie verte remplaçant l’économie pétrolifère d’aujourd’hui.
Et je vous promets que le nombre de ces initiatives sont incroyablement nombreuses ! Parmi elles : La ferme et l’Ecole de Permaculture du Bec-Hellouin en France. Charles et Perrine Hervé-Gruyer ont créé leur ferme il y a une dizaine d’années. Ils sont considérés comme des pionniers en permaculture et en agriculture bio-intensive sur petite surface.
Ils bénéficient aujourd’hui d’une grande renommée et sont désormais cités comme référence tant pour son incroyable rendement, la productivité et les techniques novatrices, que pour la beauté de leur ferme et son havre de paix qu’elle représente. Je vous invite très fortement à aller faire un tour sur leur site internet et encore plus à visionner une vidéo de quelques minutes que vous pourrez trouver ici : http://www.fermedubec.com/
La permaculture est une science de conception de cultures, de lieux de vie, et de systèmes agricoles humains utilisant des principes d’écologie et le savoir des sociétés traditionnelles pour reproduire la diversité, la stabilité et la résilience des écosystèmes naturels.(1) Leur livre publié en 2014(2), m’a complètement éveillé.
Charles et Perrine ont acheté leur terre et se sont lancés dans l’aventure sans aucun bagage agricole. Aucun.
Il est donc possible de trouver de nouvelles techniques et de nouvelles façons de faire. Alors que l’on pense souvent devoir avoir des expériences et des diplômes pour se sentir légitime avant de se lancer dans un projet, le message que j’ai retenu du livre est plutôt celui-ci : Il faut essayer sans avoir peur de se tromper. Tenter, trébucher, recommencer.
Photo d’un jardin mandala
La ferme met en pratique un ensemble de solutions inspirées du fonctionnement des écosystèmes naturels, qui permettent de produire en abondance des fruits et des légumes : culture sur buttes, agroforesterie, cultures associées, traction animale, BRF (Bois Raméal Fragmenté), EM (micro-organismes efficaces). D’autres outils comme le semoir d’Eliot Coleman change fortement la quantité et la qualité de la production : il permet de semer sur 6 rangs en associant deux légumes. Par exemple : les radis, en sortant vite de terre, permettent d’apporter ombrage aux carottes tout en limitant les adventices (”mauvaises herbes”). Au milieu de cette planche de culture on peut repiquer des salades. Tout l’espace est ainsi optimisé.
Bien comprendre l’espace et l’écosystème avec lequel on va travailler passe par un travail d’observation minutieux au préalable : des vents dominants du terrain, des points d’eau, du soleil… etc. Par exemple, il faut faire en sorte qu’aucun rayon du soleil ne soit « perdu » en installant un verger, planter les espèces par ordre décroissant en taille, en mettant en dessous de pommiers ou de pruniers, un noisetier puis des petits arbustes à fruits -type groseilliers-, tirant ainsi profit de la verticalité, aujourd’hui où toutes les cultures sont à plats.
La production maraîchère de la ferme est plusieurs fois supérieure à la moyenne nationale par unité de surface, pratiquement sans recours aux énergies fossiles : une surface cultivée en maraîchage de 4000 m2 a produit de 80 à 120 paniers hebdomadaires en 2011 et la marge de progrès est importante.
Les concepts de la permaculture appliqués ici ont donc pour objectif de créer un paysage comestible en s’inspirant du vivant et de la nature. Près de 800 variétés de fruits et légumes, plantes aromatiques et médicinales sont présentes dans les jardins, les animaux eux aussi participent à cette espace de vie. Le mélange, la variété et une certaine humilité de l’homme dans cette agriculture à petite échelle semble être la clé gagnante.
Les espaces de cultures y sont eux aussi pour quelque chose dans ce petit paradis sur terre, une forêt jardin (forêt comestible) ; la serre de 600m2 avec un poulailler (à l’intérieur !) ; le jardin de buttes plates ; le jardin mandala ; l’île jardin : tant d’espaces qui font rêver juste à leur évocation.
Photo d’une île jardin
Au début du livre, Charles Hervé-Gruyer relate une anecdote qui explique probablement une grande partie du succès que connaît la ferme : dans les premières années, lorsqu’il y avait quelques visiteurs seulement, Charles avait surpris un visiteur resté plus tard que les autres à la fin de la journée, un peu à l’écart, habillé en costume cravate - le vestige de sa journée de travail - en train de câliner le dindon de la ferme. La scène fait forcément sourire, mais elle est très éloquente sur le besoin du retour à la nature que nous pouvons ressentir aujourd’hui.
Joël Salatin, fermier précurseur qui se bat pour une agriculture raisonnée et une consommation locale, écrit ceci : "La liberté n'est pas seulement réservé au groupes de discussions universitaires ou un beau mot dans les discours de nos politiciens. La liberté, c'est quelque chose qui se goûte, qui se voit, qui se sent et se ressent. Et pour la conserver il faut l'exercer. [...] Quiconque s'intéresse à l'essor de l'agriculture Québécoise intègre, doit lire ce livre, en assimiler les données et les idées profondes, puis agir avec convictions et déterminations." Préface de "La ferme impossible" de Dominic Lamontagne que je ne peux que vous recommander très vivement. J’espère que cela vous inspirera autant que moi.
1) Adapté de «Edible Forest Gardens, Ecological Vision and Theory for Temparate Climate Permaculture», Dave Jacke. p 354.
2) Permaculture. Guérir la Terre, Nourrir les Hommes. Pérrine et Charles Hervé-Gruyer. Editions le Domaine du possible. Actes Sud.










