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9/ Amor Fati
Les journées qui suivent sont lentes et grises. Ainsi va la vie d’Alexandre, de l’ombre à la lumière, et retour. Il avance sur une route qui monte avant de redescendre. Cette route n’atteint jamais de sommet, ne plonge jamais dans des gouffres. Alexandre est un maniacodépressif à faible amplitude.
Cette nuit il fait un rêve qu’il n’a plus fait depuis longtemps. C’était autrefois un cauchemar récurent, toujours le même, jamais le même, variations infinies d’une même catastrophe : l’arrivée d’une vague géante. Dans cette occurrence, il est dans une ville qui pourrait être Lisbonne, lumière blanche écrasante, la ville pleine de vie et d’agitation. Il est accompagné. Marius, peut-être, l’alter-ego de sa jeunesse, l’ami de toujours, malgré les distances et les vies séparées. Et une autre personne, son frère Théo et les enfants de celui-ci. Pas sûr. Flou. Un proche, c’est certain. Comme chaque fois dans ce rêve, Alexandre voit venir la vague immense à l’horizon. Cette fois-ci, il n’y a pas de panique, aucun affolement. Chacun choisit sa stratégie. Alexandre décide de gagner les hauteurs. Il part seul vers le haut de la ville en éprouvant un remord obscur. Abandon, trahison, sans être sûr de pouvoir dire qui abandonne qui. Après avoir déferlé sur la ville basse, la vague vient mourir aux pieds d’Alexandre, sur une place qui domine la cité. Tout est noyé. Puis l’eau se retire. La ville brille d’un éclat mouillé. Un lustre neuf et très beau. Il n’y a pas de cadavre, pas de corps, pas de victime visible. Aucun dégât apparent. Mais l’air est saturé de la vibration de la catastrophe. La vie reprend son cours. Au téléphone, Marius donne rendez-vous à Alexandre à l’angle de l’avenue Diagonale, dans un petit hôtel où lui et les personnes qui l’accompagnent se sont réfugiées pour échapper au raz de marée. Alexandre se perd dans la ville en essayant de les rejoindre. C’est un moment plus terrible que la catastrophe elle-même, car il sait qu’il connait parfaitement la ville et il lui est insuportable de s’y égarer. Lorsqu’il cherche un plan, il n’en trouve pas. Il se retrouve dans les quartiers nord, bord de mer, rochers lisses, tout est mouillé sous le soleil, cul de sac géographique. Il faut revenir en arrière et retrouver le centre ville. Angoissé, Alexandre se répète en chemin, que Diagonale n’est pas une avenue de Lisbonne, mais de Barcelone. Peut-être a-t-il mal compris ce que lui a dit Marius au téléphone. Il traverse la ville au hasard, hébété, et fini par tomber sur Marius, par hasard, devant la porte du petit hôtel. Sourire égal sur le visage de Marius, culpabilité irrépressible dans le cœur d’Alexandre.
L’écho de ce rêve l’accompagne toute la journée. Il pousse en lui comme une plante grimpante. Il ne le lâche pas, même après qu’il l’ait écrit dans un cahier, couché noir sur blanc, afin de le voir en face. Pas plus aujourd’hui qu’autrefois, cette vague ne dit de quoi elle est l’image. De quel cataclysme intime elle est la métaphore, de quelle faute, de quelle violence ?
Lorsqu’elle est à son acmé, traversant les plateaux lumineux, Alexandre est toujours surpris de voir sa route sinusoïdale perdre quelques degrés avant de redescendre. Quand elle est à son point le plus bas, dans l’ombre des vallées, il est tout aussi étonné de la voir remonter. Il connaît l’alternance de ces mouvements de terrain, il sait qu’ils vont se produire, mais il est incapable de dire à quel moment. C’est son chemin. Il ne lui reste qu’à le vouloir, pour éviter d’y être soumis. Amor fati.
8/ …il faut passer par où on ne sait pas.
Lorsque les musiciens du collectif G!rafe ont appris que Billie Holiday allait venir chanter au cours de la lecture du Ciel renversé, il y a eu un moment de flottement. Un embarras mêlé d’excitation. La grande dame intimide. Elle vient avec tout ce qu’elle est, jazz à fleur de peau, fragilité d’apparence et nimbée d’une aura bleue. Elle s’avance avec ce qu’elle a vécu, l’enfance douloureuse, la vie brutale, les hommes méchants. Elle apparait avec sa foi dans le jazz, qui est son biotope, et sa foi dans le chant, qui est sa raison de vivre. Elle est accompagnées des spectres qui ont joué pour elle, Ben Webster, Duke Ellington, Count Basie, Lester Young, ce qui impressionne la G!rafe et fait peser sur ses membres d’incomparables standards. Mais cet instant passé, la stupéfaction digérée, toute pression bue, c’est l’excitation qui l’emporte. Alexandre a proposé à Fred Pajak de dessiner pendant la lecture. Grâce à un dispositif ingénieux ses dessins apparaitront sur le fond de scène, un trait de plume après l’autre, sans que sa main ne s’interpose entre le papier et l’objectif d’une caméra. Alexandre n’a rien demandé de précis, ni décors, ni illustration particulière des passages proposés au public. Pajak a lu le roman, ils n’ont pas eu besoin d’en parler, un regard a suffi pour qu’ils se comprennent. Carte blanche.
Le soir de la répétition générale, après une semaine passée au Comptoir à mettre en scène la lecture, tout le monde est réuni sur le plateau. Jean-Mo, qui s’occupe du son et de la lumière, s’active derrière la console. Il corrige le son de la batterie, affine celui de la guitare dans les retours. Il demande quelques notes de contrebasse, veut réentendre la clarinette et l’harmonica, s’assure de la disposition du micro d’Alexandre. Enfin, après un noir absolu de quelques secondes, Alexandre commence la lecture dans une lumière qui semble une aube d’hiver, pâle et lente. Il pose sa voix sur la musique improvisée et se sent comme un promeneur dans une forêt déjà parcourue, mais par des sentiers différents. C’est le jeu qu’ils ont mis au point les jours précédents. Du rythme de sa lecture, de ses intonations, du grain de sa voix, les musiciens s’inspirent pour ouvrir de nouveaux chemins. Sans être jamais perdu, Alexandre ne sait pas quels paysages sonores vont apparaître, à travers lesquels il lui faudra continuer d’avancer. Mais tout est fluide, les enchainements fonctionnent, texte en musique, texte seul, impros seules et chansons. Dans un coin de la salle, dans l’ombre, Pajak dessine et l’on pourrait croire qu’il a amené cette ombre avec lui, qu’elle lui est attachée, comme à d’autres est attaché un nuage au-dessus de la tête. Pajak n’a pas arrêté de dessiner depuis le début du projet, réalise Alexandre. Mais en réalité, quel que soit le projet, Pajak ne cesse pas de dessiner. Ses jours y passent, ses nuits ; sa vie est mangée par le dessin. À moins de considérer que sa vie se trouve dans ces dessins, sa vie toute entière projetée sur des feuilles de papier, et alors, comme chacun, il ne fait que suivre son chemin.
