5/ Pour aller où on ne sait pas.
Alexandre a réservé une table au bord de la scène du Comptoir. Ilarrive un peu en avance et dîne légèrement, terrine délicieuse, vin d’ocre, un nuage de chocolat noir. Le collectif G!rafe propose ce soir un concert en hommage à Alain Péters. Stéphane Hoareau et ses acolytes ont revisité les chansons du musicien réunionnais, poète ivre de rhum et de maloya. Bruno Girard dit les textes de Péters, voix profonde et inspirée, soutenue par la musique enjazzée de G!rafe. Nuit très musicale, enthousiasmante, propice aux rêves et aux idées neuves, sublime en ce sens, générative, et il vient à l’esprit d’Alexandre qu’il pourrait venir sur cette même scène, un soir semblable, plein d’improvisations et de magie, pour y lire un de ses textes. Tout à l’heure, l’extase G!rafienne dissipée, il en parlera à Pierre et Sophie, qui s’occupent de la programmation du Comptoir.
Porté par la vague musicale, Alexandre songe : lire oui, mais lire quoi ? L’évidence serait de proposer des extraits de Contourner l’orage, dont BG prévoit la sortie pour la rentrée d’automne (voir CARNAVAL, chap 1). En bonne logique commerciale, Shto soutiendrait le projet, ferait sans doute un relais médiatique, et prendrait en charge les petits fours. Mais Alexandre éprouve une certaine lassitude à l’idée de lire Contourner l’orage. Trop d’heures passées sur le texte ces derniers mois lui laissent du roman une vision un peu sèche, un regard usé. Ce serait une lecture hésitante. Confuse et méfiante. À l’affut de corrections passées inaperçues. Non. Il faut oublier Élie et Manu. Il faut oublier Winona et Louise. Il faut oublier le Little Red Roaster, les chiens cachés sous la futaie, et l’orage qui vient. Et plus tard, tout redécouvrir. Il sera toujours temps de faire une lecture du roman après sa parution.
En revanche, lire les premiers chapitres du roman qu’il a commencé durant son séjour à Rome (voir CARNAVAL, chap 3 et 4), lui paraît plus excitant. Il n’en est qu’au tout début du projet et — même s’il sait (à peu près) où il veut emmener ses deux quinquagénaires encore loin de l’âge adulte — il ne sait pas encore quel sera leur chemin. Il imagine faire une présentation du travail en l’état. Un « workshop » littéraire et musical. Un spectacle improvisé autour d’une histoire à venir, dans lequel pourraient surgir les éléments mêmes de cette histoire. Un roman qui se construirait sur scène. L’idée est séduisante. Pour aller où on ne sait pas, dit un dicton littéraire, il faut passer par où on ne sait pas...
Mais à cet instant, électrisé par une improvisation véhémente d’Hoareau, Alexandre est frappé par l’évidence : il faut lire Le ciel renversé. Un roman qui n’a pas trouvé le chemin de l’édition. Un texte qui a connu des états très différents. D’une version à l’autre, des pages entières ont parfois disparu avant de se reconstituer d’une façon nouvelle et inattendue. De nombreux débuts, des fins encore plus diverses. Des itinéraires changeants entre les deux. Suppression systématique du premier chapitre, selon la dangereuse méthode Mabanckou-Lafferrière, qui impose de savoir s’arrêter au bon moment, si on veut qu’enfin l’histoire commence. Un roman mobile, dont il reste aujourd’hui l’essentiel : un road-movie nocturne, plein de blues et de brouillard, de neige et de confusion, dans lequel Alexandre sait qu’il se trouve tout entier, et dont les premiers mots résonnent dans son esprit :
« Réveille-toi. Descends de la voiture.
C’est une petite bouche ronde, près de ma tempe, à l’extrémité de mon champ de vision, et cette bouche est en même temps un œil noir qui me surveille, un peu de travers. Au-delà du pare-brise c’est la campagne et la nuit ; dans les champs la lune naissante allume le haut des tiges givrées. Après le choc, mon front a frappé sur le volant. J’ai enfoncé la pédale de frein, la voiture a tourné plusieurs fois sur elle-même, puis le moteur s’est arrêté. Je me souviens que la musique s’exhalait des haut-parleurs comme une haleine chaude et humide ; le blues de Robert Johnson se diluait dans la campagne et j’ai dû perdre connaissance.
