Matière ...
Entélechie d'un architecte 1/2
par Laurent Lehmann
Fragments d'un paradis
titre du dernier ouvrage, inachevé, de Jean Giono
What I wanted to do was to paint sunlight on the side of a house
Edward Hopper
Faire simple ne consiste pas tant à négliger ce qui est complexe qu'à clarifier ce qui importe
Gleen Murcutt (trad. F. Fromonot)
What will be has always been
Louis I. Kahn
Dans son élévation, chaque pièce occupe un fragment d'espace circonscrit à sa volumétrie intérieure. Il s'agit d'occupation.
Là où, précédemment, il n'y avait rien - ou bien les branches d'un végétal et la course des oiseaux - il y a maintenant cela : du vide.
Du vide enfermé.
Ses caractéristiques géométriques, la nature, la couleur, l'odeur, la texture de ses parois en définissent la nature. Ses baies, leurs ouvertures, leurs fermetures, leur orientation, articulent ce vide au vide environnant. L'ensemble participe de la qualité architecturale de ce vide dans son accomplissement intrinsèque, comme dans son rapport d'ouverture à ce qui se situe au-delà ; à commencer par l'épaisseur de son enveloppe.
Un immeuble, succession de pièces, est une succession de vides. Cette succession de vide est une occupation, une soustraction du paysage.
Faute de mieux - diront certains - cette soustraction-occupation s'opère par adjonction matérielle.
Hors la grotte, la construction des hommes est ordonnancement de matière.
Cette mise en ordre de la matière dans l'espace est le métier de l'architecte.
Chaque projet est pour l'architecte une nouvelle rencontre. Rencontre d'un paysage - d'un climat -, d'une commande, d'un client.
A l'aube même de cette rencontre se déploie la contrainte. Contrainte climatique, énergétique, géologique, normative, économique.
Contrainte physique. "Le monde est un cryptogramme, et la mathématique en est la clef" Galilée.
Les équations de Maxwell décrivent dans leur éclatante simplicité le comportement électromagnétique dissimulé de l'univers. La théorie de la gravitation, la mécanique du solide, la relativité restreinte puis générale dévoilent les fondements mathématiques de l'espace qui nous inclue.
La matière pèse. La matière tombe : verticalement et linéairement - à l'approximation prêt de la rotation de la Terre, de la course elliptique de celle-ci autour du soleil, et de la cavalerie vertigineuse de l'ensemble autour du centre de notre galaxie - …
Bref, pour ce qui nous concerne, dans les limites de l'espace et du temps qui sont les nôtres, dans l'instantanéité d'un matin ensoleillé d'été, le vide que nous avons élevé pour en faire une pièce tombe, et nous avec ! Il convient donc de le porter.
Quoique l'on pense, et quoiqu'on fasse, cette chute est verticale.
Il s'agit là d'une propriété fondamentale de la nature ; de notre espace de travail.
Nous bâtissons au cœur d'un vide ontologiquement mathématique.
Mettre en ordre de la matière dans l'espace est ainsi un art de la contrainte maximum, inscrit dans la géométrie physique du possible.
Cette structuration matérielle de notre objet convient ; ou pas.
Chaque projet peut s'en nourrir ou tenter de s'en affranchir.
La dernière décennie apparaît déjà comme le temps de l’abstraction matérielle de la structure.
Temps d'éclosion (d'explosion?) intense dans l'usage renouvelé d'une palette de matériaux de parements multicolore.
Sous l'impératif écologique, architectes - et fabricants des composants de la construction - rivalisent d'inventivité dans la mise à disposition et l'utilisation de matériaux technologiques acidulés bardés de toutes les vertus d'un futur enchanté au coin d'une nature malmenée. L'habitat écologique impose dans l'imaginaire collectif (largement au-delà des cercles des initiés habituels) les canons d'une beauté exubérante, courbe, ronde, colorée. La surenchère dans l'utilisation de produits manufacturés bardés d'avis techniques, éco-labels, et autres recommandations des bureaux de contrôles veillant au bon grain de nos jours et de nos nuits, suscite les attentes pressantes de nos maitres d'ouvrages, comme les craintes un peu confuses d'hésitation de notre profession honteusement perdue au creux de ce déferlement ingérable.
L'une des conséquences les plus inattendues de la nouvelle doxa de l'isolation par l'extérieur est la mise en œuvre de matériaux exposant aux intempéries leurs faiblesses prévisibles, alors que solidité et dureté se trouvent cantonnés à l'intérieur structurel de nos demeures.
Explorer l'usage de matériaux anciens et massifs, tels que la pierre ou la brique modulaire, relève dans ces conditions simultanément de la réaction et de la provocation.
Pourtant, au-delà de toute position dogmatique, ces matériaux traditionnels recèlent encore quelques vertus intrinsèques et extrinsèques.
Intrinsèques, au crible de grilles d'analyse pourtant peu favorables, et notamment économiques ; et extrinsèques dans l'obligeance qu'ils imposent aux bonnes manières du savoir construire.
Les 16 logements construits à Bry-sur-Marne en pierre de taille massive porteuse s’inscrivent dans une telle filiation.
Connaissance de la carrière. Étude des dispositifs d'extraction et de transformation. Émission de gaz à effet de serre, et consommation d'énergie réduites. Approvisionnement rapproché. Rapidité d'exécution. Inaltérabilité du parement.
Mise au point du calepinage : conséquence de l'épaisseur de la dalle, de la chape thermo-acoustique et de ses cordons chauffants, des douches à l'italienne et de leurs structure Wedi, du grès cérame, de la cote finie des complexes des loggias bois et de leurs cœurs de Kerto étanché, de la hauteur à 1,90 des jours de souffrance intérieurs …
Ce trait précis qui marque la perfection de cet assemblage complexe dont seul ressort ce qui compte in fine : La gravité essentielle d'un bâtiment soulevé face à un semblable bâtiment posé.
Le bruissement silencieux de la pierre au soleil après l'enfouissement de millions d'années
Une part pour les hommes, celle de leurs chorégraphies futures au cœur de ce vide matérialisé.
Une part des Dieux, pour ce plein désormais incarné.