Billie est assise sur un tabouret de bar, au milieu des musiciens. Elle est l’astre sombre autour duquel tous gravitent. Elle porte un pull léger en cachemire crème, un pantalon fuseau noir, ses mains sont posées sur ses genoux, ses jambes finement croisées, elle a les bras tendus, le dos droit ; elle n’est pas concentrée, elle est immergée dans la musique. Quand Billie chante, sa tête oscille doucement, son regard se perd par instant puis revient se poser sur l’éclat d’un projeteur que reflète le vernis de la guitare. Elle sourit au refrain. Littéralement. Comme si elle accueillait en elle ce moment de la chanson. Bienvenue, refrain. Voici mon souffle venu du ventre, et voici ma voix, pour te porter. Elle laisse couler quelques notes et reprend un couplet, les yeux clos. Après quelques mesures, Stéphane entame un solo de guitare d’un arpège mineur diminué. Un sourire d’une autre nature éclaire le visage de Billie, comme si venait de s’engager une conversation aimable, intense et raffinée. Elle ponctue les étranges lignes mélodiques de la guitare de mouvements de têtes complices, de légers haussements de sourcils, autant d’acquiescements muets qui sont des manières de dire qu’elle entend ce langage, qu’elle est d’accord avec tout ce qu’il exprime, qu’elle embrasse tout ce qu’il signifie. Oui, dit-elle muettement, oui, oui, oui. Chaque note est une image, chaque image un poème mélodique inédit, énoncé dans la seule langue qu’elle comprend vraiment. La langue musicale du soin de son âme, celle qui répare tout, l’enfance, l’ivresse et les hommes. Nicolas poursuit le chorus à la clarinette basse. Billie se mord la lèvre inférieure, la tête inclinée sur l’épaule, envahie par la musique. Alexandre comprend que le jazz est son véritable amant. Celui qui ne la maltraite jamais, le seul à lui offrir les caresses qu’elle attend. Elle ferme à demi les yeux et se balance doucement sur le haut tabouret de bar, fragile et puissante à la fois, ravie par les volutes de la clarinette et hoche la tête en une extase joueuse. Ses épaules sont secouées d’un léger tremblement qu’accompagne le jeu de cymbale d’Éric. Il sait que chaque frôlement de balai sur la peau d’un tom est une caresse sur le corps de Billie. Il l’accompagne, tout en finesse, sans sacrifier l’énergie nécessaire à l’ensemble du morceau. Théo danse avec sa contrebasse, d’un pied sur l’autre, et soutient tout l’édifice musical de son jeu souple et organique, brûlant comme un torrent de lave souterrain. À cet instant, Alexandre s’aperçoit que Billie porte un regard vers la salle vide, vers la porte close ; elle semble amère, comme si elle avait attendu une personne chère, un ami, et qu’il n’était pas venu. Mais un riff de guitare, qui appelle le dernier couplet, dissipe sa mélancolie furtive. Puis, après l’ultime refrain, Billie termine ce blues a capela, trois phrases chuchotées, un chapelet de notes soupirées qu’un drap de silence vient recouvrir, un repos sublime qui est encore sa voix et que personne n’ose interrompre. La lumière descend, c’est presque l’obscurité ; on n’entend que le crissement de la plume de Pajak sur le papier. Demain, pense Alexandre, quand le public sera là, il faudra faire entendre ce silence, mais se méfier de sa puissance. Ne pas se laisser prendre à son piège hypnotique et trouver le bon tempo pour reprendre la lecture. Tout au long de la répétition générale, à l’encre de chine noire, Pajak a dessiné de grands ciels de neige et des routes à travers la nuit. Il a cartographié le roman d’Alexandre et fait apparaître en fond de scène le carrefour où tout a commencé. L’accident de voiture. La rencontre de Vladimir et de Wilko. Il a construit toute son imagerie sur ce motif, croisée des chemins et carambolage des destins. Il a évoqué les images projetées sur les murs du Luciphob Clob. De quelques traits de plume, il a donné une vision cauchemardesque de Popah Gronschtein et fait le portrait de ses deux fils, Ethan et Joël, en lévriers sauvages et affamés. Il a offert à Stella le visage d’une poupée de porcelaine en colère, rousse, furieuse, et guerrière. Il a hachuré les champs givrés et la forêt renversée par la tempête. Il a montré l’enterrement de l’enfant Tzigane, le chagrin du père et la folle nuit de deuil et de musique. À l’encre de chine noire, il a fait surgir Zabudetstva de son brouillard orange.
Le lendemain, à l’issue de la représentation, Alexandre félicite et remercie tout le monde, chaque acteur de ce projet, pour son talent, pour son investissement, pour avoir accepté d’être une partie de ce jeu collectif et éphémère. Il est bouleversé, mais cherche à ne pas le montrer. Colette, sans doute, le perçoit, mais ne dit rien. Il a en lui l’émotion d’un marathonien exténué, les muscles tétanisés, qui franchit la ligne d’arrivée en tête mais hagard, et qui, prenant soudain conscience de sa victoire, mesure dans le même instant la vanité dont elle est faite et s’effondre en pleurs sur la piste. Il aura fallu attendre jusqu’à ce jour, pense Alexandre, jusqu’à ce jour dans le Pli, pour que ce moment puisse exister. Pour tout réunir et tout assembler. Il pense aux jours anciens, aux efforts accomplis et répétés, au temps passé, là-bas, dans le réel, qui est si rétif à la beauté et réfractaire à l’accomplissement… Le regard de Colette le soutient, le redresse, il refoule ses larmes de marathonien et verse du vin dans les verres. Nous recommencerons, assure-t-il à chacun, ensemble, avec d’autres, nous recommencerons. Encore sous l’effet de la magie de Billie, les musiciens ont du mal à reposer leur instrument ; ils trinquent et boivent aux avenirs, puis improvisent des lignes mélodiques sinueuses sur des rythmes impairs, pendant que le public quitte la salle à regret, en emportant avec lui son émerveillement.
Quelques instants plus tard, le long du bar déserté, dans cette ombre particulière qui ne le quitte jamais, Pajak danse avec Billie Holiday.
7/ Avant Midi.
C’est Fred, encore, qui le ramasse à l’aube d’une nuit de plusieurs jours, exténué et renonçant. Fred et son ironie joyeuse, sa suspicion profonde, sa vision d’aigle au-dessus de nous tous. Il a la pupille éclatante, d’une fraicheur de glace et, comme à son habitude, il semble ne pas toucher le sol. Sa main caresse le front d’Alexandre, mais il ne le berce pas. C’est conjouir, lui dit-il, et non compatir qui fait l’ami. Sache que qui est parvenu, ne serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur, — pour un voyage toute fois, qui ne tend pas vers un but dernier : car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera, les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde ; aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son cœur à rien de particulier ; il faut qu’il y ait aussi en lui une part vagabonde, dont le plaisir soit dans le changement et le passage. Sans doute cet homme connaîtra des nuits mauvaises, où, pris de lassitude, il trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir le repos ; peut-être qu’en outre, comme en orient, le désert s’étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie y feront entendre leurs hurlements tantôt lointains, tantôt rapprochés, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui déroberont ses bêtes de somme. Alors sans doute la nuit terrifiante sera un autre désert tombant sur le désert, et il se sentira le cœur las de tous les voyages. Et que le soleil matinal se lève, ardent comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre, il verra peut-être sur les visages de ses habitants plus de désert encore, plus de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes — et le jour, à quelque chose près, sera pire que la nuit. Il se peut bien que tel soit à quelque moment le sort du voyageur ; mais pour le dédommager viennent ensuite les matins délicieux d’autres contrées, d’autres journées, où il voit dès la première lueur de l’aube les chœurs des Muses passer dans le brouillard des monts et le frôler de leurs danses, puis plus tard, serein, dans l’équilibre de son âme d’avant Midi, se promenant sous les arbres, tomber à ses pieds de leurs cimes et de leurs vertes cachettes une pluie de choses bonnes et claires, présents de tous ces esprits libres qui hantent la montagne, la forêt et la solitude, et qui sont comme lui, à leur façon tantôt joyeuse, tantôt méditative, voyageurs et philosophes. Nés des mystères du premier matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de l’horloge, un visage si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure : ils cherchent la Philosophie d’avant Midi.
Alexandre s’est endormi sous « la pluie de choses bonnes et claires » et les derniers mots de Fred lui sont parvenus à travers la brume du sommeil, sous la forme d’un rêve léger dans lequel il marche sur la plage blanche de Nazaré, entre les barques colorées, poussé par le vent vers une terrasse à l’ombre. Là, une jeune fille brune et bavarde lui offre du café dans une langue qu’il ne connaît pas mais qu’il comprend. Puis des musiciens improvisent un morceau de jazz, clair et hypnotique à la fois, sur lequel la jeune fille pose une voix blessée, pleine de larmes et de désirs, et son chant possède la puissance d’une prière du vendredi soir.
À son réveil, il est seul. Fred a disparu et n’a laissé qu’un mot sur la table de nuit : Il est beau de se taire ensemble, plus beau de rire ensemble. On se voit ce soir.
Matin délicieux d’un autre jour. Chœur des muses dans le brouillard. Alexandre sent qu’il est temps de reprendre le fil d’une intuition interrompue : lecture musicale du Ciel renversé. Il lira lui-même son texte. Il faudra de l’entrainement. Faire quelques exercices de diction, un crayon entre les dents. Ce ne sera pas le plus difficile. Il dessine mentalement les linéaments d’une structure à établir. Un orchestre intime, capable de générer des images musicales et de créer un décor vibrant, dense, électrique, dans quoi poser sa voix et son histoire. De temps à autre, il faudra ménager de longues respirations. Des morceaux de musique à part entière. Introduction, couplet, refrain, une mélodie qui se retient. Des chansons. Parfois des blues bancals, d’autres fois des ballades aériennes, mais aussi des choses plus complexes, improvisées sur des structures établies. Il faut réunir un collectif de musiciens autour d’une identité vocale, d’une présence indiscutable. Il faut un noyau. Un joyau. Une chanteuse.
Il faut Billie Holiday.
6/ Nocturne, avec démons.
Mais dans le Pli, où tant de routes se croisent, — Yellow-brick-roads enchantées sur lesquelles on pourrait croire qu’il suffit de poser le pied pour qu’elles vous mènent immanquablement là où vous attend votre destin — il n’est pas impossible qu’on se perde.