Oh, tu m’entends, demande l’œil.
Je tourne la tête, une douleur dans la nuque. Cet œil, cette bouche, c’est l’extrémité du canon d’un pistolet automatique. L’arme se balance de gauche à droite dans un mouvement ralenti de va-et-vient qui me fait apprécier son inertie, la densité du métal dont elle est faite. J’ai toujours été fasciné par les armes à feu. Les revolvers, les pistolets. Les flingues. Enfant, je trouvais qu’ils étaient comme les outils magiques de la prolongation de l’esprit. J’étais un cow-boy solitaire qui n’imaginait rien de la balistique et si je souhaitais la mort d’un ennemi, mon arme lui apportait la mort de loin. Entre lui et moi il n’y avait que l’enchantement de mon revolver imaginaire.
Une main sur la crosse de l’arme, un bras après cette main et d’un coup dans l’encadrement de la fenêtre, tout le visage d’un homme.
Je trouve à tâtons le fermoir de la ceinture de sécurité. D’un doigt tremblant je libère la ceinture. De la main gauche je tire sur la poignée, mais la portière résiste. Je donne un coup d’épaule trop mou, un second tout aussi faible, un troisième plus franc et je m’affale sur le bitume. Ça sent l’essence. La terre, l’herbe et la nuit froide. Et quoi d’autre ? La lune a-t-elle un parfum ? Si je restais ici en attendant le lever du jour, si je restais allongé sur cette route gelée, je m’endormirais ; je ferais un rêve, puis je m’éveillerais, plus tard, et je recommencerais tout.
C’est un grand type maigre. Dans les soixante ans, peut-être plus. Le crâne presque chauve, avec juste assez de cheveux pour lui dessiner une petite frange en haut du front. Il porte un costume noir à fines rayures grises, une chemise blanche cintrée et une étroite cravate noire. Des boots noires, effilées et brillantes. Il est tout en noir et blanc et le paysage autour : noir et blanc. La lune est blanche sur la campagne noire. Le choc sur mon front m’a fait perdre la perception des couleurs. L’homme tient cette arme noire et blanche dans sa main droite, dans la gauche il porte un étui à guitare couvert d’autocollants. Des petits squelettes mexicains ; une farandole de cadavres bariolés qui dansent tout le long du cuir noir. Bariolés. Je suis rassuré.
Je fais un pas timide vers l’avant de la voiture ; comme il ne dit rien, j’en fais un autre et je contourne le capot pour la voir de face. Borgne de son phare droit, l’aile déchirée, le capot plié et la calandre emboutie. Sur le macadam, les traces de freinage dessinent un chiffre compliqué qui raconte en silence comment la Volvo a tourné plusieurs fois sur elle-même après l’impact, pour venir se réaligner idéalement dans le sens de la route : plein ouest.
La mienne est dans le fossé, un peu plus loin, explique le grand type. Sans cesser de me braquer de la main droite, il lève l’étui de cuir noir devant mon regard. Il le dépose comme une chose précieuse sur le capot de la Volvo, m’attrape par le poignet et me tire sèchement vers lui. Il a vingt centimètres de plus que moi. Il penche son visage sur le mien. Fais voir un peu ce front. Il m’ausculte avec ce recul de la tête propre aux presbytes, ses petits yeux noirs perdus au fond de ses grandes orbites creuses. Quelques coupures quand le pare-brise a éclaté. Rien de grave. Tu te sens comment ? Il agite son arme devant mes yeux. Tu vois clair ?
Oui, dis-je. Mais ce sang ?
C’est la tête, ça saigne toujours beaucoup. Ça va s’arrêter. Tu peux conduire ?
Tout est doux, bancal et nauséeux. Si le monde se redressait, si le temps reprenait son cours, oui, je pourrais conduire. Mais l’horizon s’incline sous la lune, ou alors c’est ce type qui penche ; ou bien c’est moi qui bascule. Il me rattrape avant que mes genoux touchent le sol. J’ai mal au crâne, j’ai envie de vomir.
J’ai mal au crâne et j’ai envie de vomir, dis-je.
Descends dans ce champ et va dégueuler. Ensuite tu te mets au volant et on roule.
Et votre voiture, vous la laissez là ?