Parce qu’on aura fait un pas de côté sur le talus, la tête en l’air, séduit par le scintillement de sa propre étoile au ciel outremer du renversement, et qu’on aura dérivé à travers des champs d’herbes hautes et de fleurs narcotiques, perdant de vue l’horizon illusionniste, oubliant le conseil de Fred de ne pas prendre les apparences pour autre chose que ce qu’elles sont. Car les illusions, à quoi on a consenti, par jeu, contre l’ennui, sont la matière du Pli. Ici elles vivent, ici elles agissent, et le fleuve boueux du réel réel continuera de suivre son cours, ailleurs, et ses eaux n’en seront pas éclaircies. Alexandre semble avoir négligé cet état de choses, et il s’est égaré.
En ce moment il éprouve comme une dépression dans le vol de son ivresse, un trou d’air, et il lui semble qu’une ampoule vient de s’éteindre quelque part, et une autre, et une autre encore, ces étoiles, dont la lumière le ravissaient à l’instant même, disparaissent une à une et c’est bientôt la nuit. Naïf, perdu entre deux chapitres, Alexandre n’a pas vu venir ce crépuscule. Dans cette obscurité hostile, il sent que s’éveillent des démons qu’il croyait ne pas devoir affronter ici, interdits de séjour dans le Pli, prisonniers du réel et de ses morsures.
Le premier à s’approcher est un diable trapu à la démarche lente et mal assurée. Il a l’aspect trompeur d’un enfant gras et timide. Il tend devant lui une main qu’Alexandre sait ne pas devoir saisir. La créature plonge son regard d’enfant triste dans le regard d’Alexandre, pour qu’il y contemple son reflet, entre les larmes. Mais c’est un miroir de sorcière. Alexandre n’y voit pas ce qu’il est, ou ce qu’il a été, mais ce qu’il craint. L’absence. Le doute. Des enthousiasmes mort-nés. Des cadavres d’œuvres avortées. Des armoires vermoulues où pourrissent des manuscrits, des charniers de papier. Il ne faut pas entrer dans le jeu de cet enfant, il faut refuser de le consoler. Il faut lui parler comme à un fauve que l’on rencontre dans la savane, avec calme et détermination, il faut lui dire : va t’en, retourne d’où tu viens. On peut lui jeter des pierres. Mais surtout il ne faut pas courir, ne jamais prendre la fuite. Si vous fuyez il vous rattrape, et vous dévore.
Un second est une entité sans corps, sa nature est de brume, tout à a fait impalpable, un brouillard toxique mais lumineux, rose peut-être, vers quoi Alexandre se sent attiré comme vers l’abîme. Du fond de ce trouble coloré monte un étrange lieder schubertien, écho pâle du Schwanengesang D744. Alexandre en déchiffre les paroles, obscures comme dans un rêve fiévreux, je me lamente, croit-il entendre, de la dissolution qui court dans mes membres. Puis elles sont plus claires. Encore un livre, chante une soprano invisible, dans l’océan des livres, à quoi bon ? Cette route n’est pas la tienne, tu occupes la place d’un autre ; il y avait tant d’autres choses à faire, peindre, ou jouer de la musique, ou mieux encore : rien, ne rien vouloir, ne rien créer, et vivre ainsi, invisible pour de bon. Alexandre est happé par un sommeil de somnambule dont il faudrait qu’il s’échappe, comme de l’intérieur d’un cauchemar lorsqu’il sait qu’il rêve. Un geste mental, Alexandre, un effort, un éclat de fierté peut suffire ; pour peu qu’assez d’air pénètre tes poumons et que l’asphyxie se dissipe. Mais il y a cette lueur, cette douceur, ce chant de sirène qui dit : abdique et viens te coucher...
Le troisième est un vieillard desséché et malade, un spectre qui flotte au-dessus du sol couché dans un lit crasseux, tel un mauvais génie sur les lambeaux de son tapis volant. Il claque des dents, la charogne, tremble de tous ses membres, et bave inlassablement sa plainte : j’étais une étincelle et c’est déjà la fin, je serai mort demain, ma mère, mon père, vous ne m’avez rien dit d’une fin si proche, d’une telle injustice, hier j’étais un enfant joueur, timide, un peu gras, j’aimais la musique et je savais dessiner, nous chantions, c’était hier et nous avions le temps, le temps lui-même semblait dire que nous aurions tout le temps, la jeunesse ne devait pas finir, qui aurait pu le croire ?… J’étais une étincelle et demain, c’est la mort…
Au loin, par intermittence, s’allument des réverbères, comme des phares, des guides dans la tourmente, dans la lumière desquels, lorsqu’il les a rejoints, Alexandre se réchauffe et bronze son cœur, avant de sentir que cette lumière le consumera tout entier s’il reste assis là, sous ces soleils, sous ces puissances, sous ces achèvements. Autres démons.
Alors il lui faut reprendre et suivre la route de l’égarement, traverser la lande et la nuit avec son cortège épuisant. Le vieillard les précède, emplissant l’obscurité de sa plainte à bas bruit, trop tard, il est trop tard... Il faut marcher dans le sillage rance du mourant perpétuel, et suffoquer dans le brouillard qui interdit le paysage, et ne pas être tenté de prendre la fuite car derrière eux marche l’enfant triste et muet et sauvage, des cadavres plein les yeux. Alexandre trébuche, il tombe, genoux ouverts sur l’angle du pavé, mains lacérées, il retient une larme, serre les dents, laisse ses fantômes prendre du champ sur la route rougie avant de se relever. Rien d’autre à faire que marcher encore, et se dire qu’au bout de cette route, si ce n’est pas son destin qui l’attend, il y aura tout de même un matin, une aurore, le repos.
Demain, dans le Pli.
Où tout pourra recommencer.
5/ Pour aller où on ne sait pas.
Alexandre a réservé une table au bord de la scène du Comptoir. Ilarrive un peu en avance et dîne légèrement, terrine délicieuse, vin d’ocre, un nuage de chocolat noir. Le collectif G!rafe propose ce soir un concert en hommage à Alain Péters. Stéphane Hoareau et ses acolytes ont revisité les chansons du musicien réunionnais, poète ivre de rhum et de maloya. Bruno Girard dit les textes de Péters, voix profonde et inspirée, soutenue par la musique enjazzée de G!rafe. Nuit très musicale, enthousiasmante, propice aux rêves et aux idées neuves, sublime en ce sens, générative, et il vient à l’esprit d’Alexandre qu’il pourrait venir sur cette même scène, un soir semblable, plein d’improvisations et de magie, pour y lire un de ses textes. Tout à l’heure, l’extase G!rafienne dissipée, il en parlera à Pierre et Sophie, qui s’occupent de la programmation du Comptoir.
Porté par la vague musicale, Alexandre songe : lire oui, mais lire quoi ? L’évidence serait de proposer des extraits de Contourner l’orage, dont BG prévoit la sortie pour la rentrée d’automne (voir CARNAVAL, chap 1). En bonne logique commerciale, Shto soutiendrait le projet, ferait sans doute un relais médiatique, et prendrait en charge les petits fours. Mais Alexandre éprouve une certaine lassitude à l’idée de lire Contourner l’orage. Trop d’heures passées sur le texte ces derniers mois lui laissent du roman une vision un peu sèche, un regard usé. Ce serait une lecture hésitante. Confuse et méfiante. À l’affut de corrections passées inaperçues. Non. Il faut oublier Élie et Manu. Il faut oublier Winona et Louise. Il faut oublier le Little Red Roaster, les chiens cachés sous la futaie, et l’orage qui vient. Et plus tard, tout redécouvrir. Il sera toujours temps de faire une lecture du roman après sa parution.
En revanche, lire les premiers chapitres du roman qu’il a commencé durant son séjour à Rome (voir CARNAVAL, chap 3 et 4), lui paraît plus excitant. Il n’en est qu’au tout début du projet et — même s’il sait (à peu près) où il veut emmener ses deux quinquagénaires encore loin de l’âge adulte — il ne sait pas encore quel sera leur chemin. Il imagine faire une présentation du travail en l’état. Un « workshop » littéraire et musical. Un spectacle improvisé autour d’une histoire à venir, dans lequel pourraient surgir les éléments mêmes de cette histoire. Un roman qui se construirait sur scène. L’idée est séduisante. Pour aller où on ne sait pas, dit un dicton littéraire, il faut passer par où on ne sait pas...
Mais à cet instant, électrisé par une improvisation véhémente d’Hoareau, Alexandre est frappé par l’évidence : il faut lire Le ciel renversé. Un roman qui n’a pas trouvé le chemin de l’édition. Un texte qui a connu des états très différents. D’une version à l’autre, des pages entières ont parfois disparu avant de se reconstituer d’une façon nouvelle et inattendue. De nombreux débuts, des fins encore plus diverses. Des itinéraires changeants entre les deux. Suppression systématique du premier chapitre, selon la dangereuse méthode Mabanckou-Lafferrière, qui impose de savoir s’arrêter au bon moment, si on veut qu’enfin l’histoire commence. Un roman mobile, dont il reste aujourd’hui l’essentiel : un road-movie nocturne, plein de blues et de brouillard, de neige et de confusion, dans lequel Alexandre sait qu’il se trouve tout entier, et dont les premiers mots résonnent dans son esprit :
« Réveille-toi. Descends de la voiture.
C’est une petite bouche ronde, près de ma tempe, à l’extrémité de mon champ de vision, et cette bouche est en même temps un œil noir qui me surveille, un peu de travers. Au-delà du pare-brise c’est la campagne et la nuit ; dans les champs la lune naissante allume le haut des tiges givrées. Après le choc, mon front a frappé sur le volant. J’ai enfoncé la pédale de frein, la voiture a tourné plusieurs fois sur elle-même, puis le moteur s’est arrêté. Je me souviens que la musique s’exhalait des haut-parleurs comme une haleine chaude et humide ; le blues de Robert Johnson se diluait dans la campagne et j’ai dû perdre connaissance.
Oh, tu m’entends, demande l’œil.
Je tourne la tête, une douleur dans la nuque. Cet œil, cette bouche, c’est l’extrémité du canon d’un pistolet automatique. L’arme se balance de gauche à droite dans un mouvement ralenti de va-et-vient qui me fait apprécier son inertie, la densité du métal dont elle est faite. J’ai toujours été fasciné par les armes à feu. Les revolvers, les pistolets. Les flingues. Enfant, je trouvais qu’ils étaient comme les outils magiques de la prolongation de l’esprit. J’étais un cow-boy solitaire qui n’imaginait rien de la balistique et si je souhaitais la mort d’un ennemi, mon arme lui apportait la mort de loin. Entre lui et moi il n’y avait que l’enchantement de mon revolver imaginaire.
Sors de la voiture.
Une main sur la crosse de l’arme, un bras après cette main et d’un coup dans l’encadrement de la fenêtre, tout le visage d’un homme.
Sors de la voiture.
Il y a comme un écho.
Je trouve à tâtons le fermoir de la ceinture de sécurité. D’un doigt tremblant je libère la ceinture. De la main gauche je tire sur la poignée, mais la portière résiste. Je donne un coup d’épaule trop mou, un second tout aussi faible, un troisième plus franc et je m’affale sur le bitume. Ça sent l’essence. La terre, l’herbe et la nuit froide. Et quoi d’autre ? La lune a-t-elle un parfum ? Si je restais ici en attendant le lever du jour, si je restais allongé sur cette route gelée, je m’endormirais ; je ferais un rêve, puis je m’éveillerais, plus tard, et je recommencerais tout.
C’est un grand type maigre. Dans les soixante ans, peut-être plus. Le crâne presque chauve, avec juste assez de cheveux pour lui dessiner une petite frange en haut du front. Il porte un costume noir à fines rayures grises, une chemise blanche cintrée et une étroite cravate noire. Des boots noires, effilées et brillantes. Il est tout en noir et blanc et le paysage autour : noir et blanc. La lune est blanche sur la campagne noire. Le choc sur mon front m’a fait perdre la perception des couleurs. L’homme tient cette arme noire et blanche dans sa main droite, dans la gauche il porte un étui à guitare couvert d’autocollants. Des petits squelettes mexicains ; une farandole de cadavres bariolés qui dansent tout le long du cuir noir. Bariolés. Je suis rassuré.
Je fais un pas timide vers l’avant de la voiture ; comme il ne dit rien, j’en fais un autre et je contourne le capot pour la voir de face. Borgne de son phare droit, l’aile déchirée, le capot plié et la calandre emboutie. Sur le macadam, les traces de freinage dessinent un chiffre compliqué qui raconte en silence comment la Volvo a tourné plusieurs fois sur elle-même après l’impact, pour venir se réaligner idéalement dans le sens de la route : plein ouest.
La mienne est dans le fossé, un peu plus loin, explique le grand type. Sans cesser de me braquer de la main droite, il lève l’étui de cuir noir devant mon regard. Il le dépose comme une chose précieuse sur le capot de la Volvo, m’attrape par le poignet et me tire sèchement vers lui. Il a vingt centimètres de plus que moi. Il penche son visage sur le mien. Fais voir un peu ce front. Il m’ausculte avec ce recul de la tête propre aux presbytes, ses petits yeux noirs perdus au fond de ses grandes orbites creuses. Quelques coupures quand le pare-brise a éclaté. Rien de grave. Tu te sens comment ? Il agite son arme devant mes yeux. Tu vois clair ?
Oui, dis-je. Mais ce sang ?
C’est la tête, ça saigne toujours beaucoup. Ça va s’arrêter. Tu peux conduire ?
Tout est doux, bancal et nauséeux. Si le monde se redressait, si le temps reprenait son cours, oui, je pourrais conduire. Mais l’horizon s’incline sous la lune, ou alors c’est ce type qui penche ; ou bien c’est moi qui bascule. Il me rattrape avant que mes genoux touchent le sol. J’ai mal au crâne, j’ai envie de vomir.
J’ai mal au crâne et j’ai envie de vomir, dis-je.
Descends dans ce champ et va dégueuler. Ensuite tu te mets au volant et on roule.
Et votre voiture, vous la laissez là ?
Ce n’est pas ma voiture.
Dans ce pré où je suis descendu, l’herbe est glissante et craquante de givre. Je vais rester debout. Je vais rester digne face à la nuit tranquille. Je vais récupérer ce qu’il me faut de clarté, me réunifier, revenir à moi. Au premier spasme je suis à genoux sur la terre gelée. J’évacue de mon estomac des flots aigres de bile et de sucs gastriques. La violence des contractions me coupe le souffle. Trempé de sueur glacée je cherche de l’air, des larmes plein les yeux. J’ai peur de mourir étouffé dans mes miasmes. Entre chaque crispation de mon ventre qui se vide je cherche un air propre. Un air neuf. Une inspiration qui me redresserait.
Tremblant, mes larmes cristallisées sur mes joues, je sens qu’enfin tout s’apaise en moi, vidangé, nettoyé. Mes organes malmenés reprennent leur place. L’estomac là où il faut, le foie là où il faut. Dans le ciel, la lune est à sa place. Les étoiles joueuses et discrètes scintillent aux places qui sont les leurs. La route file à travers la campagne. Le carrefour marque le monde de sa croix blanche. Et en haut du talus, je vois la longue silhouette du vieux rocker qui me regarde, avec sur le visage, sculptée par les lueurs célestes, une curieuse bienveillance. Il est accoudé à la portière ouverte de la Volvo. Sur la banquette arrière il a trouvé le pack de bières que j’avais emporté. Du bout du canon de son arme il fait sauter la capsule d’une bouteille qu’il pose sur le capot, près de l’étui à guitare.
Je t’en ouvre une ?
En remontant sur le talus, j’ai vérifié qu’aucune trace de vomi ne s’était accrochée à ma chemise ou à mon pantalon. Je n’en ai pas trouvé. Juste de la terre. Mais la terre, ce n’est pas grave. La terre me rassure. Elle me dit qui je suis, elle me rappelle d’où je viens. Il tient la bouteille devant lui, sans me la tendre, pour que je vienne la chercher. Je la saisis d’un geste un peu trop vif, sans quitter le pistolet du regard. C’est un CZ 75, me dit-il. Fabriqué en 1975 en Tchécoslovaquie. 9 mm parabellum. Une arme réputée pour ses qualités de confort, de précision et de fiabilité. Une bonne amie. Il fait jouer l’arme sous un rayon de lune et elle se colore d’or et de puissance. Elle est d’une prise en main un peu particulière. Il faut placer le pouce droit sur la commande de sûreté. De cette façon. Lorsque la main gauche vient enserrer la main droite, le deuxième pouce vient s'aligner en dessous. La détente mérite sans doute un petit ajustement. Il la tourne et la retourne, et c’est dans ma main que je voudrais qu’elle soit. Pas pour prendre l’avantage sur lui, mais pour sentir rayonner sa masse dangereuse du creux de ma paume jusque dans ma poitrine. Je l’ai volée à un flic en Angleterre, poursuit-il. Lors d’une émeute qui a suivi un concert. Les flics de là-bas n’ont pas le droit de porter ce genre d’arme. Il étend son bras, vise tout l’horizon dans un lent mouvement panoramique qui vient s’arrêter juste sur mon cœur.
Vous n’avez pas de raison de me menacer, dis-je. C’était un accident.