Dans ce pré où je suis descendu, l’herbe est glissante et craquante de givre. Je vais rester debout. Je vais rester digne face à la nuit tranquille. Je vais récupérer ce qu’il me faut de clarté, me réunifier, revenir à moi. Au premier spasme je suis à genoux sur la terre gelée. J’évacue de mon estomac des flots aigres de bile et de sucs gastriques. La violence des contractions me coupe le souffle. Trempé de sueur glacée je cherche de l’air, des larmes plein les yeux. J’ai peur de mourir étouffé dans mes miasmes. Entre chaque crispation de mon ventre qui se vide je cherche un air propre. Un air neuf. Une inspiration qui me redresserait.
Tremblant, mes larmes cristallisées sur mes joues, je sens qu’enfin tout s’apaise en moi, vidangé, nettoyé. Mes organes malmenés reprennent leur place. L’estomac là où il faut, le foie là où il faut. Dans le ciel, la lune est à sa place. Les étoiles joueuses et discrètes scintillent aux places qui sont les leurs. La route file à travers la campagne. Le carrefour marque le monde de sa croix blanche. Et en haut du talus, je vois la longue silhouette du vieux rocker qui me regarde, avec sur le visage, sculptée par les lueurs célestes, une curieuse bienveillance. Il est accoudé à la portière ouverte de la Volvo. Sur la banquette arrière il a trouvé le pack de bières que j’avais emporté. Du bout du canon de son arme il fait sauter la capsule d’une bouteille qu’il pose sur le capot, près de l’étui à guitare.
En remontant sur le talus, j’ai vérifié qu’aucune trace de vomi ne s’était accrochée à ma chemise ou à mon pantalon. Je n’en ai pas trouvé. Juste de la terre. Mais la terre, ce n’est pas grave. La terre me rassure. Elle me dit qui je suis, elle me rappelle d’où je viens. Il tient la bouteille devant lui, sans me la tendre, pour que je vienne la chercher. Je la saisis d’un geste un peu trop vif, sans quitter le pistolet du regard. C’est un CZ 75, me dit-il. Fabriqué en 1975 en Tchécoslovaquie. 9 mm parabellum. Une arme réputée pour ses qualités de confort, de précision et de fiabilité. Une bonne amie. Il fait jouer l’arme sous un rayon de lune et elle se colore d’or et de puissance. Elle est d’une prise en main un peu particulière. Il faut placer le pouce droit sur la commande de sûreté. De cette façon. Lorsque la main gauche vient enserrer la main droite, le deuxième pouce vient s'aligner en dessous. La détente mérite sans doute un petit ajustement. Il la tourne et la retourne, et c’est dans ma main que je voudrais qu’elle soit. Pas pour prendre l’avantage sur lui, mais pour sentir rayonner sa masse dangereuse du creux de ma paume jusque dans ma poitrine. Je l’ai volée à un flic en Angleterre, poursuit-il. Lors d’une émeute qui a suivi un concert. Les flics de là-bas n’ont pas le droit de porter ce genre d’arme. Il étend son bras, vise tout l’horizon dans un lent mouvement panoramique qui vient s’arrêter juste sur mon cœur.
Vous n’avez pas de raison de me menacer, dis-je. C’était un accident.
Il termine sa bière et jette la bouteille dans le fossé. Ce n’est pas toi que j’attendais. J’ai été surpris. Il pose un dernier regard sur le CZ 75 et le glisse dans son dos, sous sa veste, calé dans le creux de ses reins. Puis il me demande l’heure, en jetant des regards inquiets à l’horizon des quatre routes du carrefour. Sur le tableau de bord de la Volvo l’horloge numérique indique 00:45 en petits bâtonnets roses.
C’est trop tard, dit-il. Moins le quart, c’est déjà demain. Il ne viendra plus. Ce n’est plus la peine d’attendre. Tu allais où ?
Je me souviens qu’à mon départ le ciel était zébré de nuages lumineux et glacés. Un ciel clair de novembre. J’avais glissé une compile de blues dans le lecteur. J’avais ouvert la fenêtre malgré le froid, le coude à la portière comme au printemps, je respirais un air dont je m’étais persuadé qu’il était pur et parfumé. Le moindre bosquet était une forêt impénétrable. Un pré en jachère derrière un bâtiment agricole était une steppe. Bientôt, après le prochain faux plat, sans doute allais-je voir apparaître l’océan, lisse et noir sous la lune montante, la vie est si pleine de surprises.