Il termine sa bière et jette la bouteille dans le fossé. Ce n’est pas toi que j’attendais. J’ai été surpris. Il pose un dernier regard sur le CZ 75 et le glisse dans son dos, sous sa veste, calé dans le creux de ses reins. Puis il me demande l’heure, en jetant des regards inquiets à l’horizon des quatre routes du carrefour. Sur le tableau de bord de la Volvo l’horloge numérique indique 00:45 en petits bâtonnets roses.
C’est trop tard, dit-il. Moins le quart, c’est déjà demain. Il ne viendra plus. Ce n’est plus la peine d’attendre. Tu allais où ?
Je me souviens qu’à mon départ le ciel était zébré de nuages lumineux et glacés. Un ciel clair de novembre. J’avais glissé une compile de blues dans le lecteur. J’avais ouvert la fenêtre malgré le froid, le coude à la portière comme au printemps, je respirais un air dont je m’étais persuadé qu’il était pur et parfumé. Le moindre bosquet était une forêt impénétrable. Un pré en jachère derrière un bâtiment agricole était une steppe. Bientôt, après le prochain faux plat, sans doute allais-je voir apparaître l’océan, lisse et noir sous la lune montante, la vie est si pleine de surprises.
Vers l’ouest, dis-je. Mais si ma voiture démarre, je peux vous déposer quelque part.
Il étire sa longue carcasse et renifle l’air froid comme un éclaireur indien. L’ouest, c’est parfait. Fin des terres. Idéal granit. Des pierres et des pierres dressées. La mer à perte de vue. Et quand le jour se lèvera, nous aurons l’aube derrière nous. Nous précéderons la course du soleil.
Je ne suis pas certain de comprendre ce qu’il a voulu dire. La fin des terres, l’idéal granit, la course du soleil… Je me dis que c’est de la poésie punk. Mais est-ce qu’il a dit : nous ?
Ce sont les paroles d’une chanson que je viens d’écrire, vient-il me glisser à l’oreille, comme s’il avait perçu le fond de ma pensée. Le rock’n’roll est la poésie des brutes.
Puis il attrape son étui à guitare sur le capot de la Volvo et se glisse sur la banquette arrière. Maintenant voyons si cette voiture démarre, dit-il, et reprenons notre route vers l’ouest.
Un tour de clé et je pense : notre route ? Deux tours de clé. Trois tours et la voiture démarre. Je passe la première, je me réaligne sur le bitume et j’accélère en douceur. J’ai du mal à distinguer la route dans la lueur du seul phare qui fonctionne encore. La direction est faussée et je suis obligé de corriger la trajectoire en permanence. Bruits inquiétants sous le capot. Ma fenêtre est restée ouverte et refuse de se refermer. Le vent froid qui s’engouffre me gèle les cils. Lui derrière, est plus à couvert. Je distingue son visage dans le rétroviseur. Son regard accompagne le lent défilement de la campagne avec lassitude et résignation ; quelqu’un n’est pas venu à son rendez-vous. Un instant, son visage me paraît familier. Celui d’un homme que j’aurais aimé par le passé, que j’aurais fini par perdre de vue et que je retrouverais des années plus tard, semblable et différent, et que j’aurais du mal à reconnaître.
Je m’appelle Wilko, annonce-t-il.
J’hésite un instant à lui donner mon nom.
Vladimir, dis-je enfin.
Tu es sûr ? Tu dis « Vladimir » comme on jouerait un riff de guitare au mauvais endroit du morceau.
Non, dis-je, et je répète : Vladimir, en détachant chaque syllabe. Vla-di-mir. »
Vladimir et Wilko passent la nuit au Luciphob Clob, où ils apprennent à se connaître. Le lendemain matin, dans la casse automobile de Popah Gronschtein — et fils, (deux jumeaux dégénérés, Ethan et Joël), Vladimir découvre dans le coffre d’une Mustang noire rutilante, le corps presque sans vie de Stella. Quelques pages plus loin, à peine réanimée, Stella assassine Popah. Vladimir, Wilko et Stella doivent prendre la fuite, les jumeaux à leurs trousses. Un long voyage commence à travers la nuit, la neige, et les souvenirs confus de Vladimir, qui les mène au lieu de son enfance perdue, à Zabudetstva, en Bohème. Mais pourquoi Stella veut-elle absolument que Vladimir soit ailleurs, en train de mourir au volant de sa Volvo renversée, au milieu de ce carrefour désert ?
Projections vidéo d’images non conformes, paysages graphiques non raccords. Il faudra créer un décalage, une tessiture émotionnelle. Musique tendue. Un blues matinée d’accents slaves, des cordes et du cuivre, avec quelque chose d’électrique au lointain, comme le grésillement d’un néon déglingué dans une station service déserte. Voilà ce qu’il faut construire, pense Alexandre en applaudissant la très belle prestation de G!rafe.
Pierre et Sophie ont accepté de mettre la salle à sa disposition pour y prévoir les répétitions nécessaires et Alexandre, littéralement enchanté, a décidé de rentrer à pied. Il traverse Paris d’est en ouest. Soudain il s’arrête au milieu du pont Neuf, car à la surface du fleuve quelque chose l’a séduit, le reflet d’une étoile dans le ciel. Quels musiciens ? se demande-t-il, quels artistes inviter ? Quels fleuves faire converger pour concevoir l’océan noir sur lequel dérivera Le ciel renversé ?
épisodes précédents :
1: http://christophepagnon.tumblr.com/post/110345964060/1-comment-alexandre-fut-projete-dans-le-pli
2 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/111077683520/2-pourquoi-alexandre
3 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/111851526080/3-ou-alexandre-rencontre-samuel-beckett
4 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/112588979730/4-restons-a-rome
4/ Restons à Rome !
Alexandre marche sur la Plage d’Ostia, déserte à cette époque de l’année. Le soleil est à son point culminant, à mi-hauteur du ciel, à peine voilé d’un lait de brume. De ce zénith intermédiaire, le soleil muet allonge sur le sable les ombres de quelques promeneurs, des oiseaux de mer, des mâts obliques sans drapeau. Fin de toute attente. Ni courrier, ni coups de téléphone, ni questions, ni réponses, Alexandre marche au-delà des longues années d’expectatives, et de l’épuisement nerveux que générait l’affreux espoir qu’il mettait dans des choses qui semblaient ne jamais vouloir advenir. Poitrine ouverte, esprit léger, Alexandre avance au rythme des projets nouveaux, l’un succédant à l’autre en une économe abondance : lecture publique ici, résidence ailleurs, nouveau roman se déployant, éditrice attentive à tout, semaines vagabondes. Il prend une photo de la plage blanche et l’envoie à Colette, restée à Paris. Elle lui répond aussitôt d’un long message dans lequel elle se souvient de leur promenade sur cette même plage, un jour tout aussi lumineux, quelques années auparavant. Es-tu retourné déjeuner au même restaurant ? lui demande-t-elle. Pas sans toi, écrit Alexandre. Amour, répond Colette.
Dans le train qui le ramène à Rome, son téléphone émet deux notes qu’un ton sépare et qu’il pourrait écrire ainsi : noire, liée à une noire pointée, croche, noire, La-Sol, qui sont les deux premières notes de Freddy Freeloader de Miles Davis. C’est un SMS de BG, son éditrice, (voir chapitre 1), qui dit qu’elle vient de lire avec enthousiasme les premières pages du nouveau roman sur lequel Alexandre travaille depuis qu’il est en résidence à Rome. Elle est touchée par ces deux clowns beckettiens dont il entreprend de raconter les empêchements. Et en particulier par la façon dont ils sont rattrapés par l’âge. Au cours de français, se souvient-elle, nous devions imaginer l’an deux mille. C’était l’intitulé de notre devoir. Je fis un rapide calcul. J’aurai quarante ans en l’an deux mille. Impossible d’y croire. Avoir quarante ans était une extravagance, une impossibilité. J’écrivis dans mon devoir que l’an deux mille n’arriverait jamais. Puis elle ajoute, avec plus de mystère, que lorsqu’elle était collégienne elle s’inquiétait de sentir que ce qui est invisible existait plus que ce qui se voit. Alexandre se souvient d’avoir éprouvé le même sentiment, à peu près au même âge, et mesure à quel point, aujourd’hui, rien ne l’apaise plus que l’idée de cette invisibilité.
À la villa Médicis sont en résidence une photographe, un architecte, deux peintres, des musiciens, des écrivains. D’abord, Alexandre les croise dans les couloirs, où ils se saluent poliment avant de se connaître. Puis il les rencontre dans les allées du parc. Un geste de la main, de loin, une invitation, ils déjeunent ensemble. Un soir ils vont dîner à la Trattoria da Tonino, où ils boivent du vin rouge et mange des polpette, des trippa, de la bacalà. Ils n’ont pas d’autre sujet de conversation que l’art, les forces de l’émotion, les jeux de la mise en forme de ces puissances, chacun selon son médium. Ce soir-là, ils s’interrogent sur la notion de «flou». Si l’idée est assez claire en ce qui concerne la photographie, ils se demandent ce qu’elle peut représenter pour un architecte, ou pour un musicien. Pour un écrivain. Ils cherchent les auteurs, les peintres, les bâtisseurs du flou. Les estompeurs, les imprécis, les brumeux. Ils évoquent les pastels d’Anne Gorouben, les photographies des Miaz Brothers. Certaines œuvres d’Isabelle Cochereau. Ils se demandent si Frank Gehry est un architecte flou. Le Sfumato de Léonard est-il la première apparition d’une expression du flou dans la peinture de la Renaissance ? Et Rembrandt ? Les autoportraits que le peintre a multipliés tout au long de sa vie ne sont-ils pas la représentation, de plus en plus vaporeuse, de sa propre dissipation ? La musique spectrale est-elle une musique floue ? Plus, ou moins que certaines chansons d’Iggy Pop ? Faulkner est peut-être l’auteur d’un roman flou. Il faut relire Sanctuaire à la lumière du flou. Ils apprécient leur propre indétermination, l’ivresse légère et l’enthousiasme de la discussion. Ils se demandent si l’un des plus précieux outils d’un artiste n’est pas de parvenir à polir son regard, sa vision, jusqu’à obtenir un flou particulier, son propre flou, une façon inédite de voir le monde, un mystère qui parviendrait à en dire plus sur les choses, que ce que les choses disent d’elles-mêmes, dans leur précise nudité. Alexandre a le sentiment que ce débat ouvre une brèche neuve sur son propre travail et il éprouve envers ces artistes qui ne sont pas encore ses amis, ces êtres passionnés et curieux, plein de jeunesse et de fougue, un sentiment indéfinissable, proche, l’idée l’étonne mais il ne trouve pas d’autres mots, d’une profonde gratitude.
La veille, en fin d’après midi, Alexandre s’était retrouvé seul au premier étage de la villa Borghèse, où les gardiens semblaient l’avoir oublié. Dans ce silence bruissant de chef d’œuvres, Alexandre avait été saisi de vertige et victime d’hallucinations. Il avait perçu les mouvements légers mais indéniables des sculptures du Bernin. Il avait clairement entendu le « non » ferme de Proserpine, le « oui » soufflé de Daphné, et, s’échappant d’un tableau du Caravage, le murmure de la plume de Saint Gérôme sur le papier. Après quelques instants de panique, il avait réussi à retrouver un calme instable à l’idée qu’il était victime du syndrome de Stendhal, « arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. » Rien de grave, en somme. Puis il était resté hypnotisé devant la Madone des palefreniers, connue également sous le nom de Madone au serpent. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un tableau flou, bien que Sainte Anne, vieille grand-mère revêche, se tienne dans un clair obscur sans limite, aussi dense qu’un spectre. Sur la gauche du tableau, Marie, en robe rose de lavandière, le sourcil légèrement froncé, écrase du pied une vipère qui se convulse dans l’agonie. Elle tient Jésus devant elle, sous les aisselles. Le garçon est nu, il est sans âge, ce pourrait être un nourrisson comme un enfant de six ans, un peu trop grand pour son âge. Un corps incohérent. Son pied gauche est posé sur celui de Marie, dans le geste d’écraser le serpent. Son visage possède exactement la même expression que celui de sa mère. Froid et déterminé, avec peut-être une pointe de colère qui affleure sur son front. Il ne s’agit pas d’un jeu mais d’un combat contre le mal. Mais il est impossible de savoir si c’est la mère qui montre le geste à l’enfant ou si c’est l’enfant qui impose à Marie, à la façon muette dont les jeunes garçons contraignent leur mère, d’écraser la tête du reptile. L’un manipule l’autre, c’est indéniable, et Alexandre, sous le coup du syndrome stendhalien, ne peut s’empêcher de projeter dans le tableau du Caravage sa propre enfance et sa propre mère, en un flot de questions sans réponses.
Le La-Sol de son téléphone portable l’extrait de ce ravissement. C’est un message de Fred, le philosophe médiumnique et dynamiteur, en promenade à Sils-Maria. C’est notre vocation qui dispose de nous, écrit-il, même quand nous ne la connaissons pas encore ; l’avenir qui dicte sa règle à notre présent. Puis il conclut, je t’embrasse. Pensées pour C. Fred.
épisode 1 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/110345964060/1-comment-alexandre-fut-projete-dans-le-pli
épisode 2 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/111077683520/2-pourquoi-alexandre
épisode 3 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/111851526080/3-ou-alexandre-rencontre-samuel-beckett
teaser du quatrième épisode.
3/ Où Alexandre rencontre Samuel Beckett.
C’est la ministre de la culture elle-même qui le reçoit à la villa Médicis. Alexandre est en résidence à Rome pour trois mois. Il est venu y noircir des cahiers de notes de son écriture fine et posée, ralentie ; elle n’a jamais été aussi lisible. Nouveau roman en tête, pas encore très clair. En attendant le printemps il établira des fondations, rassemblera des images intérieures, sollicitera des fées. Cet accueil n’était pas prévu, c’est un hasard du calendrier, une rencontre fortuite comme il s’en produit dans le Pli. La ministre est souriante. Alexandre lui trouve l’air d’un grand lys noir, ou d’une orchidée aux pétales un peu lourds. N’a-t-elle pas un léger défaut de prononciation ? Un mouvement imperceptible des lèvres qui lui fait adoucir certaines consonnes ? Ainsi lorsqu’elle dit : « Vous serez très bien ici », cet « ici » chuinté prend l’aspect d’un large nid de plumes d’oie. C’est très joli pense Alexandre, et ça adoucit la fonction. Il tente de mémoriser cet « ici » afin de pouvoir se le répéter s’il était amené à trouver le temps trop long. Ils font quelques pas dans le parc, pas longtemps car elle est attendue à l’ambassade en fin de matinée. Alexandre apprécie sa conversation et trouve que les médias ont été injustes envers elle. Comme elle est joueuse ! Presque naïve, une enfant qui s’amuse de tout. Elle lui confie qu’elle rêve de jouer dans un film d’espionnage, mais quelque chose de léger, des couleurs pastels, des bikinis bleu ciel, de la musique brésilienne, vraiment léger, vous voyez ? Je vous en écrirai le scénario, dit Alexandre et la ministre bat des mains comme une collégienne. Il n’est pas impossible qu’elle n’ait absolument rien à faire de sa charge de ministre, pense-t-il, et il en est enchanté. Ils échangent leurs numéros de téléphone portable, promettent de se revoir, ils s’embrassent et elle s’éloigne d’un pas si léger que ses talons ne font pas crisser le gravier de l’allée.
Les pins parasols, dans cette partie du parc, semblent avoir poussé sous la pression d’un vent permanent, imposant au paysage une curieuse instabilité. C’est le mois de février, le soleil frôle les cimes, joue dans ce labyrinthe d’obliques en alternatives d’ombre et de lumière. Ici, un banc de pierre est dévoré par le tronc d’un platane deux fois centenaire. La lèvre de l’arbre s’avance sur la pierre, à sa mesure, qui n’est pas la notre, inobservable. Un jour l’arbre aura dévoré le banc, la balustrade et le pilier, ainsi que le faune qui y danse, et moi-même, pense Alexandre, à ce moment lointain, moi qui aurai dansé, joui et chanté, cigale tout au long de ma longue vie d’écrivain méconnu, j’aurai été dévoré depuis longtemps par la terre du cimetière de Guétary. Il goûte un instant le plaisir de cette mélancolie inattendue, qui, de ce côté du monde, lui semble puissamment génératrice d’enthousiasme.