Vers l’ouest, dis-je. Mais si ma voiture démarre, je peux vous déposer quelque part.
Il étire sa longue carcasse et renifle l’air froid comme un éclaireur indien. L’ouest, c’est parfait. Fin des terres. Idéal granit. Des pierres et des pierres dressées. La mer à perte de vue. Et quand le jour se lèvera, nous aurons l’aube derrière nous. Nous précéderons la course du soleil.
Je ne suis pas certain de comprendre ce qu’il a voulu dire. La fin des terres, l’idéal granit, la course du soleil… Je me dis que c’est de la poésie punk. Mais est-ce qu’il a dit : nous ?
Ce sont les paroles d’une chanson que je viens d’écrire, vient-il me glisser à l’oreille, comme s’il avait perçu le fond de ma pensée. Le rock’n’roll est la poésie des brutes.
Puis il attrape son étui à guitare sur le capot de la Volvo et se glisse sur la banquette arrière. Maintenant voyons si cette voiture démarre, dit-il, et reprenons notre route vers l’ouest.
Un tour de clé et je pense : notre route ? Deux tours de clé. Trois tours et la voiture démarre. Je passe la première, je me réaligne sur le bitume et j’accélère en douceur. J’ai du mal à distinguer la route dans la lueur du seul phare qui fonctionne encore. La direction est faussée et je suis obligé de corriger la trajectoire en permanence. Bruits inquiétants sous le capot. Ma fenêtre est restée ouverte et refuse de se refermer. Le vent froid qui s’engouffre me gèle les cils. Lui derrière, est plus à couvert. Je distingue son visage dans le rétroviseur. Son regard accompagne le lent défilement de la campagne avec lassitude et résignation ; quelqu’un n’est pas venu à son rendez-vous. Un instant, son visage me paraît familier. Celui d’un homme que j’aurais aimé par le passé, que j’aurais fini par perdre de vue et que je retrouverais des années plus tard, semblable et différent, et que j’aurais du mal à reconnaître.
Je m’appelle Wilko, annonce-t-il.
J’hésite un instant à lui donner mon nom.
Tu es sûr ? Tu dis « Vladimir » comme on jouerait un riff de guitare au mauvais endroit du morceau.
Non, dis-je, et je répète : Vladimir, en détachant chaque syllabe. Vla-di-mir. »
Vladimir et Wilko passent la nuit au Luciphob Clob, où ils apprennent à se connaître. Le lendemain matin, dans la casse automobile de Popah Gronschtein — et fils, (deux jumeaux dégénérés, Ethan et Joël), Vladimir découvre dans le coffre d’une Mustang noire rutilante, le corps presque sans vie de Stella. Quelques pages plus loin, à peine réanimée, Stella assassine Popah. Vladimir, Wilko et Stella doivent prendre la fuite, les jumeaux à leurs trousses. Un long voyage commence à travers la nuit, la neige, et les souvenirs confus de Vladimir, qui les mène au lieu de son enfance perdue, à Zabudetstva, en Bohème. Mais pourquoi Stella veut-elle absolument que Vladimir soit ailleurs, en train de mourir au volant de sa Volvo renversée, au milieu de ce carrefour désert ?
Projections vidéo d’images non conformes, paysages graphiques non raccords. Il faudra créer un décalage, une tessiture émotionnelle. Musique tendue. Un blues matinée d’accents slaves, des cordes et du cuivre, avec quelque chose d’électrique au lointain, comme le grésillement d’un néon déglingué dans une station service déserte. Voilà ce qu’il faut construire, pense Alexandre en applaudissant la très belle prestation de G!rafe.
Pierre et Sophie ont accepté de mettre la salle à sa disposition pour y prévoir les répétitions nécessaires et Alexandre, littéralement enchanté, a décidé de rentrer à pied. Il traverse Paris d’est en ouest. Soudain il s’arrête au milieu du pont Neuf, car à la surface du fleuve quelque chose l’a séduit, le reflet d’une étoile dans le ciel. Quels musiciens ? se demande-t-il, quels artistes inviter ? Quels fleuves faire converger pour concevoir l’océan noir sur lequel dérivera Le ciel renversé ?
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