Soudain le soleil perd quelques degrés sur sa trajectoire, les ombres s’allongent et une onde traverse la pinède refroidie, une vague, un mouvement, comme le flot d’une parole qui ne pourrait être contenu. Samuel Beckett traverse le parc, faisant voler les feuilles mortes de son pas rapide et sec. Les mains dans les poches, le dos vouté, les lunettes légèrement embuées, Sam marche à la rencontre d’Alexandre en maugréant. Riche matière, dit-il, à exploiter, nourricière, hé oui, à sucer jusqu’au cœur, propulsive en diable, passionnante au demeurant, j’en frémis, parole de moulin, frémis et passe, j’ai le temps, déjà j’oublie, hé oui… Il s’arrête un instant, lève la tête vers le soleil qui va bientôt disparaître, comme s’il attendait une réponse de l’astre lui-même. Que tout devient simple et clair, quand on ouvre l’œil du dedans, dit-il sous le coup d’une révélation. Il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils nous trouvent, jusqu’à ce qu’ils nous disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer... Alexandre a le sentiment que le vieillard vacille. Il marche jusqu’à lui et le prend par le bras. Là où je suis, dit Sam sur le ton de la confidence, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. Ils s’assoient sur le banc que l’arbre mange. Sam retrouve son souffle, un sourire espiègle illumine son visage d’aigle. Puis, avec une politesse toute britannique, il interroge Alexandre sur sa présence à la villa Médicis et veut connaître ses projets. Alexandre rassemble ses esprits et prend le temps de la réflexion. Il ne veut pas que son émotion le précède et l’empêche d’énoncer son projet, même si, à cet instant, il ne lui a jamais paru aussi vague. Mais il faut faire face à Sam. J’aimerais écrire quelque chose qui tienne un peu de votre Mercier et Camier, dit-il, ces personnages empêchés, dont le voyage ne peut jamais commencer. Je raconterai les dérives de deux quinquagénaires un peu clownesques, qui ont la mauvaise manie d’interpréter le réel pour ne pas avoir à le subir. Bien sûr, ils éprouvent en retour les effets de leur inconséquence, sous forme de méprises, de catastrophes, et d’effondrements. Ils sont ridicules, mais jamais pitoyables. Parce qu’ils sont sincères. Leur idiotie sera le moteur même du récit. Chaque catastrophe, un nouveau départ enthousiaste. Je veux les jeter dans le monde d’aujourd’hui, les faire courir après leur jeunesse, sans qu’ils puissent jamais la rejoindre, jusqu’à ce qu’elle finisse par leur tomber dessus, malgré eux, et qu’elle les gifle. Je veux qu’ils prennent alors la mesure de la naïveté dont ils ont fait preuve lorsqu’ils étaient ces adolescents présomptueux, et comment elle les a constitués. Et je veux qu’ils en soient grandis. Je ferai ça avec ma propre histoire. Votre époque n’est pas la mienne. Mes paysages ne sont pas les vôtres. La banlieue Est de Paris n’est pas l’Irlande. Les paysages sont importants, reconnaît Sam. Nous faisons partie de nos paysages. Nous en sommes un fruit, plus ou moins blette. À condition bien sûr d’être quelque chose d’un peu vivant dans toute cette exubérance, soupire-t-il. Il se lève, écarte ses bras immenses. La nature, dit-il, lugubre. La terre. La terre, répète-t-il en soulevant son pied gauche, regarde, elle ne nous lâche pas, elle colle à nos semelles. Puis, saisi d’une soudaine bonne humeur, il propose à Alexandre d’aller boire un whisky, ou deux. Je connais dans le cœur de Rome, dit-il, un endroit idéal pour se projeter jusqu’en Irlande. À condition qu’on ait le désir d’être projeté de Rome jusqu’à Dublin, ce qui est idiot, idiot. Restons à Rome ! Mais saoulons-nous tout de même un peu. Ils disparaissent dans l’ombre du parc en se tenant par l’épaule. On pourrait croire qu’ils titubent déjà de leur ivresse à venir, ou qu’ils dansent.
Dans la nuit, un rêve éveille Alexandre. Il lui semble entendre, venue du parc, la voix de Sam. Ça avance, dit-elle, ça avance…
épisode 1 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/110345964060/1-comment-alexandre-fut-projete-dans-le-pli
épisode 2 : http://christophepagnon.tumblr.com/post/111077683520/2-pourquoi-alexandre
2/ Pourquoi, Alexandre ?
Le jour se lève sur la Zone Temporaire d’Embellie Poétique. Un train traverse la campagne. À travers la vitre, encore ensuqué de sommeil, Alexandre regarde l’aube lui révéler le paysage du renversement. (Si on veut savoir comment s’est produit ce renversement, c’est ici : http://christophepagnon.tumblr.com/post/110345964060/1-comment-alexandre-fut-projete-dans-le-pli) Des brumes s’étirent au-dessus des champs où baillent des vaches frileuses, aube d’hiver. Alexandre voyage vers un salon littéraire où il doit recevoir le prix « Mustang » du premier roman, doté, géographie oblige, d’un assortiment de crus régionaux, vins ambrés et moelleux aux vertus inhabituellement étourdissantes. Il est fier sans excès, doucement bercé par ce balbutiement de reconnaissance. Il se prépare à répondre aux sollicitations de ses premiers lecteurs et aux questions que ne manquera pas de lui poser un journaliste local venu couvrir l’événement, parmi lesquelles l’inévitable : Pourquoi écrivez-vous ? Il imagine que cette rencontre aura lieu dans un salon confortable d’un hôtel de la ville, boiseries patinées et fauteuils club en cuir, feu dans la cheminée. Alexandre acceptera un verre de vin, mais demandera très poliment une demie bouteille d’eau gazeuse afin de garder l’esprit vif, en prenant garde de ne pas paraître d’une exigence déplacée. Le journaliste chaussera ses lunettes, il sortira un calepin de la poche intérieur de sa veste. Alexandre aura le sentiment de le voir inscrire la date du jour en haut à droite de la première feuille du petit cahier spiralé. Il y aura un fond musical à bas bruit qu’Alexandre identifiera comme la version de Stolen Moments par Oliver Nelson. Après quelques questions d’ordre général, structure, personnages, paysages et ambiances, inspirations et références, intrusion du réel dans la fiction (Il y a beaucoup de vous dans ce roman, n’est-ce pas ?), le journaliste relèvera ses lunettes sur son front, se calera dans son fauteuil, son verre de vin jaune dans la main gauche, son calepin ouvert sur ses genoux, son œil frisera légèrement, il affichera un sourire d’une très sincère curiosité et demandera : Pourquoi écrivez-vous, Alexandre ? Ce sera le moment du solo de flûte d’Eric Dolphy au cœur de Stolen Moments. Alexandre se laissera ravir par ce délire atonal et incompréhensiblement léger, avant qu’Oliver Nelson ne recale l’harmonie générale de cet instant dérobé, en étirant du bout de son saxophone les notes d’un arpège mineur. Pourquoi ? Pour de bonnes et de mauvaises raisons, pense Alexandre. Mais certainement pas, comme le prétendent d’autres écrivains, parce que c’est la seule chose qu’il sait faire. Je sais faire plein d’autres choses, se dit-il. Une grande partie de ma vie a été dévorée par toutes ces choses que je sais faire. Pourquoi, pourquoi ?... Pour vivre plus, répondra-t-il peut-être. Pour vivre la vie que vivent les écrivains, prendre le train au petit matin et partir seul vers des salons littéraires lointains. Pour être accueilli en résidence d’écriture dans des pays ensoleillés, m’endormir au milieu de l’après midi dans une chambre de la Villa Médicis après avoir rédigé le cinquième chapitre d’un roman qui ne verra jamais le jour. Pour retrouver cette émotion de l’enfance : le goût de l’exploration et celui des apparences. Pour faire comme si. Pour divaguer, pour dériver. Alexandre jette un coup d’œil par la fenêtre du train. Il s’aperçoit qu’il neige sur la campagne et il ne saurait dire depuis combien de temps. Pourquoi, Alexandre ? Pour faire des lectures publiques de mes textes, accompagné par les musiciens que j’aime. Pour entendre mon éditrice (BG) me dire un jour, la main posée avec élégance sur un manuscrit que je viens de lui remettre, première version d’un tout nouveau roman intitulé La circulation des corps, et comme l’avait déjà dit Jérôme Lindon à Jean Echenoz en son temps : avec celui-là, tu vas enfin pouvoir changer de voiture. Pour faire fortune, en somme. Comme un chercheur d’or au fond de sa mine. Ma petite fortune, fortune à ma mesure. Pour faire émerger à la surface de ma conscience ce que je sais mais que j’ai oublié. Pour être fou sans avoir à le devenir. Pour aller à la rencontre en moi des esprits et dialoguer avec eux, et négocier, pied à pied, une névrose après l’autre. Pour nommer Ordre mon chaos. Pour me venger de quelque chose. Pour consoler d’autres Alexandre en moi. Pour qu’à la fin, à la toute fin, et sans doute après avoir écrit le dernier roman, ma vie prenne l’aspect d’un tableau bien terminé, dont le sens puisse enfin apparaître après le dernier coup de pinceau. Ou simplement pour vivre à la campagne, et prendre le temps de chercher la réponse à la question : Pourquoi écriv…
Mais le train s’arrête et il faut descendre. Il neige sur le quai de la petite gare silencieuse, atmosphère ouatée et amortie, dans quoi, surprise, Alexandre voit apparaître Mya. Mya est éditrice chez Actes Sad. Bien avant BG, (cf chap 1) elle est la première qui lui fit confiance. Elle l’accompagna dans la réécriture d’un roman, avec une exigence pointue et une permanente bienveillance. Puis elle soutint ce manuscrit devant le mystérieux Bπ, l’éditeur invisible, qui hésita à publier les tribulations schizophrènes de Manu que raconte Élie. Il faut peut-être une femme pour porter ce roman, avait alors prophétisé Mya, contrariée de la décision de Bπ. En la voyant ainsi surgir sous les volutes de neige, Alexandre se souvient avec émotion de la façon dont elle comprenait ce qu’il avait entrepris d’écrire. Et plus encore, la manière sorcière qu’elle avait de comprendre ce qu’il ne parvenait pas à écrire. Tout comme Michel Ange vit palpiter son David à l’intérieur d’un bloc de marbre fraîchement détaché de la carrière, Mya possède la faculté de voir émerger du texte les choses qui n’y sont pas encore. Elle précède l’avènement des mots et les incite à advenir. Mya est une sage-femme avec des lunettes fumées bleu caraïbe et un sourire énigmatique. Si elle est ici aujourd’hui, dit-elle, c’est parce qu’elle accompagne un autre auteur dans ce salon littéraire. Sa présence est une coïncidence, leur rencontre un hasard. Dit-elle. Mais Alexandre soupçonne Mya d’être douée du don d’ubiquité, et suppose qu’au même instant elle soutient d’autres écrivains dans d’autres salons, en Italie, au Mexique, au Japon, son sourire magique autant de fois multiplié que ses avatars, au Portugal, en Allemagne, en Chine. Tout en elle est fort et apaisant, pense Alexandre, et il sait que ce sera une belle journée.
Le soir, Alexandre est enfin seul dans sa chambre d’hôtel. Il éprouve l’ivresse particulière des vins d’ici, réputation non usurpée, ivresse légère et idéale, telle que l’ivresse devrait être toujours : une caresse douée de la faculté de rendre les choses possibles. Il reste debout devant la fenêtre de sa chambre et se laisse hypnotiser par le mouvement de la neige qui tombe. Soudain il se sent comme un puits nouvellement maçonné, rendu accessible et praticable. Il sent s’établir en lui un chemin vertical vers sa propre source, disponible et inépuisable. Il vient à son esprit embrumé l’idée qu’il est devenu un puits où chacun pourrait venir boire une eau éclaircie, sans que jamais cette source ne diminue, cependant que son eau en serait toujours renouvelée et maintenue à un niveau constant. Pas de perte, pas de gain, répète-t-il en boucle, pas de perte, pas de gain, et son haleine vient se cristalliser sur la vitre glacée, en petits cercles concentriques.
Puis, sans même imaginer qu’il tient peut-être une réponse à la question qu’en définitive le journaliste ne lui a pas posée, Alexandre s’endort, debout, face à la nuit.
"La nuit est son chemin", fiction radiophonique, mise en onde de Claude Guerre.
"La petite Rose", fiction radiophonique, mise en onde de Claude Guerre.
1/ Comment Alexandre fut projeté dans le Pli.
Il y a quelques jours à peine, Alexandre tombe par hasard sur Frédéric, rencontre déjà faite cent fois, et plus encore, mais toujours inattendue, neuve et rafraichissante. Fred est sombre et lumineux à la fois ; il apparaît, il disparaît, il réapparait, selon sa nature, à la mesure de son génie. Il faut consentir aux apparences, dit-il ce jour-là. Et faire entrer en ligne de compte la volonté qu’a l’esprit de se laisser abuser à l’occasion, avec le soupçon malicieux que les choses ne sont pas telles qu’on le dit, et en faisant semblant d’y croire. Voir les choses de plus près, sans recul, en surface seulement, grossies, décalées, embellies. Et Alexandre sent en lui se confirmer cette intuition que les masques sont nécessaires pour tenir en respect l’effroyable chaos. À condition, objecte Fred, ne pas prendre les apparences pour autre chose que ce qu’elles sont et de savoir en jouer pour accroître la vie. Fred prononce accroître en étirant un malin sourire et Alexandre se sent giflé, boxé par l’évidence, et cette mandale l’arrache à une lourde vague dépressive, méchante vague qui le raclait depuis des jours sur le fond plein de coraux de sa mer intérieure. Illusions et apparences, dit Fred, peau des choses, l’Art en somme. Il faut être superficiel par profondeur. Et il ajoute : l’Art est ce qui nous sauve de la vérité. Puis il disparaît, génie qu’il est, entre deux pages, entre deux plis, entre deux ondulations de la Zone Temporaire d’Embellie Poétique à travers quoi marche maintenant Alexandre, un peu hagard mais ravi, surpris de naître soudain en cet univers, le petit Alexandre fiévreux et transparent subitement délesté de la boule dans sa poitrine, de ses peurs et de ses hésitations, débarrassé des refus du réel.
Alexandre se promène dans ce nouvel agencement des choses, ce Pli que fait la réalité sur elle-même, ce paysage du renversement nouvellement éclairé par la sagesse du philosophe intermittent ; il y reçoit un coup de téléphone de BG, romancière et directrice de la collection Les Forêts, aux éditions Shto. Elle vient de lire le manuscrit du roman qu’il lui a envoyé quatre semaines plus tôt : Contourner l’orage. Elle est enchantée. Elle ne tient pas à en parler au téléphone, alors ils conviennent d’un rendez-vous et se quittent simplement, aussi simplement que se disent à tout de suite, deux très anciens amis. Je le savais, se dit Alexandre. Je savais que nous allions nous rencontrer. Et nous comprendre. Le même âge, la même génération, des histoires parallèles… Il y a dans les romans de BG des souvenirs qui semblent appartenir à ma propre enfance, ma toute petite enfance, des détails connus de moi seul, des choses qui se sont produites dans la cour de mon école primaire, dans ma chambre, sous mes draps, dans ma tête. Des sensations de l’enfance dont les vibrations perdurent dans l’homme que je suis devenu. Les apprentissages et les chagrins. Des petites et des grandes choses. Il y a des échos d’une adolescence semblable, et plus tard, le rock’n’roll et les fêtes, d’autres chagrins, la vie telle que nous nous la construisons, et jusqu’à hier, ou presque, le deuil et la dévastation. Et la vie comme elle continue. BG écrit à la mesure exacte de mes émotions, se dit-il, et ce qu’elle éprouve dans sa psyché, dans sa chair, je l’éprouve dans mon propre corps.
Quelques jours plus tard ils déjeunent ensemble. BG, la voix légère et profonde à la fois, mais feutrée, et comme voilée d’un fantôme de chagrin, parle du roman d’Alexandre. Elle en parle comme si elle en revenait. Comme si elle l’avait littéralement traversé et en avait suivi les routes au crépuscule. Comme si elle avait bu une bière sur la terrasse poussiéreuse du Little Red Roaster avant d’accompagner Manu dans son périple délirant, comme si elle avait passé des nuits avec Winona à réconforter des putes sur des aires d’autoroute, comme si elle avait vu apparaître Élie et avait posé sur lui un regard aussi apaisant que celui de Louise, afin que le roman puisse se terminer dans des brumes. Elle dit qu’il faudra envisager une phase de réécriture, légère, un polissage, faire quelques choix, peu de choses en réalité. Le roman sera publié à la rentrée prochaine.
Alexandre sent de la lumière en lui, comme si un soleil neuf brillait au creux de son estomac et irradiait vers le monde extérieur. C’est très agréable. Une victoire. Une revanche. MC, le directeur des éditions Shto, après l’avoir reçu dans son bureau l’année passée et laissé entrevoir une publication rapide après un travail de réécriture qu’accompagnerait une lectrice, avait refusé, quelques mois plus tard, une version intermédiaire du manuscrit, assez sèchement, sans prendre la mesure des ravages que cela allait créer chez Alexandre, le petit Alexandre, l'Alexandre d’alors, hors du Pli, fragile et sans masque, subissant les morsures du réel.
Mais l’heure n’est plus à la plainte et Alexandre n’est pas amer, car l’amertume n’a pas cours dans la Zone Temporaire d’Embellie Poétique. Il vaporise cette revanche d’un souffle et verse du vin dans les verres, un rouge d’un rubis rare, ultra-millésimé, comme on n’en boit qu’ici, et se laisse ravir par le sourire et la grave douceur de BG.
Ils parlent d’autres choses. Évoquent des souvenirs, des paysages, des enfants, de la musique, des saisons. Ils refusent ensemble d’avoir l’âge qu’ils ont. Ils s’accrochent à la puissance de la jeunesse qui vit en eux, qui affleure partout dans leurs vies injustement quinquagénaires. Ils décident d’aller écouter des concerts. Ils sont bouleversés de s’être rencontrés. Ils s’offrent des sourires embarrassés mais sincères qui célèbrent la naissance de leur amitié et, l’instant d’après, ils éprouvent conjointement le sentiment de se connaître depuis toujours.
Aujourd’hui, dans le Pli.